Ceci n’est pas une façon de faire

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J’avais envie d’évoquer un échange récent et magritien avec une ex-amie cleubienne lacanienne, à propos de pipes.  À cause de la « pipe » de Manu. (D’après Moël Jartin, Manon a un petit creux.) Un truc qui commencerait par « Ceci n’est pas… » J’ai hésité entre plusieurs titres. J’hésitais surtout entre conserver le premier degré en platine de René, tel qu’il est exposé par exemple ici :

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et passer au premier degré trivial : en effet, le côté polémique transforme le premier degré surlogique en second degré trivial. En effet, la photo de Manu (ou peut-être un dessin de Fred) au dessus de la légende « Ceci n’est pas un président », prêtait à confusion. Aurais-je ainsi voulu dire que Manu était, ou n’était pas un président ? Ou qu’il était, ou n’était pas un bon président ? J’ai eu l’idée ensuite de mettre « Roi ». Mais ça ne résolvait pas le problème. J’ai cru trouver en songeant à « con ». Mais je suis un peu las de ce mot, trop banal, trop usité. J’ai encore cru trouver avec « Ceci n’est pas d’la pipe. » Mais c’est toujours pareil. Toujours le double et antithétique sens. Alors j’abandonne. L’hommage à Magritte et à San-Antonio étant rendu, redevenons moyennement cartésien.

C’est d’la pipe. Non pas « c’est du pipeau », mais « c’est d’la pipe ». J’ai vérifié dans le Robert. Paul connaît impec : « pipeau », au sens de « tromperie », de « piège » : une petite flute qui sert à imiter le chant des oiseaux pour les attirer et les attraper. Collision sémantique et phonétique, le pipeau est un appeau (de « appel », « appelant »); il en existe pour plombiers-zingueurs, selon Franquin, et pour Marc Tertre, selon BaLoz.

appeau-plombier-zingueur

La flute, c’est un tube, avec des trous. Parfois avec des Schtroumpfs. C’est là l’étymologie de « pipe » et « pipeau ». L’anglais « pipe ». Pipe-line. La pipette en labo de chimie. Le français technique « pipe » d’admission, d’échappement. « À la fraise, j’avais meulé grave la pipe d’admission et la pipe d’échappement, et j’avais mis un pot de détente et un Dell Orto de 16. La chiotte prenait tranquille les soixante-quinze. La daronne se prenait la tête en entendant le bruit qu’è fzait.»

Seulement voilà, pas de « pipe » au sens de tromperie. On trouve bien « piperie », c’est vieilli ; des dés pipés ; piper au sens de tricher, mais point de « pipe » pour des « craques ». Parce que c’est bien de cela qu’il s’agit. Manu nous parle de paroles, de discours, de promesses, d’arguments, d’accusations ou de défenses. Manu nous parle de craques. Il nous parle à tort et à travers de gens qui parlent à tort et à travers. Alors pourquoi cette bizarrerie ? Peut-être est-ce un particularisme picard ? Un amiénisme ? Il pourrait pas parler normalement, notre président ? « C’est du pipeau. » C’est pourtant pas dur. Je subodore dans l’usage apparemment systématique de l’expression, un souci de paraître peuple. Mais quelle andouille ! Si c’est comme ça qu’il tente de paraître peuple, c’est pas gagné. Ça me fait penser à Chirac, les bras (de chemise blanche) dans le moteur d’une 403, avec sa clope. Vingt dieux ! tous ces types qu’ont dû dire, en voyant la photo : « J’y donnerais pas ma bagnole à réparer, à ce gars-là ! »

 J’ai poussé plus loin mon enquête, avec le Littré. Outre des sens perdus aujourd’hui de « pipe », il dit la même chose. Il ajoute quand-même un truc intéressant : les « pipeaux » sont aussi des branches enduites de glu, toujours dans le but de piéger les oiseaux.

Je pressens de l’acte manqué freudien dans l’emploi de ces « pipeaux » rebaptisés, pour piéger les électeurs. Parler le langage de l’espèce que l’on veut ferrer. Tout en retournant l’accusation : dans une perspective de dévalorisation constante de la fonction et de la parole présidentielle, dénoncer la parole et l’action opposante.

Je me suis demandé aussi s’il se voyait pas progressiste dans son emploi de « pipe » au lieu de « pipeau ». Car c’est de la féminisation, ça madame ! Là où il a pas d’bol, c’est qu’il devrait plutôt féminiser des choses positives, et non pas négatives comme la tromperie. Le con, si c’est ça qu’il cherchait, encore raté ! « pipelet » est moins fréquent que « pipelette », Manu ne fait que continuer le sexisme ordinaire qui fait des femmes des bavardes ineptes et menteuses.

Pourtant, moi à qui Chirac ni Macron n’ont donné de bonheur, les réponses de Manu aux braves gens de Rodez qui s’inquiètent pour leur retraite, je n’y ai vu que bavardage inepte et menterie. Et ces braves gens, à qui majoritairement Chirac a donné du bonheur, j’arrive pas à croire qu’ils y ont vu autre chose.

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Pourvu qu’ils comprennent qu’il s’agit là de poudre aux yeux, de pipeaux ! D’appelants. D’appeaux. Manu a trouvé la solution pour sortir du hiatus. Le débat en direct. Il appelle ça un débat : quelques secondes de question d’un lambda, quelques minutes de réponse présidentielle noyant le poisson. Et rebelote avec un autre lambda. C’est du mépris à l’état pur, ça : non pas seulement cette vision de la concertation. Mais surtout parce que s’il la fait, c’est qu’il suppose que la majorité silencieuse n’en verra pas l’ineptie. Au fond, c’est monarchique. Le roi chez vous. Giscard chez vous, jouait de l’accordéon. Manu chez vous, joue du pipeau. L’audience. Sauf que cette audience n’est qu’une éloquence. Il ne s’agit pas d’écouter, mais de parler.

Le nouveau monde, ce sera un vaste graphe de conseils. Chaque conseil, des plus petits niveaux jusqu’aux plus hauts, des quartiers jusqu’aux états, jusqu’aux supra-états, jusqu’à l’humanité peut-être même un jour, chaque conseil débattant de la gestion de son domaine, et délégant des conseillers aux niveaux supérieurs. Rien à voir avec ce graphe en étoile d’un roi soleil central rayonnant vers quelques lambdas éphémères, réunis un jour dans une salle sous les feux des caméras, pour rayonner ensuite vers tous les lambdas perpétuels, électeurs ou pas, de moins en moins dupes, de moins en moins pipés, mais quand-même toujours trop. Le graphe des gens, unis dans un parlement organisé, œuvrant pour leur bonheur. Les seuls qui peuvent donner du bonheur aux gens, ce sont les gens. Ni les rois, ni les présidents.

Vous savez quoi ? Il faut faire quelque chose. Écoutez Greta y aller carrément, ou Brassens, en parlant des rapports dominants/dominés, dire :

Ce n'est pas possible qu'on n'arrive pas un jour à établir d'autres relations

Je sens que le moment arrive. Les dernières révolutions n’ont rien résolu, parce qu’elles ont été faites par des gens qui ne remettaient pas en question cette notion de domination. Le joug a juste changé de conducteur. Il est resté sur les mêmes épaules.

Et si on créait un site cestdlapipe.fr, pour fédérer et organiser toutes les simples pensées qui sont en chacun, et qui si elles étaient appliquées, résoudraient bien des choses ?

Faudrait peut-être protéger ? je trouve ça porteur, "cestdlapipe.fr". Imagine que Manu me le pique ?

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