Étonnement philosophique

Qui est le plus étonné des deux ?

C’est le titre d’une histoire de la philo qui vaut bien le génial Monde de Sophie du Norvégien Jostein Gaarder (1991); auteure : Jeanne Hersch ; parution : 1981. C’est surtout un concept très riche et très simple. Idée directrice : la vie, l’existence, le monde, la nature, les autres, soi-même : tout est incroyable, étonnant. Pour le philosophe. Parce que pour la plupart d’entre nous, et pour nous, la plupart du temps, la connaissance nous a blasés. Le miracle* est usuel. Les êtres deviennent des habitudes, et des objets. Et la magie échappe. Sans me vanter, j’obtiens un beau succès avec les enfants, en primaire collège ou lycée, quand je fais cette expérience : montrer une craie et la laisser tomber. Et laisser tomber : « C’est extraordinaire, incroyable, merveilleux*. ». Ça fait rigoler. Mais ensuite, en quelques mots, en rapprochant cette attraction de celle des aimants, qui tant fascine le petit enfant, on a ouvert un mystère qui n’est pas plus résolu de nos jours qu’à l’époque de Démocrite. Un puits de science et d’ignorance à la fois. Science parce que l’on a décrit la loi, quantifié le phénomène, et qu’on peut prédire. Ignorance parce que la magie de cette action sans contact reste inexplicable.
La gravité, on a baigné dedans dès qu’on a émergé de maman. Forcément, elle n’a pas suscité chez nous, nouvellement nés, d’étonnement philosophique. Le bébé, il s’en tape, de la gravité. Il apprend juste à faire avec, il la subit et la gère.

Photo trouvée dans un agenda 2000 © Anne Geddes Photo trouvée dans un agenda 2000 © Anne Geddes

C’est quand on rencontre les aimants que poètes et voyants se mettent à penser. Et quand un hurluberlu prétend que la chute de cette craie est magique.
Alors, qui sont les philosophes, et quand est-on philosophe ? Déjà, une réponse simultanée aux deux questions : les enfants. Les seuls, en gros, qui rencontrent, qui découvrent. Qui te regardent passer en vélo, en sortant leur petite tronche du fond de leur poussette, pour te suivre des yeux, fascinés.
« Qui est le plus étonné des deux ? »
Et cet exemple me permet de répondre à nouveau à la question « quand » : quand on est confronté à des enfants. Parce que l’étonnement est contagieux. Quand le sage montre la lune, les philosophes observent la scène, sage, disciples ou amis, éventuellement imbéciles, doigt.

 

onfray-greta
Si j’ai rechuté, que je reviens aujourd’hui, c’est la faute à Onfray ! À ses diatribes contre Greta, et à celles des ceusses qui légitimement trouvent odieux de s’en prendre ainsi à cette enfant qui s’étonne. Enfant qui trouve que la destruction du monde n’est pas normale. Voici un autre versant de l’étonnement philosophique : dans ma tête d’optimiste, j’ai considéré en premier l’étonnement devant la beauté des choses. Devenues banales. Mais il faut donc à présent s’étonner devant les humains devenus aveugles à ces beautés, il faut s’étonner devant les adultes. Devant le non-étonnement. J’avais jamais pensé à ça : l’étonnement philosophique, c’est aussi l’étonnement devant la destruction, l’inaction, le laisser-faire, l’exaction. On est tout aussi philosophe en disant « Ça va pas la tête ? » qu’en chantant « What’s a wonderfull world. » Au fond, la dangerosité du comportement de l’humanité est tout aussi merveilleuse* que la beauté des choses naturelles.

Alors pourquoi Onfray pète son câble ? pourquoi il cartonne ces enfants qui s’étonnent ?
Greta, une sage, nous montre une lune. Un miracle* banal. Une merveille* que nul ne regarde plus. Merveille* versant mal et mort, versant male mort. Et l’imbécile prend pour objet Greta elle-même.

Petite remarque préalable : Onfray, moi, je l’aime bien, et je l’apprécie. Même si moi aussi, je le trouve odieux sur ce coup, ça ne retire rien à ce que je goûte de sa pensée, intelligente et courageuse.

Et puis, je crois comprendre ce qui le turluzobe. Si je veux faire l’avocat du diable, c’est-à-dire en l’occurrence le procureur contre Greta, je vais évoquer un événement récent et en rapport : l’état français condamné pour n’avoir rien fait contre la pollution. J’ai pas peur des tâches, je (re)viens dire ça sur le Club de Mediapart : quelle connerie ! Si un gouvernement luttait vraiment contre la pollution, il ne serait pas reconduit, car il serait impopulaire. Arrêter la surconsommation et le pillage, c’est à la fois changer les gens, leurs mentalités, leurs habitudes, et sans doute briser des pans entiers de l’économie. En bref, toute personne qui dirait « ça suffit » sans se demander comment on va faire cette révolution, est puérile. Et c’est bien ça que reproche Onfray à Greta : d’être une enfant. Je crois qu’il lui rentre dedans pour stigmatiser un crime de simplisme. Et il oublie juste d’être gentil et poli, il oublie juste la bienveillance que doit le pédagogue à l’enfant, il oublie de respecter et d’admirer ces roses nouvellement écloses, ignorantes peut-être, mais déterminées sans aucun doute. Il devrait apprendre à regarder la lune. Il devrait lire Le petit prince.
Là où il est grave, c’est quand il évoque l’autisme de Greta. Ce n’est pas un défaut, peut-être pas même une tare. Il est vrai qu’on utilise ce mot de façon péjorative pour fustiger quelqu’un qui n’écoute pas, qui ne regarde pas. Mais l’autisme, c’est peut être justement le contraire : ne pas avoir l’élémentaire défense qui consiste à se blaser, pour ne pas être submergé par la magie. Ce qui contraint à adopter souvent une autre défense : le repli sur soi, ou sur de simples fragments de la réalité. Descendre des volets pour ne pas être ébloui. Défense semblable à celle qui consiste à se blinder sur tout. Dormir quand-même ! Être heureux quand-même ! Malgré les noyades, les pendaisons, les mutilations, les viols, les meurtres, les bombardements. Notre égoïsme, c’est notre survie. Et en ce qui concerne cette autre exaction, collective, qu’est la destruction de la biosphère, notre « autisme » est « salutaire » : il nous permet d’être heureux quand-même, de dormir quand-même, malgré l’emprunt forcené des ressources qui est le nôtre, et qui ne sera jamais remboursé.

À Osny, il m’arrivait de croiser dans la rue, aux alentours de l’an 2000, un autiste d’une vingt-cinquaine d’années. Une fois, il était assis par terre en train de contempler une de ces vénérables bornes en silex qui marquent les carrefours. Une autre fois, il disait à la jeune serveuse de la boulangerie : « Vous êtes ravissante. » (elle était devenue rosissante). Ce gars-là était bien plus philosophe que moi, qui n’ai jamais rien dit de tel à cette jeune fille. Quand il contemplait le silex, moi, l’imbécile, c’est lui que j’observais ! Alors que c’est fascinant, le silex. Ça bouillonne de l’activité volcanique qui a forgé la terre, ça circonvolte, ça érodise, ça historise…

Aujourd’hui, c’est Greta qui nous dit : « Vous êtes fous. Nous sommes fous. »
Qui est le plus fou ? l’autiste qui s’assoit sur le rebord du monde pour regarder ce que les hommes en ont fait ? Ou la masse des gens englués dans leurs habitudes malsaines, leur confort mortifère et leurs dénis ?

Bien sûr, Michel est sans doute irrité par cette gamine qui semble nier une complexité. En effet, la situation est très complexe, scientifiquement, psychologiquement, sociologiquement. Politiquement. La question n’est pas celle de la pollution. C’est celle des systèmes sociopolitiques (dictatures et pseudo démocraties) qui l’ont suscitée et ne songent même pas à la stopper. Au lieu de raisonner sur les racines du mal, ce qui déclencherait le micmac, ce qui révèlerait les dénis, les « autismes », ce qui contraindrait à s’asseoir par terre pour observer notre façon de vivre, les crânes d’œufs proposent des solutions encore plus polluantes ! Exemple de la locomotion électrique. Le lobby nucléaire a focalisé l’attention sur le réchauffement climatique, qui n’est pas le seul enjeu, ni même le plus grave.

https://blogs.mediapart.fr/edition/le-service-national-universel-face-lurgence-ecologique/article/031018/mauvaise-science-et-bonne-conscience

Et, j’ai toujours pas peur des tâches : qui n’est pas dû exclusivement à l’activité humaine. Alors OK, Michel, c’est pas si simple. Mais que l’enfant ose ainsi se mettre en avant, ce n’est pas un scandale : c’est normal. Les adultes, les savants, les philosophes, psychologues, sociologues, démagogues patentés, ils sont tous impotents ! Et responsables : ils ont tous contribué au bordel. Le surréalisme est né il y a un siècle en réaction aux méfaits de la « raison ». À l’époque, c’était pas vraiment la pollution qui était sur la sellette. Plutôt les nouvelles capacités homicides d’homo sapiens, ainsi que ses nouvelles capacités démocratiques et diplomatiques, qui ont conduit au bilan de 14/18. Le débat d’aujourd’hui autour d’un maître et d’une enfant relève du même surréalisme.

* : Les mots « merveille » et « miracle » sont parents. Le premier vient du latin « mirabilia » (choses admirables) ; le second de miraculum (prodige, chose extraordinaire) ; les deux sont de la famille de miror, mirari sum : je suis étonné, j’admire, ou au contraire je regarde avec horreur. Miracle et merveille sont aux départ choses extraordinaires, incroyables, quasi surnaturelles. Dans le bien comme dans le mal.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.