Poucave or not poucave ?

Bien sûr, j’entre sur un terrain glissant. Délation. Dénonciation. Balance. Fi donc !

Moi aussi je suis perplexe.

to-be-or-not-to-be

D'un côté, j'ai toujours pensé que la chose publique appartient au peuple. Que la déliquescence de notre monde vient de ce que la République réelle n’existe nulle part. Les domaines dits « régaliens » sont des contresens, en particulier la sécurité. Des usurpations cyniques. Comment une République peut-elle contenir des domaines appartenant au Roi ? Si le citoyen ne se défaussait pas autant, les affaires publiques ne seraient pas conduites par des faisans incompétents. Mais le citoyen ne se préoccupe ni de police, ni d’école, ni de santé… Il vote (ou même pas).

De ce point de vue, Manu a raison de dire en substance que la sécurité est affaire de tous. Exemples du train Thalys, de Mamoudou Gassama, des passagers du quatrième avion du 11 septembre. Si Mickaël Harpon a pu passer enfin à l’acte, c’est par manque de délation. Ou par délation incomplète, non suivie d’effet. La police travaille aussi avec des indics et des dénonciations.

Bien sûr, j’entre sur un terrain glissant. Délation. Dénonciation. Fi donc !

Je pense qu’il y a plusieurs types d’actes de dénonciation. J’ai été choqué par exemple de voir comparer sur un autre blog les lettres anonymes à la kommandantur et les dénonciations de Musulmans radicalisés. Je suppose que les Juifs, Gitans ou Communistes survivants de la Shoah ne voient pas d’un très bon œil ce rapprochement entre deux types de dénonciations : dans un cas, l’enjeu est de stopper des gens ayant un projet criminel. Dans l’autre, il s’agissait d’assister le projet criminel (qui d’ailleurs s’exécutait sur une toute autre échelle.)

Tout dépend dans quel type d’état on dénonce. Je concède que celui qui se dessine me flanque parfois la nausée. D’ailleurs, il semble que cette nausée soit ressentie aussi au sein du gouvernement, et du parlement. Mais pour l’instant, notre régime n’a rien à voir avec Vichy. Tout ce qu’il permet de dire sur Mediapart par exemple ! à moi comme à d’autres. Il n’est pas vichyssois, ni pétiniste, ni nazi.

Est-ce que ça va durer ? C’est une autre question. Manu semble suivre les voies chiraquiennes et sarkosiennes de syphonage lepénien. On peut avoir raison de façon coupable.

Délation. Dénonciation. Balance. Fi donc !

Pourtant, il me semble que la balance se vend pas mal, non ? Qu’il est question de libérer la parole. Et d’assister cette libération. Notons d’ailleurs que la problématique qui nous occupe en ce moment, poucave or not poucave, elle est déjà actualisée pour les violences et harcèlement sexuels. Pour les lanceurs d'alerte en général. En fait, c'est courageux parfois, de dénoncer. Version pas glop de la balance : des personnes victimes d’accusations mensongères ; version glop : des fumiers enfin stoppés. Des cloaques dévoilés.

Moi qui vous parle, j’ai choisi d’oser l’action publique à mon échelle. Comme je l’explique en quelques endroits, j’ose affronter les citoyens qui m’enfument avec leur diesel à l’arrêt devant ma boutique, ou les jeunes sots qui squattent et trafiquent, toujours devant ma boutique. Moi qui peut paraître anar par bien des aspects, il m’arrive de faire le 17. Et je n’en suis pas fier, bien sûr. Autrement plus fier suis-je de mon combat ordinaire contre les assassins aux vapeurs cancérogènes. Là, inutile d’appeler les flics, quand ils arriveront, l’enfûmeur sera reparti. Mais la parole et le contact payent.

Et puis, vous savez, les flics, je ne les appelle que quand toute discussion a échoué. Rassurez-vous : c’est pas si fréquent. Je n’ai pas compté, mais si j’osais une statistique, je dirais : entre dix et vingt fois en dix ans. Dont les 80 % dans une période de trois mois, entre février et avril 2018.

Je connais un salafiste. On a beaucoup discuté, il y a quelques années. On a fait connaissance car il m’a rendu visite au tout début de la librairie-école. Ils étaient deux ou trois. Mais lui était plus intelligent que les autres, plus cultivé, plus critique. Pas suffisamment cependant pour n’être pas embrigadé. Ce que je comprends : les imams surfent sur la vague de ressentiment qu’alimente depuis 70 ans la situation en Palestine. Ce gars est inséré. Il travaille dans une administration. Il est marié. Ils ont mis plusieurs années à avoir un enfant. Si j’étais croyant, je prierais pour que cette venue ait apaisé son cœur. Vous imaginez mon désarroi et ma culpabilité si j’entendais un jour son nom à propos d’attentats ? Se dire : «  Si j’en avais parlé, cela ne serait peut-être pas arrivé. »
Dramatise pas. Ton salafiste, j’espère qu’il est heureux avec sa petite famille, que les pampers et les petits pots ont pris le pas sur les fatwas et les anathèmes.

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