Éloge du « terrorisme »

Ce matin, l’ambassadeur de Turquie s’exprimait sur France Info. On lui demandait s’il était bien normal de cibler les Kurdes qui avaient participé à la victoire contre Daesh. Pénible démonstration de langue de bois. « Oui c’est normal car les Kurdes sont des terroristes ». Désolé j’ai pas écouté la suite. Voici un éloge des « terroristes » kurdes. Et un article de Gabriel Matzneff de 1978.

kurdistan
Salauds de Kurdes. À cause d’eux je suis obligé d’être d’accord avec BHL. Avec tout le monde en fait ! Sauf avec la dictature turque. Et aussi avec les dictatures irakienne, syrienne, iranienne.
Pauvres Kurdes. Une nation, un peuple, pas d’état. Ça vous rappelle quelque chose ?
Victime de tous les impérialismes, de toutes les convoitises. Victime de la révolution kémaliste. Victimes des raisons des états, démocrates ou facistes.
Aujourd’hui, victimes de trahison, et d’hypocrise : tous ces états qui protestent et ne font rien, n’ont jamais rien fait. Et par dessus le marché, l’imbécilité trumpienne. « Est-ce que les Kurdes nous ont aidés en Normandie ? » Se faire massacrer en écoutant des fantoches faire semblant de les défendre, et le Roi des cow-boys se laver les mains à la tribune. Un zéro incapable de placer à leur exact niveau l’héroïsme américain qui consiste à bombarder les villes, et l’héroïsme kurde. De quoi choper la haine pour toujours.

Gabriel Matzneff n’avait pas peur du scandale. « Éloge du terrorisme », faut oser. Il est vrai, c’est en 1978. M’enfin, y a déjà eu des choses graves. Depuis trente ans que la nation palestinienne a commencé à être mise en coupe réglée, la haine a bien fleuri. Des fortunes se sont faites sur cette haine. Des grands pros internationaux du terrorisme sont apparus.

Dans cet article du Monde, Matzneff se fait l’avocat du diable.

Éloge du terrorisme

Le mot, souvent cité, de Goethe sur l'injustice préférable au désordre ne me convainc pas. L'injustice est, en effet, le pire des désordres, et tout ordre fondé sur l'injustice est une caricature d'ordre, une mascarade. Avec ses miradors, ses barbelés, ses gardiens, sa discipline, sa vie réglée, un camp de concentration est, en apparence, un lieu où l'ordre règne. Pourtant, ce règne-là n'est pas celui de l'ordre, mais du mensonge.

La langue russe n'a qu'un mot pour exprimer la vérité et la justice : pravda. Inversement, l'Évangile n'a qu'un nom pour désigner le mensonge et le mal : le diable, qui, enseigne le Christ, est « menteur et père du mensonge ». L'exigence de la vérité-justice et le refus de l'ordre-mensonge doivent être au cœur de nos réflexions sur la violence et le terrorisme.

Condamner la violence est de rigueur, du moins lorsqu'il s'agit de la violence privée, groupusculaire. L'opinion publique est plus indulgente pour la violence qui a l'estampille de l’État, pour le banditisme en uniforme. Accompli par les parachutistes d'une armée régulière, un acte de piraterie est un exploit qui suscite l'enthousiasme ; perpétré par un commando de l'ombre, c'est un crime qui provoque l'indignation.

Or, il n'y a qu'une violence, qui est la violence de l'injustice ; et il n'y a qu'un crime, qui est l'humiliation des pauvres. On n'a pas le droit de réduire un peuple au désespoir, puis de lui reprocher d'utiliser les armes du désespoir. Lancer une grenade dans un cinéma, détourner un avion, prendre un otage, sont assurément des actes irréguliers. Mais un peuple opprimé qui prend le maquis, combat avec les moyens de l'infortune. Tout le monde n'a pas la chance de disposer de bombes au napalm ou à fragmentation.

Le peuple palestinien aurait certes pu ne pas choisir la voie de la révolte armée et attendre paisiblement que la communauté internationale lui fasse justice, lui rende ses maisons, ses champs, ses églises, ses mosquées, sa terre. « La Palestine et la paix dans la justice ", tel est le titre de l'admirable article de Louis Massignon paru en 1948 à la revue Dieu vivant, et qui devrait être la charte de tous ceux qui se mêlent d'écrire sur le drame du Proche-Orient.

Hélas! l'exemple de l'Arménie n'est guère propre à nourrir les illusions pacifistes des Palestiniens. C'est en 1920 qu'a été signé le traité de Sèvres, où les Alliés et la Turquie reconnaissent de jure l'Arménie « comme un État libre et indépendant » (art. 88). Cependant, le peuple arménien, dépossédé de sa patrie et disséminé à travers le monde, continue de se heurter à l'indifférence et au cynisme des grandes puissances. On comprend qu'avec un tel précédent la résistance palestinienne hésite à déposer les armes et à confier à la communauté internationale, c'est-à-dire, en fait, à l'impérialisme américano-soviétique, le soin de lui rendre justice.

En organisant, durant la Première Guerre mondiale, le génocide que l'on sait, Talaat Pacha s'est employé à donner une solution finale à la question arménienne, et il semble avoir réussi. Aujourd'hui, les Arméniens qui ont survécu au massacre et leurs descendants sont intégrés aux divers peuples qui les ont accueillis. Quant à Talaat Pacha, le Himmler turc, il a un mausolée à Istanbul en un lieu nommé, par une ironie de l'histoire, « Colline de la liberté éternelle ». L'ordre règne en Arménie.

Je dis non à une prétendue harmonie universelle qui serait fondée sur cet ordre-là. Je refuse le mensonge manichéen selon lequel il y aurait d'un côté la civilisation, qu'incarnent les gouvernements, les polices, les armées, et de l'autre le chaos, figuré par les francs-tireurs, les résistants, les terroristes. Ma ligne de partage n'est pas entre l'ordre et le désordre, mais entre l'injustice et la soif de justice. C'est le cynisme des puissants qui enfante le nihilisme des désespérés.

(Le Monde, 15 avril 1978.)

Les Black Blocs sont-ils des terroristes ? Et les Gilets Jaunes radicalisés ?

La haine, ça déclenche des tas de trucs. Ça peut faire péter un plomb gravement, surtout après un pétard, un rail ou une bouteille, comme c’est peut-être le cas d’Hadama Traoré (ne pas confondre avec le jeune Adama Traoré tué par les flics à Persan). Hadama, par ailleurs bon zigue, engagé contre les violences policières, fondateur de La Révolution Est En Marche, a pas pu accepter ce que l’on a appris des motivations religieuses de Mickaël Harpon. Il a gravement éructé :
« J'ai la haine. La personne qui ose dire que Mickaël Harpon était un terroriste animé par des revendications religieuses, je lui traite sa mère et je lui crache à la gueule… Après Mickaël, plus personne en France n'osera salir une religion du Livre. »
(extrait de la fiche wikipédia). Vous pigez pourquoi je suppose la toxicomanie ? D'autant qu’au final il a voulu organiser une manifestation de soutien à Mickaël Harpon ! Interdite illico, et à laquelle personne n’avait probablement songé à participer. Je crois que c’est du jamais vu, en France tout au moins, une manif d’un seul homme interdite.
C’est dommage. Encore une voix qu’on va cesser d’écouter, qui avait pourtant été pertinente, mais qui dit trop de conneries à présent. Tiens ! Ça me fait penser à Manu. Maintenant que je suis redescendu, à la fois de Manu et d’Hadama, à la fois de LREM et de LREEM, je vois bien que la mise en marche d’un quelconque progrès, ça ne se décrète pas. Ça mérite réflexion, conversation, analyse, synthèse.

Les Kurdes, rien à voir avec ces guignols. Des hommes et des femmes qui en ont, qui tiennent, qui s’organisent, qui se battent, encaissent les coups qui pleuvent sur eux, pleurent, meurent, et sont toujours là.

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