Le bouquiniste et le penseur

Une dame m’a donné cette biographie graphique de Camus. Merci à elle. Merci aussi à Lenzini, à Gnoni, et à Camus. L’œuvre est parue en 2013 chez Soleil. L’histoire se passe entre 1913 et 2008. On pourrait dire l’histoire se passe entre 1913 et 2019 : quand l’œuvre émeut, « longtemps, longtemps après que les poètes aient disparu… », c’est que le poète vit toujours.

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Dans ma librairie, j’ai plusieurs activités, diversement lucratives : soutien scolaire, fabrication et réparation de tout ce dont j’ai besoin, programmation d’un logiciel pédagogique, contributions médiapartiennes. Parce que le métier de bouquiniste ne me nourrit pas financièrement. Mais quel beau métier ! Une des heureuses contreparties, c’est les gens qui me donnent des livres. Ce qui me donne parfois grand plaisir et grande émotion, que je partage éventuellement avec vous. (par exemple)
C’est pas que j’aime bien qu’on me fasse pleurer… Enfin, ça dépend pourquoi on pleure. Quand ton frère, quand ta mère, quand ton chien meurt, c’est horrible et les larmes n’y peuvent rien. Mais quand leur souvenir te fait pleurer dans l’avenir, comment dire, ça n’a rien d’horrible. C’est même bien doux.

J’ai choisi de n’extraire que la dernière partie, la partie post-mortem, qui concerne le témoignage du jeune Kabyle « réfractaire à Camus » Saïd Kessal. C’est donc un tout, une histoire dans l’histoire. Et les auteurs, les bougres, le placent en dernier, pour que tu ne puisses reposer le livre que bouleversé, comme Saïd, justement.

Tout est parfait dans ce livre. Le graphisme sobre, aux couleurs discrètes, servant merveilleusement le texte puissant. La narration à la seconde personne ! En effet, un camarade d’enfance de Camus, sans doute fictif, s’estompe sans cesse au profit du « tu ». Le « je » et le « nous » y affleurent parfois, très peu. La structure construite autour d’extraits du discours de Suède, à l’occasion du prix Nobel. Ces extraits sont en fait illustrés par la narration. La biographie d’un penseur est forcément composée d’événements de sa vie, fondateurs ou pas, et de l’aventure que constitue l’expression et la communication de la pensée. Et quand ce penseur est un petit, un rien dirait Macron, un « voyou de Bab El Oued » a dit Sartre, c’est bien une aventure que de « penser ». Et l’identification entre les deux petits riens, le héros et le lecteur, est facile.

En 1960, Saïd Kessal, qui en voulait à Camus, lit ses livres. Et pleure. Et veut le rencontrer. Mais l’absurde s’en mêle. Et moi, quand je lis ça, je pleure.

 Épilogue

Aujourd'hui, je suis presque centenaire
et on s'apprête à célébrer celui de ta naissance ...
J'ai retrouvé mes pages écrites
un triste soir de janvier 1960.
Je voulais y ajouter quelque chose qui me tient à cœur.

J'étais étonné de la polémique qui a suivi
ces mots que tu as lancés à un jeune Kabyle
lors de la conférence de presse organisée
quatre jours après la remise de ton Nobel.
Tu avais été pris à partie par ce jeune homme
te reprochant de ne pas t'être engagé davantage
dans le mouvement algérien pour l'indépendance.
Tu avais temporisé avant de lui expliquer les raisons
de ton choix et les limites que tu t'étais imposées
dans ton engagement. Il ne voulait rien entendre.

Excédé, tu lui as lâché : « J’ai toujours condamné
la terreur, je dois condamner aussi un terrorisme
qui s'exerce aveuglément, dans les rues d'Alger
par exemple, et qui un jour peut frapper ma mère ou ma famille.
Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice".
Cette phrase a littéralement servi d'alibi à tes détracteurs,
soucieux de te ranger parmi les "petits blancs" réactionnaires.
Ils ne se sont pas privés de la rapporter de manière erronée.
L'intelligentsia parisienne s'était fait un devoir d'y trouver
les termes de ta condamnation.
Comme s'il était possible de faire un autre choix…
Te connaissant depuis l'adolescence et vivant le même drame que toi,
je te comprenais. C'était tellement évident…
En même temps, je vivais, comme toi, dans ce rêve de paix
que j'espérais chaque matin.

C'était un rêve.
Mais le rêve n'est-il pas cette réalité
qui cherche sa route dans la nuit ?

 

 

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Édition (11 décembre)

Le commentaire d'Anne Guérin-Castell me permet de rectifier un point. La phrase de Camus qui justifie le sous-titre de la biographie de Lenzini et Gnoni a été modifiée par le Monde, de façon peu anodine en vérité. Outre l'intérêt plumitif de la formule-choc, cela a servi aussi à alimenter le dénigrement dont à souffert Camus de la part de notre inepte et historique gauche. Voici un extrait de l'article de Lançon évoqué par Anne.

Ce dégoût de la violence crée un malentendu peu après le prix Nobel. Lors d’une rencontre avec des étudiants suédois, un étudiant arabe lui reproche, à lui le natif d’Algérie, son silence sur ce qui s’y déroule. Camus, en vérité, s’est beaucoup exprimé. Opposé à l’indépendance, il souhaite une cohabitation équitable des deux populations. Il ne s’est tu que lorsque sa parole lui a semblé vaine et l’impasse politique de plus en plus claire. Par ailleurs, il déteste les pratiques du FLN et flaire sans doute, lui l’anarchiste civilisé, le sinistre appareil d’Etat qu’il deviendra. A l’étudiant, il répond : « En ce moment, on lance des bombes dans les tramways d’Alger. Ma mère peut se trouver dans un de ces tramways. Si c’est cela la justice, je préfère ma mère.» Dans le compte rendu du Monde, cette phrase devient : « Je crois à la Justice, mais je défendrai ma mère avant la Justice. » Puis la rumeur en fait ce qu’on n’a plus jamais cessé d’entendre : « Entre la justice et ma mère, je choisis ma mère. » Belle histoire de téléphone arabe à propos d’une phrase jamais dite, et dont la signification est tout autre : Camus n’opposait pas la justice à sa terre natale, mais dénonçait, en situation, le terrorisme.

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