Visiblement, les invisibles

Quel dommage qu’il n’existe pas un media révolutionnaire ! Un media intelligent et honnête, populaire, tourné vers un vrai progrès humain ! Un site gratuit, bénévole, avec pourtant des exigences de qualités. Un truc pas libéral, mais libertaire, libéré des crédos de chapelle comme des dogmes économiques. Révolutionnaire en cela, et aussi par son objectif : faire parler les gens.

J’ai résilié, et aujourd’hui 12 janvier 2021 est mon dernier jour. Sauf que je reviens juste après, si Mediapart n’a pas modifié entre temps sa pratique d’hameçonnage à 1 € même pas prélevé si tu résilies avant la fin des trois mois gratuits, et décidé de la refuser aux anciens abonnés. Je suppose qu’il y a peu de risque. S’ils utilisent cette pratique, c’est qu’elle a du bon. Malgré mes critiques, qui leur importent peu, étant donné l’invisibilité dans laquelle il leur suffit de cantonner les pensées libres pour les priver de toute influence. Peu leur chaut que je poursuive mes persiflages sur Lenelp ou Ivlas. Enfin, c’est ce que je me dis. On verra bien.

Quel dommage qu’il n’existe pas un media révolutionnaire ! Un media intelligent et honnête, populaire, tourné vers un vrai progrès humain ! Un site gratuit, bénévole, avec pourtant des exigences de qualités. Un truc pas libéral, mais libertaire, libéré des crédos de chapelle comme des dogmes économiques. Révolutionnaire en cela, et aussi par son objectif : faire parler les gens. Laisser parler, plutôt. Corriger l’orthographe s’il le faut, pour respecter le lecteur, comme cela ne se pratique pas sur Front Populaire. Avoir deux espaces d’expression, un peu comme sur Mediapart, une une avec les écrits sélectionnés, et un espace « off » pour les écrits refusés. Mais avec une sélection honnête, les critères n’étant pas économiques ou idéologiques, mais étant par contre justifiés et explicités. En étudiant les mouvements récents de protestation, on retrouve souvent cette mise en abyme-là : les méthodes de construction de la révolution sont celles qu’elle préconisent comme méthodes de gestion. Justifier la sélection ou la non-sélection d’un écrit, même principe et mêmes raisons que pour une décision de justice, ou d’achat, par exemples.

La parole des gens, elle est à la fois doléance et proposition, rêve et réalisation, construction, c’est à dire projet suivi de chantier.

Ceci ne coûterait rien. Ni l’aspect informatique (on sait bien la consistance du bénévolat en matière de développement, le fort engagement de beaucoup de geeks pour le gratuit, l’open source, et contrairement à ce qu’on pourrait croire, la qualité de ce travail bénévole et gratuit), ni l’aspect éditorial (les compétences de scripteur et de lecteur sont plus mystérieuses, mais là encore, j’ai foi dans la colère, la frustration, le si fort désir d’un monde enfin autogéré.

Il commence à y avoir beaucoup de monde qui en a marre de la sclérose dans laquelle croupit la pensée politique, encaquée dans la fausse alternance des idées politiques homologuées, dans les esprits de chapelle et de clocher. Une bonne partie du travail de débroussaillage est déjà faite. Les auteurs les plus récents de cette pensée moderne étant par exemple Michel Onfray et Rutger Bregman. Sans oublier des auteurs plus classiques. Après ce sexagénaire et ce trentenaire, je vais m’attaquer à Proudhon, puisque c’est une des voix dont j’entends parler par d’autres voix contemporaines.

Avec Grandeur du petit peuple, Onfray fait coller son œuvre à l’actualité. Le petit peuple est celui des Gilets jaunes. Le refus des balivernes officielles, dogmes religieux ou économiques, psychologiques ou philosophiques, et la dénonciation constante des impostures qui gangrènent à la fois notre esprit et notre existence, nos nations et notre planète, c’est là l’essentiel du travail d’Onfray. Je ne suis pas assez féru pour dire si Onfray est un grand philosophe, ni même s’il est un philosophe. Mais je sais que c’est un grand révolutionnaire, en un sens nouveau, jamais réalisé jusqu’à présent : car il ne parle pas de révolution par les armes, donc dans le sang. Il ne s’agit pas de faire triompher une force physique d’une autre force physique. Le vrai grand soir,ce serait au contraire que les idées s’affrontent. Mais ça existe déjà, vous me rétorquez ? Eh bien non. Le carcan des partis empêche. C’est d’ailleurs la raison première de la difficulté. Il faut s’affranchir de sa chapelle. Des gens autour d’une table, oui. Des élites sur un plateau TV, non.
Onfray part des gens. Il est du côté du fils d’ouvrier Proudhon, et non pas du bourgeois Marx. Il est du côté des petites gens, du petit peuple. Son titre a un double sens, à mon avis. Petit peuple : les gens modestes. Oui, mais ils constituent l’écrasante majorité du peuple ! Donc, en fait, le petit peuple, c’est le peuple.
Grandeur : il y a de la grandeur à aller se faire gazer, matraquer par Benalla et Macron, mutiler pour pas un rond dans une manifestation. Il y a aussi de la pertinence, de l’esprit, des talents. L’oxymore ne fait qu’insister sur ce que l’on sait pourtant depuis longtemps déjà : le peuple est le seul artiste. Ses élites dominantes ne sont que des parasites. Les techniciens et poètes, ingénieurs et musiciens, inventeurs et écrivains, architectes, viennent du peuple.
Et donc la grandeur n’est pas seulement le mérite héroïque d’un héros tragique. C’est aussi sa dimension, son effectif, et puis encore sa souveraineté.

Je suis donc en train de lire Grandeur du petit peuple. Quand j’aurai fini, je vous le communiquerai sous forme de PDF, comme j’ai déjà fait pour Décoloniser les provinces. Et comme j’ai déjà fait, je vous donnerai au fur et à mesure la possibilité de le lire sous forme de feuilleton.
Vous avez déjà eu l’introduction.
Voici aujourd’hui les premiers chapitres. L’œuvre est plus découpée que Décoloniser les provinces, car elle a une dimension de journal. Je ne reprends donc pas le principe un billet = un chapitre. Aujourd’hui, le PDF contient les six premiers chapitres, et je ne mets dans le billet que des morceaux choisis dans cette livraison.

gj-sacre-coeur

Morceaux choisis

1 Gilet jaune & Bonnet rouge
Ma gauche libertaire et populaire
[..]
Cette jacquerie, comme celle des Bonnets rouges, me plaît. Car elle montre qu’il existe en France, loin de la classe politique qui ne représente plus qu’elle-même, des gens ayant compris qu’il y avait une alternative à cette démocratie représentative qui coupe le monde en deux, non pas la droite et la gauche, les souverainistes et les progressistes, les libéraux et les antilibéraux, non, mais entre ceux qui, de droite ou de gauche, exercent le pouvoir, et ceux sur lesquels il s’exerce – peu importe qu’ils soient de droite ou de gauche.
Que ceux sur lesquels il s’exerce disent non à ceux qui l’exercent, voilà des travaux pratiques réjouissants qui s’inspirent de La Boétie, qui écrivait dans son Discours de la servitude volontaire : « Soyez résolus de ne servir plus et vous voilà libres ! » C’est l’impératif catégorique d’une gauche libertaire et populaire, populiste même si l’on veut, car je ne crains pas avec ce mot de dire que j’ai choisi le camp du peuple contre le camp de ceux qui l’étranglent : il n’y a que deux côtés à la barricade.
Que cette force qui se lève fasse attention au pouvoir qui va avoir à cœur de la briser, de la casser, de la déconsidérer, de la salir, de l’anéantir, de la circonscrire. Il va faire sortir des figures pour mieux les acheter. Ce pouvoir a intérêt à des débordements – il y a toujours des « Benalla » prêts à mettre la main à des dérapages utiles à ceux qui ont besoin du spectacle médiatique de la violence sociale pour l’instrumentaliser. Il va allumer des contre-feux avec des mesurettes d’accompagnement en distribuant des chèques de charité. Il va agiter l’épouvantail du poujadisme, du populisme, de l’extrême droite, du pétainisme. L’avenir dira ce qu’il aura été possible de faire avec cette essence…
[..]

3 « Le peuple qui souffre, mais qu’il est con »
Fort avec les faibles, faible avec les forts
[..]
Un certain Jean Quatremer, délégué à la propagande de l’Empire maastrichtien à Libération et sur la Chaîne info (argent public là aussi, là encore…), a clairement révélé sur son compte Twitter ce qu’était la ligne de son journal : le 9 novembre, ce monsieur qui est le correspondant Europe pour Libé écrit en effet : « Le peuple qui souffre, mais qu’il est con. » Le 10 novembre, toujours du même, concernant les Gilets jaunes : « Je confirme qu’il s’agit d’un mouvement de beaufs – j’ajoute poujadiste et largement d’extrême droite, au vu de la violence des réactions et du niveau de la “pensée” des Gilets jaunes (après les Bonnets rouges : c’est curieux ce goût pour les attributs ridicules). » Puis : « Ce mouvement de beaufs me sort par les oreilles. Et les télés qui en rajoutent et en rajoutent. » Le 12 novembre, du même : « Le 17 novembre, c’est une journée magique : tous les beaufs vont être faciles à reconnaître grâce à leur gilet jaune ! » On comprend que ce « journaliste », qui n’aurait pas de salaire si l’argent du contribuable, y compris les beaufs qui paient leurs taxes, dont celle de l’essence, ne lui permettait son salaire, aimerait, comme Saint-Just, que ce peuple n’ait qu’une seule tête afin de la lui faire sauter dans la sciure. C’est le signe distinctif de tout dévot de l’Empire maastrichtien.
[..]
Un reportage télé a montré comme une information ce qui était en fait une menace politique à peine déguisée : un vieux monsieur qui travaillait au filtrage d’un péage en Bretagne a jeté l’éponge par crainte de voir son permis annulé… « Gilets jaunes, nous avez-vous bien compris ? » éructe l’armée macronienne comme un seul homme. La France pays des droits de l’homme ? Pays du droit de grève ? Pays de la liberté ? Pays de la liberté de conscience ? Pays de la liberté d’expression ? Pays de la liberté d’opinion ? Vous voulez rire. Avec Macron, tout ça, c’est fini, bien fini, n-i, ni.
Car, dites-moi, a-t-on jamais entendu Emmanuel Macron, Édouard Philippe et Christophe Castaner annoncer, pas forcément d’un porte-avions avec un Rafale en fond d’écran, que tous les territoires perdus de la République allaient désormais trouver en face d’eux les services de renseignement, l’armée, la police, les CRS, la troupe quoi – je ne parle pas même de la presse, ne rêvons pas… –, afin que ces territoires reviennent simplement à la république et qu’on y obéisse de nouveau à la loi républicaine ? Non. On ne les entendra pas. Car : le trafic de drogue, les bagarres meurtrières entre bandes rivales, les règlements de comptes avec des armes à feu, l’usage quotidien des armes blanches, les viols en tournante, la phallocratie, la misogynie et l’homophobie du caïdat, les crimes antisémites commis en invoquant l’islam, les incendies de voitures, les attaques de policiers dont on brûle les voitures, celles des pompiers et des médecins venus aider et soigner les gens, les braquages de professeurs, tout ça, ce sont pourtant, comme chacun le sait, des méfaits imputables aux Gilets jaunes, donc à l’extrême droite… Puisque la presse subventionnée par l’État vous le dit, pourquoi voudriez-vous ne pas la croire ?
P-S : Concernant Quatremer, Jean, j’apprends que « dès le premier tour de l’élection présidentielle de 2017, il soutient Emmanuel Macron et effectue un don à La République en marche ». Libération est vraiment un nid de rebelles… 
[..]


5 Une semaine en jaune
[..]
En clôture de la Convention nationale du Conseil représentatif des institutions juives de France, BHL a expliqué « qu’il s’est là incontestablement passé quelque chose ». Nous étions le dimanche 18 novembre, la veille, il avait pourtant écrit dans un tweet : « Poujadisme des Gilets jaunes. Échec d’un mouvement qu’on nous annonçait massif. Irresponsabilité des chaînes d’info qui attisent et dramatisent. Soutien à Macron, à son combat contre les populismes et à la fiscalité écolo » (17 novembre 2018). Il est vrai que le lendemain, il écrivait aussi : « Il s’est passé quelque chose de très important. Parce qu’un mouvement est inorganisé, auto-organisé, sans chef, il serait sans lendemain, sans identité politique ? Je ne crois pas. S’est produit, hier, un événement politique majeur. » Le 17 : ce mouvement était un « échec » ; le lendemain, il est « majeur »… C’est sur cette ligne que BHL continue. Son discours mobilise la Critique de la raison dialectique de Sartre et Mythologies de Roland Barthes, l’Iliade d’Homère et l’Éthique à Nicomaque d’Aristote, le Gorgias de Platon et la Bible des Septante, l’Ancien Testament et le Talmud, le Traité des passions de l’âme de Descartes (« de mémoire l’article 202 », dit-il car, bien évidemment, il en connaît les 212 articles par cœur…), l’Éthique de Spinoza et le Léviathan de Hobbes, Jean-Claude Milner et Drieu La Rochelle, pour accoucher d’une souris phénoménologique : les Gilets jaunes, ce sont les ligueurs fascistes de 1934…
[..]
On ne me fera pas croire que le pouvoir n’apporte pas son soutien aux casseurs. Car, la chose était visible sur toutes les télévisions qui retransmettaient l’événement en direct, ce pouvoir a laissé certains individus dépaver l’avenue des Champs-Élysées sans intervenir et ce, comme par hasard, devant les caméras de télévision ! Il me semble que, si l’on voit des gens desceller des pavés, ça n’est pas pour emporter un souvenir de Paris chez eux mais, comme la suite l’a montré, pour les envoyer sur la police. Le mieux pour éviter qu’un pavé ne parvienne sur le visage d’un CRS, c’est de le laisser là où il est, à savoir dans la rue, et d’empêcher les dépaveurs de préparer leur forfait en présence des caméras de BFM ! Par ailleurs, on ne parviendra pas à me convaincre que les forces de police ne pouvaient pas encercler ces manifestants violents afin de les interpeller si l’ordre leur en avait été donné. Ils ne l’ont pas fait, c’est donc que le pouvoir voulait que ceux-là dépavent et jettent ensuite leurs pavés sur les forces de l’ordre et sur les magasins. Le lendemain d’ailleurs les chaînes que l’on sait faisaient des micros-trottoirs devant les boutiques de luxe dont les vitrines avaient été cassées – probablement au pavé… – pour ne sélectionner que des témoignages de déploration : « C’est une honte ! », « Quelle image donne-t-on à l’étranger ? », « Quelle misère de détruire ainsi des instruments de travail ! », etc.
[..]
Il y eut ensuite Nicolas Hulot effectuant, comme on l’a dit, sa « rentrée politique » – ce qui paraît bien étrange de la part de quelqu’un qui a fait savoir qu’il ne faisait pas de politique et qu’il continuerait à ne pas en faire ! Cet homme qui prophétise la fin de la planète à cause du moteur des voitures des pauvres possède neuf véhicules : six voitures, une moto, un bateau, un scooter. Détaillons : une grosse cylindrée BMW, une Volkswagen, un Peugeot Boxer, autrement dit un petit camion, un très polluant Land Rover, une vieille 2 CV qui pollue comme autrefois et un autre véhicule non précisé. Son bateau est à moteur, sa moto BMW n’est pas à voile et son scooter, parce qu’il est électrique, fonctionne à l’énergie nucléaire – donc avec l’aide des centrales atomiques… Il comprend bien la misère des gens (ça, c’est pour rester dans le Top 10 des Français préférés à choisir dans une liste de dix noms de Français préférés…), mais il comprend mieux encore la misère de la planète. Faut-il lui rappeler, à monsieur l’ex-ministre, qu’une infime partie seulement des taxes prélevées sur le plein d’essence des Français pauvres ira à la transition écologique ?
[..]


6 L’insurrection, et après ?
[..]
Au commencement, toute révolution est insurrection. La prise de la Bastille est emblématique de cette vitalité révolutionnaire : on attaque le symbole du pouvoir. Qui niera que les Champs-Élysées, lieu de parade des puissants, soit un lieu éminemment symbolique pour ceux qui regardent à la télévision le pouvoir y passer, s’y montrer, s’y exhiber et qui le subissent sans jamais l’exercer ? On y voit en effet, au choix, les défilés militaires lors de la parade anniversaire de ce fameux 14 Juillet ; la tribune des chefs d’État invités par la France – jadis Kadhafi ou Bachar El Assad, récemment pour le centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale Trump, Erdogan, Merkel ou Poutine et un paquet d’autres huiles ; les bus de l’équipe de football quand elle décroche la Coupe du monde ; le convoi funéraire de Johnny Hallyday, fiscalement domicilié aux États-Unis ou en Suisse, mais néanmoins salué par les trois derniers présidents de la République, le quatrième n’étant plus en état de le faire1 mais qui, sinon, y serait également allé. C’est aussi l’artère qui conduit le chef d’État nouvellement élu de la place de la Concorde, où ont été décapités le roi et la reine, ce qui marque la fin de la monarchie, à l’Arc de Triomphe, un bâtiment qui est d’abord là pour signifier les victoires de Napoléon, certes, mais aussi et surtout la fin de la Révolution française sifflée par ce Jacobin corse avec son coup d’État du 18 Brumaire. Avec ce putsch, Napoléon assure aux bourgeois que la Révolution est finie et qu’ils peuvent désormais jouir tranquillement des biens confisqués au clergé, devenus biens nationaux, et achetés par eux parce qu’ils avaient de quoi les acquérir – au contraire des pauvres… Les Champs-Élysées racontent en raccourci comment naît, vit et meurt une révolution : de la guillotine robespierriste en bas, où le sang a été versé par les Jacobins de 1792 et 1793 pour abolir la royauté, à l’Arc de l’empereur en haut, qui a mis fin à la Révolution et renvoyé les petites gens à leur condition de misérables (quand ils ne mouraient pas sur les champs de bataille de ses guerres de conquête par centaines de milliers…), c’est un résumé de ce qui ne doit pas arriver, mais qui menace si d’aventure les GJ ne se structurent pas.
[..]
Ces deux modalités du jacobinisme que sont Mélenchon et Le Pen n’ont pas été plus claires l’une que l’autre sur la question de la souveraineté nationale : on les comprend car ces professionnels de la politique sont obsédés par leur boutique et il s’agit toujours pour eux de ne pas effrayer les électeurs potentiels. Or, les choses sont simples : faut-il oui ou non rester dans la configuration de l’Europe libérale qui empêche les décisions nationales en faveur des citoyens les plus pauvres ? Doit-on garder l’euro, monnaie unique, en sachant qu’il ne permet pas de mener une politique économique autonome, ce qu’en revanche permettrait une monnaie commune ? En fait, si l’on y regarde de plus près, l’un et l’autre ont déjà tranché à leur manière : Mélenchon en évinçant de son staff Djordje Kuzmanovic et François Cocq qui défendaient une ligne clairement souverainiste, et Marine Le Pen en agissant de la même manière avec Florian Philippot qui campait sur des positions semblables.
Dès lors, faute de recouvrer notre souveraineté politique, on ne peut pas dire qu’on soutient les revendications des GJ puisque celles-ci ne pourraient être satisfaites tant que la France restera dans la configuration de l’État maastrichtien.
La souffrance de ce peuple en jaune explose après un quart de siècle de privations imposées à ces laborieux qui n’en peuvent plus de la misère et de la pauvreté qu’on leur inflige au nom des critères de l’Europe, qu’ils soient économiques, fiscaux, monétaires ou écologiques.
Car, dans cette aventure, Macron mène la politique de l’Europe et non celle de la France, ce qui, de facto, lui interdit toute marge de manœuvre politique nationale. Il y a peu, dans (2 décembre 2018), Aurélien Taché, député La République en marche, a dit tout haut ce que Macron pense tout bas : « Le fait de transférer une grande partie de la souveraineté nationale au niveau européen, c’est le cœur de ce qu’on proposera aux élections européennes, ça c’est très clair » – c’est très clair en effet…
[..]
J’ouvre une parenthèse pour signaler que j’ai entendu une journaliste commenter le A dans son cercle de l’anarchie tagué sur l’Arc de Triomphe en disant qu’il était la signature des antifas. Parfait ! Tout va bien, car ce sont donc des amis politiques des médias du système, puisqu’ils sont censés lutter contre le fascisme casqué, armé, botté, militarisé – celui de Marine Le Pen bien sûr ! Or, pour l’heure, s’il est bien des gens armés, casqués, bottés, militarisés, ils semblent plutôt se trouver chez ces prétendus antifascistes que du côté des GJ dont il est facile de revêtir le vêtement pour commettre des forfaits, d’autant plus que le pouvoir et les médias de l’État maastrichtien n’attendent que cela pour stigmatiser le mouvement.
Cette anarchie-là n’est pas la mienne. C’est celle de l’idéaliste hégélien Bakounine qui croyait (comme un libéral dans sa candeur…) que la liberté de la révolte accoucherait naturellement de la révolution comme en sortant de la cuisse de Jupiter ! Laissez faire les repris de justice et les artistes, les poètes et les fous, les chômeurs et les clochards, écrit-il dans L’Empire knouto-germanique et la Révolution sociale, et de leur colère naîtra comme par enchantement un nouvel ordre révolutionnaire ! Il faut sacrément ignorer la nature humaine pour penser l’anarchie d’une façon aussi simple, sinon simpliste, pour tout dire infantile ou adolescente… La violence n’est pas accoucheuse de l’Histoire : elle l’est surtout de la violence ! L’Histoire est ensuite construction, et l’on peut construire ailleurs sans avoir besoin de détruire ici.
[..]
Concrètement : le principe susceptible d’être activé est celui de la coordination et de la coopération. À l’ère d’Internet et des réseaux sociaux, le dispositif est facile à mettre en place. Il permet à la base, sur le lieu de chaque présence des GJ, rond-point ou route, bretelle d’accès ou parking de supermarché, dépôt ou entrée de magasin, lycée ou usine, village et commune, de constituer un collectif qui s’exprime là où il est. Ces collectifs doivent se fédérer et ces fédérations doivent se fédérer elles aussi afin d’élire des représentants. Chaque délégué est un élu soumis au mandat impératif : il porte le message d’un groupe et ne parle pas pour lui ; il donne voix au collectif dont il formule la parole : il est le ventriloque du groupe. Là où il est, quand il parle, il doit être vu et entendu par ceux qui, en fonction de leur faculté à représenter véritablement, ou pas, lui conserveront ou lui retireront son mandat.
Le principe est simple, la mise en œuvre plus difficile : il ne faut pas sous-estimer les effets pervers de ces logiques – l’activation de la testostérone de quelques-uns qui accèdent à la lumière médiatique et les risques de dérapages ; le rabattage du problème politique général sur une histoire particulière, fût-elle émouvante et touchante, concrète et pourtant pédagogique ; la stratégie médiatique qui consiste à choisir le moins déluré des GJ pour en faire une figure emblématique du mouvement et le mettre en lumière pour générer du discrédit ou de la pitié ; le mandat donné à qui n’est pas capable de porter la parole collective intellectuellement ou verbalement, psychologiquement ou humainement ; le danger du noyautage par tel ou tel beau parleur qui roulerait en sous-main pour des syndicats ou des partis politiques, sinon pour le pouvoir qui a intérêt à installer le ver dans le fruit – il existe des gens dont c’est d’ailleurs le métier et qui sont depuis toujours payés par l’État pour effectuer ce genre de travail…
[..]

remarque de moi : j'ai attiré l'attention ailleurs sur l'organisation fractale des mondes humains. Le fonctionnement qu'évoque ici Onfray, comme celui de decidemos, relève de cette fractalité.

____________________________

Grandeur du petit peuple ; chapitres 1 à 6 (pdf, 218.4 kB)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.