Tribus fractales

Ce sont les hommes, pas les curés qui font pousser les orangers. Pas les élus non plus.

Nous vivions en tribus. Avant que sapiens ne devienne sapiens, avant même qu’homo soit sapiens, nous nous organisions en tribus. En familles, en fait. Il n’est que d’observer les singes, ces cousins, pour en être persuadés. Le monde, c’était la tribu. La rencontre d’autres tribus, donc l’élargissement du monde, ça se passait soit bien, soit mal, j’imagine. Soit la guerre, soit le commerce. Ça dépendait certainement du rapport de force, de l’état des différences entre les deux tribus, de l’acceptation ou du rejet. Les raisons de la guerre ou du commerce sont subjectives autant qu’objectives.

De ces guerres et de ce commerce, sont nées des tribus plus grandes. Et l’esclavage. La domination humaine. Quand la domination animale fait place à la domination humaine, le cours de l’évolution s’en trouve modifié. En effet, l’adaptation, ça devient quoi ? L’art de produire sa nourriture, ou l’art de combattre ses concurrents ? On peut imaginer qu’une tribu s’étant sédentarisée et ayant développé une économie (élevage, agriculture, artisanat), soit devenue paradoxalement plus faible qu’une tribu nomade, guerrière et « barbare ». Et que, découvrant la civilisation, les barbares s’en rendent maîtres : cette richesse étalée et disponible, mal défendue par des savants naïfs, ou simplement ignorants de la menace que le reste du monde, inconnu d’eux, représentait.
Le savoir-faire est alors asservi. Ne croyons pas qu’un esclave est forcément un ouvrier. Ce peut être un ingénieur. L’art de la survie, de la vie, l’économie et la science, sont confisquées par la force brute. La paix est conquise par la guerre. Sauf peut-être si le rapport de force est en faveur de la tribu savante, grâce au nombre, ou grâce à des précautions prises, grâce à un génie défensif et militaire développé parallèlement au génie économique. Il y a certainement des survivants qui s’échappent et voyagent, et donc des récits, et c’est la naissance de l’histoire, enfin, de la légende, car l’écrit n’existe pas encore. Au fond, la poésie est une science : communiquer l’expérience d’un désastre pour que la tribu dans laquelle j’émigre apprenne à se garder des barbares. Au cœur des âges farouches, rien n’est plus important que le récit du pire.

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Nous vivons toujours en tribus. Elles sont devenues nations, empires. Espaces linguistiques. Espaces économiques. États. Régions. Communes. Quartiers. Espaces politiques. Espaces médiatiques. Monde. Et surtout, elles sont imbriquées les unes dans les autres. Et bien souvent, on retrouve à chaque échelle les mêmes processus d’organisation. Comme dans une figure fractale, quel que soit le zoom choisi, on observe toujours la même chose. Par exemple, le débat. Le vote et la délégation. L’usage de la force. La corruption, l’escroquerie, la manipulation. Et ça va mal. Pollution du monde et de la vie, science meurtrière, folie meurtrière. Mais c’est certainement au niveau le plus petit qu’il y a le plus de cohérence, de bon sens, d’humanité vertueuse.

Comment les premières tribus fonctionnaient-elles ? Certainement, bien ! Statistiquement tout au moins. Comme les familles. D’accord, dans certains cas, papa tape sur maman ou viole ses enfants. Ou c’est maman qui rend fou papa. Ou alors les parents se shootent, boivent… Mais j’ose croire que pour le plus grand nombre, ça va. Et je suppose que ces grandes familles qu’étaient les tribus primitives, c’était pareil. On discutait, et on gérait. Il est fou de croire qu’homo sapiens n’est pas capable de s’administrer. Quand on accède au langage, et à la culture, on accède à la gestion. Le surgissement (je devrais dire phylogenèse) de l’intelligence remplace la soumission des lambdas à l’alpha par une soumission de chacun à la raison. Toujours statistiquement : errare humanum est. Il a pu arriver par exemple qu’un chaman décrète que pour calmer un volcan il faille lui balancer dedans une jeune fille.

C’est la tyrannie qui introduit l’humanité vicieuse : celle des chefs de hordes, puis des rois, puis des présidents, dictateurs, potentats locaux,

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systèmes, dogmes religieux ou économiques. Un dogme à mon avis responsable de tout, c’est la nécessité d’une tribu particulière, la tribu politique. Partout, des femmes et des hommes travaillent et font tout marcher, pourquoi faut-il des partis et des faisans ? À part le cirque, Trump et Macron ne sont capables de rien.

Ce sont les hommes, pas les curés qui font pousser les orangers.

Pas les élus non plus.

Si nous savons gérer notre famille, si nous savons faire tourner notre entreprise, nous savons gérer quartier, commune, région, nation, monde. Car ce sont les mêmes arcanes humains, techniques et économiques qui y président. La seule question est celle de la délégation : comment les familles, les quartiers, les communes, délègueront-elles des personnes aux niveaux supérieurs ?

 

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