Camille, 26 ans, gilet jaune de la première heure, diplômée en philo

Front Populaire s'est entretenu avec elle, à la veille de la rentrée des casses. Elle a jamais écouté Brassens, elle a pas lu Montaigne, ou alors elle n'y a pas tout compris (grave pour une philosophe ! Preuve supplémentaire du naufrage de l'Éducation nationale et de la Sorbonne en particulier). Elle a jamais entendu parler de Gandhi ou de Luther King. Mais je l'aime bien quand-même, Camille.

 

FP: La rentrée des Gilets jaunes est annoncée pour le 12 septembre, un peu partout en France. Serez-vous présente lors de cette rentrée ? A quel endroit et avec quel groupe ?

Camille: Bien entendu, présente dans la capitale pour cette date, en compagnie de camarades de lutte rencontrés dès le début du mouvement, et avec qui nous avons conservé une relative indépendance vis-à-vis des groupes gilets jaunes constitués et étiquetés.

FP: Quel est votre sentiment général à l’aube de cette rentrée ? Comptez-vous participer à toutes les prochaines étapes ? Quel est votre horizon, à cet égard ?

Camille: Mon sentiment général est celui d’un défi colossal : ranimer un mouvement décomposé, autrement dit raviver ce qui constituait l’essence primordiale des gilets jaunes - la lutte sociale, populaire et fédératrice - en contrant toutes les tentatives de détournement qui l’ont fait péricliter, à commencer par l’infiltration de la gauche sociétale et de ses revendications. De l’écologie au féminisme, en passant par l’antifascisme et l’antiracisme actuel, celle-ci a infléchi la ligne insurrectionnelle de guerre de classes qui s’amorçait vers les luttes parcellaires du militantisme traditionnel (de sexes, de race, ou bien partisanes, en ranimant le clivage droite-gauche). Il nous faudra donc définitivement renaître de cet enlisement, en affutant notre aptitude d’analyse pour contourner les pièges et renouer avec une dynamique radicale mobilisant le peuple contre l’oligarchie ploutocrate. Je compte évidemment participer aux prochaines étapes pour contribuer à réactiver ce qui continue de sommeiller malgré tout : la colère saine d’un vouloir vivre, émancipé des servitudes capitalistes.

FP : La mobilisation devrait reprendre à la fois à Paris et en province. Que pensez-vous de cette répartition territoriale ? Faut-il occuper le terrain partout en France où centraliser la mobilisation à Paris ? En somme, centralisation ou décentralisation de la lutte ?

Camille : La ruralité a joué un rôle prépondérant dans la lutte. Les gilets jaunes sont nés sur les ronds-points ; c’est le sous-prolétariat français de province qui s’est dressé contre l’orchestration de son appauvrissement et la dégradation de ses conditions de vie. Le prolétariat de la France « périphérique » est le vivier des gilets jaunes, et ce n’est pas un hasard si même lors des grands rassemblements dans la capitale, les provinciaux m’ont semblé infiniment plus présents que les parisiens intramuros. C’est d’ailleurs ce qui m’apparaissait comme particulièrement sain et inédit : Paris forme un microcosme idéologique singulier où se complait tout le militantisme professionnel des urbains boboisés, loin des préoccupations bien concrètes du prolétariat français qui s’est présenté avec son « amateurisme » politique, armé du bon sens populaire et de ses expériences de vie. Qui plus est, la décentralisation de la lutte permet un mouvement diffus, indomptable, et protéiforme dans ses modes d’action (occupation des ronds-points, actions sur les péages…) ; la centralisation de la mobilisation pourrait donc s’avérer préjudiciable.

FP : Comment la lutte de rentrée doit-elle s’incarner concrètement ? Quelle forme la mobilisation doit-elle prendre ? L’occupation des rond-point est-elle suffisante ?

Camille : C’est la question que je me pose tous les jours depuis le début du mouvement ! L’équation me parait insolvable : comment lutter efficacement contre un ennemi qui dispose de tous les moyens pour nous abattre ? L’asymétrie des forces est considérable, et nous manquons encore de nombre. Assurément, si l’occupation des rond-point a participé à la reconstruction du tissu social et à la formation des réseaux de résistance, la mobilisation devra un jour franchir le pas de la guerre « symbolique » pour amorcer un combat réel et effectif.

FP : Comment envisager la mobilisation Gilet jaune dans le cadre d’une politique sanitaire maintenue autour de l’épidémie de Covid ?

Camille : En revenant à nos premiers amours, l’indiscipline… et puis, en se rendant plus redoutables encore que l’épidémie actuelle, à l’image d’une cellule infectieuse qui s’implanterait dans le corps agonisant du vieux monde, se répliquant à l’infini… jusqu’à le terrasser !

FP : Le confinement a en partie gelé les initiatives, y compris pour les GJ. Pour autant, ce confinement pourrait-il paradoxalement avoir un effet positif en encourageant doublement les Gilets jaunes, privés de socialisation durant ces mois, à reformer leurs groupes et à retrouver leurs camarades ?

Camille : J’en suis convaincue ! Les gilets jaunes ont été symptomatiques de cette envie viscérale de refaire communauté, de retrouver autrui dans son paysage privé et public : beaucoup de ceux qui se sentaient jusqu’alors isolées, prisonniers de leurs angoisses, se sont tournés vers l’autre pour y reconnaitre leur semblable : la conscience de classe naissante au sein des gilets jaunes est née de cette reconnaissance, autour d’une vulnérabilité commune liée à des conditions de vie similaires, et la volonté de s’en affranchir. Indéniablement, le lien social que les gilets jaunes ont reconstruit a certainement stimulé, après cette période d’assignation à résidence, le désir de se retrouver à nouveau, en vue de se réapproprier plus que jamais un destin collectif.

FP : L’acte III de décembre 2018 avait représenté une acmé pour le mouvement, au moins en termes d’occupation du terrain médiatique car la place de l’Etoile est un lieu symbolique. Pensez-vous que l’énergie soit encore présente chez les Gilet jaunes pour des mobilisations de cette ampleur ?

Camille : L’acte III a effectivement marqué tous les esprits du sceau de l’apothéose : la « prise » de l’Etoile a électrisé les cœurs jaunes, témoignant de notre capacité à réaliser quelque chose de plus grand que nous-même. Ce jour restera marqué pour nous tous par la vibration toute particulière d'une humanité qui s'exalte dans la lutte. Encore aujourd’hui, et je pêche peut-être par excès d’optimisme, j’ai l’intime conviction que l’on s’avance vers une contestation de plus grande ampleur encore. La colère n’a pas disparue : elle a simplement été paralysée pour un temps ; mais parvenir à la contenir ne fait que retarder son explosion, en plus d’en accroitre l’intensité. J’ose espérer donc que notre entropie s’inversera en jaillissement, dans un décuplement d’ardeur résolument inarrêtable.

FP : Au final, les Gilets jaunes ont gagné des batailles médiatiques mais perdu – pour le moment – la guerre politique, sans compter les innombrables blessés dans leurs rangs. Les mobilisations violentes sont-elles efficaces ?

Camille : J’ai une pensée toute particulière pour ceux qui ont payé de leur chair le prix du combat. Ce sacrifice ne peut et ne doit pas rester vain ; je crains néanmoins que tout processus révolutionnaire n’exige de plus grands sacrifices encore. La violence n’est pas tant un choix qu’une contrainte : toute révolution, en tant que bouleversement profond, résulte du renversement des forces à l’œuvre et du triomphe de celles précédemment assujetties. L’émancipation de la classe opprimée est difficilement envisageable sans usage de la violence ; aussi est-elle, comme l’écrit Engels : « l'instrument grâce auquel le mouvement social l'emporte et met en pièces des formes politiques figées et mortes ». En dernière instance, c’est donc la violence qui tranche ; mais encore nous faudra-il l’utiliser sciemment.

FP : La grande force du mouvement des premiers mois était sont insaisissabilité, son caractère d’effusion magmatique anarchisant le rendant très difficile à récupérer ou à noyauter. Entre temps, syndicats, partis, black block ont tenté d’intégrer le mouvement par divers moyens. Comment regardez-vous ces intrusions de groupes plus institutionnels dans le mouvement d’origine ?

Camille : J’interprète ces infiltrations comme des stratégies d’entrisme motivées par l’opportunisme. Quand les Gilets jaunes se sont révélés menaçants pour le pouvoir en place, surtout après l’acte III, les premiers à nous avoir calomniés et méprisés (assimilant les gilets à un agrégat d’ignares ou d’infâmes fascistes) ont finalement révisé leur jugement pour nous honorer de leur sollicitude. Les syndicats et partis (la FI en tête) se sont joints aux assemblées générales de Paris ; et les black block ont gagné du terrain dans nos rassemblements. Ces groupes ont domestiqué le mouvement à leur image, chassant ce qui leur paraissait arbitrairement inconvenable, polissant la forme, et édulcorant le fond…

FP : Il y a toujours eu un débat de fond au sein du mouvement entre la volonté d’intégrer le jeu du débat démocratique en participant aux élections et celle d’ignorer ce processus jugé illégitime et truqué au profit d’une lutte plus radicale. Reconnaissez-vous cette ligne de partage, et si oui, où vous situez-vous et pourquoi ?

Camille : Effectivement, je pense néanmoins que les gilets jaunes se sont majoritairement opposés, et souvent avec vigueur, aux initiatives visant à encarter le mouvement dans le jeu politique. Tout d’abord parce que c’est précisément ce que l’on combat : la politique électoraliste, qui participe à l’escroquerie de la démocratie représentative. Prendre part aux rouages d’un système dont on entend précipiter la chute m’apparait comme au mieux un manque flagrant de cohérence, au pire une tentative malhonnête d’instrumentalisation du mouvement. Je me situe donc dans la lutte radicale, qui refuse de participer à la mascarade ambiante : le salut ne pourra jamais s’obtenir par les urnes. Intégrer le débat démocratique nous cantonnerait au dialogue et à la négociation, alors que notre force initiale était précisément le rejet catégorique de toute démarche de pourparler. Le refus de désigner un représentant s’inscrivait tout à fait dans cette volonté. Notre indocilité du départ ne peut que fustiger toute forme de génuflexion.

FP : A l’heure où les Gilets Jaunes entendent reprendre la mobilisation, le débat français semble s’être polarisé autour des sujets à la fois identitaires et sociétaux (Affaire Georges Floyd, affaire Adama Traoré, mouvements décoloniaux, féminisme intersectionnel…). Faut-il souhaiter une convergence des luttes ?

Camille : Surtout pas. J’attribue l’échec du mouvement à la « convergence des luttes » et à la promotion qui en a été faite, introduite rapidement dans la phraséologie gilets jaunes par l’entrisme de ces courants idéologiques. Comme évoqué précédemment, l’alliance avec les luttes revendicatives sociétales a fait dévier la mobilisation de son objectif de combat vertical et révolutionnaire, en plus d’en diviser les rangs. Le sociétal ne nous mènera, de tout évidence, qu’aux impasses réformistes ; et il n’y a pas de dénominateur commun avec la révolution sociale. Seule la lutte de classes peut provoquer un chambardement du système établi. Avec elle, pas de convergence possible, mais un ralliement : que ceux qui veulent s’y associer sincèrement abandonnent les anciens clivages et étiquettes pour œuvrer, avec ardeur, à la victoire du peuple français !

 

Pour ce qui est de l'orthographe, à FP, ils sont moins au point que Mediapart. Mais, à cause de l'ergonomie pitoyable du site, on ne peut rien leur signaler. Alors, cette perle, les "urbains boboisés", ça va sans doute rester. Notez que c'est pas grave, justement, puisque c'est une perle. Mais j'aurais bien voulu savoir si c'était à FP la même muflerie que celle d'un Lenelp Ywde, par exemple, qui corrige la faute mais ne vous remercie pas.

Quant à cette autre perle, "équation insolvable", elle appartient au sujet parlant diplômée. Et puis c'est une autre perle !

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