Grandeur du petit peuple : chapitres 7 à 12, acte 2 sur 6

Choses vues et commentées par Michel Onfray. La grandeur des Gilets jaunes va de pair avec la bassesse des gouvernants. Morceaux choisis dans le billet, PDF pour les six chapitres entiers.

 

gj-nov-18

7 Le pouvoir aux abois

Comment salir les Gilets jaunes ?

[..]
Mépris, mensonge, criminalisation, diabolisation, attaque ad hominem, essentialisation, déconsidération, dramatisation : Emmanuel Macron ne recule devant rien quand il s’agit de cogner sur le peuple afin de défendre l’Europe maastrichtienne.
L’image des blindés de la gendarmerie stationnés en haut des Champs-Élysées renseigne bien sur ce qu’il en est désormais du pouvoir personnel d’Emmanuel Macron… Mais ce ne sont pas des véhicules militaires, a dit une crétine de BFM, parce qu’ils n’étaient pas équipés de mitraillettes – des « sulfateuses », a même surenchéri un consultant expert de la chaîne ! Il y avait presque un regret chez ces gens-là qu’on ne sulfate pas le peuple qui se contente de demander du pain.
[..]

8 Grandeur du petit peuple
[..]
Le système maastrichtien a son clergé. Il est formé à l’École nationale d’administration, à Sciences Po, dans les écoles de journalisme, à Polytechnique, à l’École normale supérieure. Pendant leurs années d’études, on gave les impétrants d’une idéologie qu’ils rabâchent, répètent, réitèrent, reproduisent, ressassent ensuite dans tous les endroits où ils sont embauchés : grands corps d’État, haute administration, universités, journalisme, édition, direction des médias, Conseil d’État, sans oublier la politique politicienne qui est le prolétariat de ces gens-là.
Tout ce petit monde a la tête bien pleine, mais très mal faite. Cette engeance est formée comme des commandos de rhéteurs et de sophistes, de beaux parleurs et d’enfumeurs, de dialecticiens et de casuistes, d’orateurs et d’ergoteurs. Elle produit son meilleur effet dans un conseil d’administration, dans un comité de rédaction ou de lecture, dans un amphithéâtre, dans les colonnes d’un éditorial ou dans les réunions des patrons de médias, à l’Assemblée nationale ou au Sénat, dans un Conseil des ministres ou dans les palais de la République, sur un plateau de télévision ou comme « consultants » ou « experts » sur les chaînes d’information continue – ou au Siècle, un club très fermé où l’on mange du Gilet jaune à tous les repas…
Comme les sophistes grecs, cette caste peut soutenir n’importe quelle cause parce que la formation de ses membres met le paquet sur la forme, rien que la forme, tout sur la forme, et qu’elle se contente, pour tout fond, de l’idéologie dominante. Ces gros cerveaux de compétition sont ceux de petits perroquets.
Bien sûr, ces gens-là estiment que les Gilets jaunes ne sont pas habilités à faire de la politique, sous prétexte qu’il faut laisser ces choses-là, trop sérieuses pour le peuple, aux experts que sont les instances dirigeantes des syndicats et des partis (qui sont de mèche avec les autres puissants contre leurs bases…), et aux élus de tous les échelons de la politique politicienne. La démocratie doit être représentative, disent-ils, et non pas directe. Nous, oui ; eux, non.
Or chacun a pu voir comment le référendum sur le traité européen qui était l’expression de la démocratie directe, bien que le non ait largement gagné, a été jugé comme nul et non avenu par les députés et les sénateurs qui étaient l’expression de la démocratie indirecte. Réunis à Versailles, lieu symbolique s’il en est un, il fut dit au Congrès qu’on se moquait de ce que le peuple pensait après qu’on lui eut tout de même demandé son avis. Ce coup d’État fut une leçon que le peuple a mise dans un coin de sa tête : avec lui, la démocratie indirecte a joué au grand jour un jeu contraire à celui de la démocratie véritable, qui est gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple et non par ses seuls délégués. Les représentants du peuple ont dit au peuple qu’ils n’avaient que faire de son avis et que, d’ailleurs, ils iraient contre lui.
[..]

NOS  8 DOLÉANCES

Nous rentrerons chez nous quand ces mesures seront appliquées :

1 Nous voulons de la démocratie directe à tous les niveaux. Nous voulons un gouvernement d’union nationale avec une régence d’exception pour éviter que les partis politiques, qui sont disqualifiés, n’instrumentalisent notre détresse et notre colère.

2 Nous voulons une baisse de 20 % de toutes les taxes et les charges touchant la classe moyenne, les travailleurs pauvres et les entrepreneurs. Baisser ces taxes, c’est monter nos salaires. Nous voulons une action immédiate pour taxer ce qui vaut la peine d’être taxé : les GAFA et les transactions financières.

3 Nous voulons que la France arrête de vivre au-dessus de ses moyens et arrête d’accueillir la misère du monde parce qu’elle est déjà dans la misère avec ses millions de personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté. Nous voulons une immigration choisie, qui ne nous détruise pas culturellement. Nous demandons ainsi un retrait du pacte de l’immigration de l’ONU.

4 Nous voulons une relocalisation de toutes les décisions dans les régions, les villes et les communes. L’État et ses fonctionnaires à Paris ne sont pas qualifiés pour décider de l’avenir de nos communes.

5 Nous voulons une sortie de la PAC qui corrompt nos agriculteurs en n’allouant ses aides qu’aux productivistes et aux empoisonneurs répandant le cancer en France. Nos impôts ne doivent en aucun cas servir à financer Bayer-Monsanto.

6 Nous voulons la création de barrières commerciales pour empêcher l’Allemagne de nous vendre des produits fabriqués en Roumanie, sous le label Deutsche Qualität, et de détruire ainsi nos emplois.

7 Nous voulons le retrait de toutes les aides à la presse pour une vraie séparation des pouvoirs médiatiques et politiques.

8 Nous voulons une action immédiate pour arrêter l’intégration dans l’Europe car elle ne se construit que sur la ruine des petites gens.
[..]
Qui dira qu’il n’y a pas là d’intelligence pratique ? C’est un véritable programme politique. Il est anonyme, aucune signature, aucune de ces propositions ne ressemble à quoi que ce soit de connu chez les jacobins. Il est débarrassé du verbiage technocratique ou qui relèverait de la politique politicienne.
C’est simple, clair, net, direct et programmatique : la démocratie directe ; un gouvernement d’union nationale constitué en dehors des partis politiques parce qu’ils sont discrédités et qu’ils guettent la récupération ; une baisse des taxes et des charges pour la population la plus éprouvée ; une augmentation des salaires ; une taxation des GAFA et de ceux qui font de l’argent avec l’argent ; une politique migratoire rationnelle qui ne soit ni celle de la passoire ni celle du mur ; un communalisme et un régionalisme effectifs ; une autre politique agricole que celle du productivisme qui fait le jeu des multinationales, détruit la planète et intoxique les consommateurs ; l’instauration de barrières commerciales qui empêcheraient la concurrence entre les États de droit et les États voyous en matière de protection sociale ; le retrait des aides à la presse subventionnées par le contribuable afin de l’endoctriner et de le mépriser quand il refuse l’endoctrinement ; une séparation des pouvoirs médiatiques et politiques ; l’arrêt de l’intégration dans l’État maastrichtien…
J’aurais pu écrire ce tract auquel je ne retranche rien ! Il est la feuille de route de la démocratie directe. C’est sur ce projet positif, concret, dynamique, qu’il faut désormais travailler.
En écrivant mon éloge de la démocratie proudhonienne, j’ai craint un temps d’avoir placé la barre un peu haut. Avec ce tract sans nom ramassé dans la rue, je suis désormais bien convaincu que non.
[..]

9 Fin de la France et faim de la France
[..]
Or Macron ment. J’en veux pour preuve cet aveu qu’il fit d’entrée de jeu qu’avec la crise des GJ « ce sont quarante années de malaise qui s’expriment ». Pourquoi dès lors n’a-t-il pas été question une seule fois de l’Europe maastrichtienne, de cet État molosse et moloch, de cet Empire qui nous gouverne jusque dans les moindres détails et qui interdit à l’État-nation de vouloir librement parce que le véritable pouvoir est celui des technocrates du marché libre de Bruxelles et de Strasbourg, mais non pas Macron qui en est le voyageur de commerce ? Pourquoi ce silence en effet ?
Deuxième mensonge : « je prends ma part de responsabilité ». C’est faux. Car, si tel avait été le cas, ce qui s’imposait, c’était d’annoncer un changement de cap. Or, c’est précisément ce que demandent les GJ. On ne peut parler d’une crise qui couve depuis quarante ans sans désigner les coupables que sont les présidents de la République depuis Mitterrand jusqu’à lui-même. Car tous, sans exception, ont piloté le bateau avec un seul et même cap : celui de l’Europe libérale. Et, pour mémoire, Macron au si jeune âge eut tout de même le temps d’être le ministre de l’un de ces présidents après en avoir été le conseiller préféré…
Or, c’est ce cap que remettent en cause les GJ, et c’est ce même cap dont Emmanuel Macron nous dit qu’il sera gardé… La rue exprime avec vérité que nous voguons vers l’abîme – je le dis depuis des années… Macron affirme qu’il a compris le message et, pour ce faire, il distribue des quignons de pain aux rameurs de la galère que sont les GJ. Puis il confirme qu’il faut encore et toujours avancer dans la même direction ! Il a parlé impôts, charges, primes, heures défiscalisées, hausse de la CSG, maintien de la suppression de l’ISF, investissement, création d’emplois, fortune immobilière, fiscalité, mais les GJ veulent une autre façon de faire une autre politique, et non pas une autre façon de faire la même politique. 
[..]
Macron distribue quelques billets de leur argent aux gueux en les invitant à rentrer chez eux et en espérant qu’ils vont croire son boniment : il affirme qu’il a compris cette crise profonde de la société qui remonte à quarante ans, mais, en même temps, il assure qu’il va garder le cap qui a conduit à cette crise ; il affirme qu’il a compris le malaise social et sociétal et qu’il va y répondre demain, demain étant le jour où l’on rase gratis, mais, en même temps, il assure qu’il ne changera pas le cap qui a conduit à ce malaise ; il affirme qu’il a compris que l’immigration posait un problème, mais, en même temps, il signe le pacte selon lequel l’immigration n’est pas la cause d’un malaise, mais la chance d’une « prospérité » – c’est le mot du pacte ; il affirme qu’il a compris la souffrance du pays en dehors de Paris et promet qu’il va voir les maires de France mais, en même temps, il les a déjà vus à Paris et ils lui ont signifié qu’ils n’en avaient rien à faire de son laïus. De qui se moque-t-il ? Du peuple, comme toujours…
[..]

10 Vider les poubelles des Gilets jaunes
[..]
Ce qui se dit dans cette affaire, c’est que le pouvoir a bien compris que le petit peuple des GJ n’est pas formé à la langue de bois des économistes et des politiciens, des journalistes et des intellectuels, il ne sort pas des grandes écoles où l’on apprend à mentir sans mentir tout en mentant avec force rhétorique et sophistique, à l’aide d’interminables exposés en trois points, avec des chevilles verbales, des trucs de logique, des ficelles expressives. Il ne parle pas pointu, comme à Saint-Germain-des-Prés, mais avec l’accent de sa province ; il ne pense pas pointu, comme dans la capitale, mais avec le bon sens des ruraux ; il ne formule pas pointu, comme sur les plateaux de télévision ou devant les micros parisiens, mais avec un style rude, une syntaxe parfois chancelante, un vocabulaire compté, une colère non contenue parfois également, une émotion non feinte, des phrases à la va-comme-je-te-pousse et c’est, pour ma part, ce qui me touche et m’émeut : c’est la forme rugueuse et râpeuse des provinces mise au service d’un fond juste, la justice sociale en faveur des dominés, contre la forme parfumée et policée de la capitale pour un fond idéologique au service des dominants. 
[..]
11 Propagande, acte V
[..]
Macron, qui fut banquier à la banque Rothschild, sait que les pauvres ne peuvent venir indéfiniment à Paris avec leurs salaires de misère. Pour l’heure, il s’essaie à tout : la calomnie et l’insulte, le mépris et la criminalisation, la culpabilisation et l’essoufflement, l’enfumage et le pourrissement. Avec lui, les journalistes sont au taquet.
À Paris, au palais de l’Élysée et dans les rédactions des journaux maastrichtiens, on regarde les provinciaux souffrir et mourir comme un sadique observe dans le terrarium le serpent constrictor qui étouffe sa victime : il sait que le lapin va crever, c’est écrit… C’est un spectacle digne des empereurs romains de la décadence. Mais il peut aussi donner envie de vomir à qui dispose encore d’humanité. Vomir ou continuer ailleurs qu’à Paris.
Les GJ sont un mouvement girondin et provincial, régional et rural : aller à Paris, c’était faire le jeu du jacobinisme. Il était tentant d’exprimer sa colère dans la capitale, d’aller faire entendre ses slogans et ses revendications sous le balcon d’un roi retranché dans ses appartements. La chose a eu lieu ; c’est bon.
Mais il s’agit maintenant de continuer ailleurs que sur le terrain de l’adversaire, qui dispose de tous ses moyens dans la capitale, chez lui – il y a ses blindés et ses journalistes, ses médias et ses escadrons, ses provocateurs et ses casseurs faciles à instrumentaliser.
Dans Paris, le mouvement des Gilets jaunes est médiatiquement saisissable, donc politiquement maîtrisable, en même temps que politiquement saisissable, donc médiatiquement maîtrisable. Partout ailleurs qu’à Paris, il devient insaisissable. En se faisant girondin et non jacobin, il devient plus fort. S’il n’a qu’une seule tête, il est facile à décapiter, s’il en a des milliers, il est une nouvelle Hydre de Lerne dont seul un Hercule pourrait avoir raison. Or celui qui se veut Jupiter n’a rien d’un Hercule : sa statue ne tient que parce que les GJ la portent encore… 
[..]
12 Techniques du coup d’État
[..]
Je dois quelques informations aux lecteurs de mes textes qui les commentent en ligne et me renseignent sur ce que bien sûr on n’apprendra pas en lisant la presse à la botte, en écoutant les radios du service public aux ordres, en regardant la télévision du service public elle aussi le doigt sur la couture du pantalon. J’en veux pour seule preuve cette information qui, en régime démocratique, obligerait le directeur de la chaîne à démissionner : dans le « Soir 3 » du 15 décembre 2018, sa journaliste vedette s’entretient avec des GJ avec, derrière elle, une photo qui montre, face à la police montée, deux Gilets jaunes dont l’un porte une pancarte sur laquelle on peut lire « Macron ». Il faut être un vrai crétin de GJ selon les médias pour arborer une pancarte dont le seul slogan serait « Macron » ! Macron quoi ? Macron président tant qu’à y aller… Or, cette photo de l’AFP a été truquée ! Oui, truquée, comme dans la grande période de la propagande marxiste-léniniste : on a effacé son contenu véritable qui est « Macron, dégage » – ce qui, convenons-en, ne signifie pas exactement la même chose ! Comment réagit la rédaction quand on lui apporte la preuve de cette fake news maison ? C’est à l’insu de son plein gré… Un tweet sur le compte du JT du week-end donne ses raisons : « Nous en avons identifié l’origine. Cela ne se renouvellera pas. » France 3 indique ailleurs qu’il s’agissait d’une « erreur humaine ». Et puis ceci : « Une personne opérationnelle est intervenue, la rédaction en chef n’a pas décelé la modification » ! On n’a peur de rien à France 3 ! C’est quelqu’un qui, en passant, a effectué cette entreprise de propagande qui est un cas d’école, on sait qui c’est, on ne nous dit pas qui, mais on affirme que ça ne recommencera pas : mon œil ! Ça continuera, c’est comme ça depuis le début, c’est comme ça maintenant et ce sera comme ça jusqu’à la fin. On n’est pas nommé par hasard patron d’un média du service public : la personne lige est là pour incarner la ligne du chef de l’État. Fermez le ban.

____________________________________

Grandeur du petit peuple, chapitres 7 à 12 (pdf, 209.4 kB)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.