L’air du temps

Qui aurait prédit son destin au prisonnier Mandela ? Et quoi prédire au prisonnier Occalam ? Beaucoup parler de la Rojava, c’est peut-être le commencement du commencement.

On attaque les Kurdes. C’est pas nouveau. C’est dans la chanson française depuis 1992 par exemple avec Pierrot. Toujours un serrement de cœur quand on parle des Kurdes. Et puis on y peut rien, alors on y pense plus. On a tellement pris l’habitude de n’y rien pouvoir, on a tellement pris l’habitude de n’y plus penser. C’est pour pas pleurer. La servitude. Comme les hommes de bonne volonté sont impuissants, dans ce monde ! Et comme ils sont conditionnés pour se sentir bien dans cette impuissance. N’y pensons plus. On a voté (ou même pas). C’est pas nous les coupables. C’est pas nous les responsables. Les ennuis de la tribu, ce n’est pas aux individus de s’en soucier. Police, Justice, École, Santé, Défense, Économie, ce n’est pas à nous de nous en soucier. Nous, on doit juste veiller à beaucoup consommer pour alimenter l’économie afin qu’elle ait du boulot à nous proposer et que nous puissions consommer. Et si ça pollue tant, de consommer tant, c’est pas nos oignons, c’est à la science de résoudre. Et au législatif. Au gouvernement. Aux gens que nous élisons. Nous, on a fait (ou même pas) ce qu’on devait faire.

Alors les Kurdes, hein ?

Là où ça devient intéressant, c’est que là, je vous l’apprends peut-être comme je viens de l’apprendre, ce n’est pas seulement les Kurdes que l’on continue d’immoler sur l’autel de l’instabilité croissante due aux errements américains et aux lâchetés européennes. Non. C’est aussi une expérience municipale. C’est une autre Commune de Paris. Une autre hérésie vaudoise. Hérésie. Le mot n’est pas trop fort. Quiconque se persuade qu’il y a des solutions simples pour remédier aux malheurs du monde, la principale étant d’organiser le pouvoir des gens, et qu’il n’y a aucun besoin de chefs, c’est-à-dire de dieux, mérite la mort. Le dogme qui est à l’œuvre aujourd’hui pour mener le monde à son apocalypse tant chérie par tous les fanatiques, ce n’est plus un dogme religieux. Ce n’est plus un dogme communiste. C’est un dogme particulièrement pervers et puissant. Un archaïsme : il faut des chefs, allié à un modernisme, le cancer de l’égoïsme consumériste allié au culte du progrès technique et du confort, contre la nature.

Il y a des idées dans l’air du temps. Je viens seulement d’apprendre ce qu’est la Rojava. Qui était Murray Bookchin. Et ses idées m’appartiennent cependant depuis longtemps. Tel Monsieur Jourdain faisant de la prose sans le savoir, nous sommes nombreux depuis longtemps à songer au pouvoir des gens. Des expériences ont été faites depuis toujours, à mon avis. Ayant souvent fini dans le sang. Vivre dans la propreté au plus fort de la corruption catholique ! Le martyr des Vaudois donne le la : ne bronche pas. Ce n’est pas l’affaire des gens, c’est l’affaire de l’Église, de décider de ce qui est bon et de ce qui est mal.
Sacrilège. Blasphème. Hérésie. Crime de lèse-majesté. Tous ces mots justifient les furies des pouvoirs au cours des siècles. Il est essentiel de maintenir les gens dans une torpeur ignorante, et d’éteindre les réveils éventuels dans une impitoyable répression. Nous en sommes là, depuis toujours.

Bien sûr, certaines de ces expériences pèchent en certains points. Les phalanstères fonctionnent souvent avec des gourous. Les expériences sont parfois des sectes. La propreté vire à la pureté. Pour combattre les dogmes, notre faiblesse intellectuelle a parfois besoin d’autres dogmes. La boucle est bouclée. On n’en sort pas. L’hérésie vaudoise n’est qu’une précursion de la Réforme protestante, qui elle aussi va brûler des hérétiques, et finir par accoucher du puritanisme et du totalitarisme libéral WASP.

Et pourtant, la simplicité. Un monde meilleur. Un monde raisonnable. Il n’est que de s’observer soi-même. Oui, mon égoïsme, ma sottise, ma colère, ma rancœur sont bien là, en moi. Mais aussi l’intelligence, l’indulgence, la bonté, l’abnégation. Et je vois bien qui tient les rênes, quand ça ne va pas trop mal. Et je sais bien que sous la pression, le mal peut reprendre le dessus. Alors, les gens entre eux, pourquoi pas miser sur eux ?

On a toujours un peu peur des utopies. Elles ont toujours été si simplistes ! Elles sont toujours tellement l’œuvre d’un seul homme. Tellement peccamineuses, inachevées, mal pensées.

Les deux dernières fois que j’ai eu affaire à des lycéens travaillant sur des « utopies », il s’agissait de Thélème et de l’Eldorado. C’est-à-dire de pseudo-utopies, de parodies d’utopies. Et ce second degré, l’enseignant, apparemment, n’en faisait pas état. Cela contribue à cantonner le concept dans le péjoratif. « Utopique » est synonyme de « fallacieux ».

L’air du temps nous apporte au contraire cette idée qu’après tout, l’utopie, elle pourrait exister un jour. Les utopies historiques ont été sanglantes. Parce qu’elles n’étaient pas de vraies utopies : la dictature du prolétariat, ce n’est pas l’organisation des gens entre eux. La dictature du prolétariat, c’est la dictature d’une clique. « Ce qui n’existe nulle part », c’est l’organisation des gens entre eux. Nous avons fait du chemin sur cette voie, en montrant que le pouvoir peut changer de main par le vote des gens. Peut-être avons-nous bien fait de tester ça. Mais maintenant que nous savons à quoi ça mène, il faut aller plus loin.

Qui aurait prédit au prisonnier Mandela son destin ?

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Et quoi prédire au prisonnier Occalam ?
Beaucoup parler de la Rojava, c’est peut-être le commencement du commencement.

Je n’en veux pas à ceux qui se méfient. Nous avons toujours été tellement abusés ! Au contraire, je salue cet article de janvier 2019 qui médite et observe, écoute et pèse. Et que j’ai manqué à l’époque.

https://www.mediapart.fr/journal/international/200119/le-rojava-dictature-du-pkk-ou-experience-revolutionnaire

Et merci à Mediapart, côté rédaction comme côté club, pour tous ces éclairages.

https://www.mediapart.fr/journal/international/111019/au-rojava-ce-sont-les-ideaux-de-l-humanite-qui-sont-en-jeu

https://blogs.mediapart.fr/vingtras/blog

 

 

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