Grandeur du petit peuple : chapitres 13 à 18, acte 3 sur 6

La suite de Grandeur du petit peuple ; heurs et malheurs des gilets jaunes, par Michel Onfray. Morceaux choisis dans le billet, PDF pour les six chapitres entiers. La photo est prise sur le blog de Fabrice Loi.

Dans le chapitre 18, Onfray renvoie à un chouette article de Juan Branco sur Benjamin Griveaux et sur Mediapart. Il y a le lien dans le PDF, mais je vous le mets là aussi.

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13 Quand tombe le masque des populicides
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Tout le monde a bien compris depuis des années que les institutions françaises sont pourries, vermoulues, comme une charpente minée par les termites et la mérule : il s’en faut de peu que la maison s’effondre d’un seul coup, avec juste un léger coup de vent. Les GJ sont, pour l’heure, un léger coup de vent…
De même, tout le monde a bien compris que la représentation nationale n’est pas représentative : la sociologie des élus, députés et sénateurs, ne correspond pas du tout à la sociologie de la France. Il suffit de consulter la biographie des mandatés : ceux qui sont sur les ronds-points avec leurs Gilets jaunes ne risquent pas d’avoir des collègues au Palais-Bourbon ou au palais du Luxembourg ! Où sont les paysans et les ouvriers, les artisans et les commerçants, les marins pêcheurs et les employés, les balayeurs et les veilleurs de nuit, les chauffeurs de taxi et les ambulanciers dans ces deux chambres ? Nulle part… Les ouvriers représentent la moitié de la population active : il n’y en a aucun au Palais-Bourbon – le PCF qui ne fonctionne qu’avec des permanents devrait s’interroger sur ce chiffre pour comprendre les raisons de sa crise… En revanche, on y trouve pas mal d’enseignants et de professions libérales, de notaires et d’avocats, des journalistes aussi. Les cadres et professions intellectuelles représentent 76 % des élus : c’est quatre fois et demie plus que leur part dans la population active. L’Observatoire des inégalités a publié un texte intitulé L’Assemblée nationale ne compte quasi plus de représentants de milieux populaires (29 novembre 2018) qui détaille cette évidence : le peuple n’est plus à l’Assemblée nationale. Pour parler le langage de Bourdieu, on n’y trouve aucun dominé mais plus que des dominants. Dans les GJ, c’est très exactement l’inverse : pas de dominants, que des dominés !
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À La République en marche, on n’aime pas le peuple, trop grossier, trop débile, trop crétin, trop pauvre, trop bête aussi… Il suffit d’écouter cette fois-ci le président du groupe LREM à l’Assemblée nationale, Gilles Le Gendre, qui affirme, quant à lui, sans rire : « Nous avons insuffisamment expliqué ce que nous faisons. Nous nous donnons beaucoup de mal, il faut le faire mieux. Et une deuxième erreur a été faite, dont nous portons tous la responsabilité : le fait d’avoir été trop intelligents [sic], trop subtils [sic], trop techniques [sic] dans les mesures de pouvoir d’achat » (Marianne, 17 décembre 2018).
On ne peut mieux dire que le ramassis d’anciens socialistes, d’anciens hollandistes, d’anciens Modem, d’anciens écologistes, d’anciens LR, d’anciens EELV, d’anciens juppéistes, d’anciens sarkozystes, enfin d’anciens anciens qui constituent la modernité révolutionnaire dégagiste de LREM, méprise clairement le peuple jugé trop débile pour comprendre que l’augmentation des taxes sur l’essence, sous prétexte de transition écologique, est un impôt prélevé sur les pauvres sans qu’ils puissent y échapper, puisqu’ils sont contraints de remplir le réservoir de leur voiture pour travailler.
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Avec les GJ, je prends une leçon : ce peuple que des années de politique éducative et culturelle libérale ont essayé d’abrutir, d’hébéter, d’abêtir, de crétiniser, ce peuple abîmé par des décennies d’école déculturée, de programmes télévisés décérébrés, de productions livresques formatées, de discours propagandistes relayés de façon massive par une presse écrite, parlée, télévisée aux ordres, ce peuple gavé comme des oies à la téléréalité et à la variété, à la religion du football et à l’opium de la Française des jeux, ce peuple-là, celui dont j’ai dit un jour qu’il était le peuple old school et que je l’aimais, ce peuple : il pense. Et il pense juste et droit. Bien mieux que Macron, dont il est dit qu’il fut l’assistant de Paul Ricœur, et sa cour ou ses élus godillots.
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14 « Vote, connard ! »
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Or, Macron incarne le giscardisme, comme tous les présidents depuis 1983, y compris ceux qui se sont dits de gauche. Qu’est-ce que le giscardisme ? Moins de France, plus d’Europe ; moins de république, plus de libéralisme ; moins de protection sociale, plus de marché ; moins de droit du travail, plus de conventions négociées ; moins de culture, plus de divertissements rentables ; moins de grandeur, plus de people ; moins d’écrivains, plus de banquiers ; moins de gaullisme, plus de nanisme ; moins de grande Histoire, plus de petites histoires ; moins de Racine ou de Corneille, plus de Danièle Gilbert ou de Marlène Jobert – réactualisons : plus de frères Bogdanov et de Stéphane Bern.
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15 Les racines d’une fleur du mal
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(J’ouvre une parenthèse pour signaler que, dans tout ce que je lis, regarde, vois ou entends sur la question des GJ, la connexion de cette révolte avec les conditions de vie imposées par plusieurs décennies d’État maastrichtien se trouve soigneusement évitée par cette presse qui défend l’ordre de cet État devenu Empire ! Il n’est en effet pas question pour eux de signaler cette relation généalogique, car désigner clairement la nature du mal fragiliserait le système. Une coalition antilibérale, anti-maastrichtienne indépendante des partis serait susceptible de mettre vraiment en péril ce pouvoir libéral populicide de droite et de gauche – ce que ne parviendront jamais à faire ni Marine Le Pen toute seule, ni Jean-Luc Mélenchon tout seul, car la question de l’immigration les sépare – une chance pour la France insoumise, un péril pour le Rassemblement national et son allié Debout la France ! Tant que la connexion intellectuelle Gilets jaunes / refus des directives de l’État maastrichtien ne sera pas établie, le système n’aura rien à craindre et le peuple des GJ aucun avenir. Je ferme cette parenthèse.)
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16 Tous les curés jaunes sont des gilets
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Le prêtre porte un gilet jaune offert par un couple de réfugiés nord-coréens à l’occasion de son ordination. Il fait chanter Douce nuit, Il est né le divin enfant ou bien Les Anges dans nos campagnes. C’est assez pour mériter le bûcher des neuneus de la gauche culturelle qui estiment que ces chants de guerre, au nom desquels on égorge et on assassine en France aujourd’hui, sont politiquement incorrects et méritent une descente de la police du politiquement correct, suivie d’une condamnation au pilori médiatique !
Le curé fait une génuflexion devant le politiquement correct du Vatican et parle d’un « peuple de France, avec des chrétiens, des musulmans, des athées ». Très bien, sa hiérarchie appréciera, c’est un bon point pour finir évêque un jour. Il annonce à ses fidèles : « Nous allons célébrer la messe avec l’eucharistie et je souhaite qu’on ait l’attitude qui convienne. » Les chrétiens qui sont là, surtout après Vatican II, ne devraient rien trouver à redire, pas plus que les musulmans ou les athées, puisqu’ils sont là…
On distribue des feuilles de chant, la messe commence. La Croix poursuit : il y a des enfants, ils portent des bonnets de père Noël ; ils s’amusent à côté de l’assemblée qui chante et prie ; les adultes non pratiquants « se tiennent un peu plus loin pour ne pas gêner »… Mohamed est là ; le prénom n’a pas été modifié, chacun comprendra pourquoi ; il est avec ses enfants et dit : « Je suis d’origine musulmane, je suis là pour la paix et la non-violence. C’est une belle messe des peuples, c’est l’Église aux portes ouvertes. » Formidable, le pape François est aux anges – si je puis dire… À la fin de la messe, l’assemblée se sépare et s’éparpille autour du rond-point avec des lumignons pour former un cœur. Très bien : la bougie et le cœur sont très tendance, un peu plus que l’encens.
Je n’entrerai pas dans un débat théologique sur ces messes qui accueillent les non-chrétiens, car ni les synagogues ni les mosquées ne jubilent d’accueillir des musulmans pour les premières ou des mécréants pour les secondes – c’est le signe d’une religion épuisée que de remplir ses églises avec les fidèles d’une autre religion ou avec des gens qui sont sans religion, puis de s’en réjouir… Laissons cela et revenons aux Gilets jaunes.
« Bravo curé », disais-je. Car un prêtre qui choisit les humiliés et les offensés au pied de sa porte, c’est un abbé plus proche de la douceur de Jésus que de l’épée de saint Paul. C’est déjà ça…
Le rapport avec les Gilets jaunes ? Eh bien, je n’ai pas lu sous la plume d’un seul journaliste du système, eu égard à cette messe qui a rassemblé 250 personnes, une généralisation du genre : tous les GJ vont à la messe ! Pas plus que je n’ai vu ces mêmes fourriers de l’État maastrichtien ouvrir leurs journaux sur cette information qu’un seul curé ayant célébré une messe de minuit avec des Gilets jaunes, tous les curés étaient des Gilets jaunes, voire que tous les Gilets jaunes étaient des curés – sinon, soyons fous, que tous les curés jaunes étaient des Gilets. Les paralogismes auraient été trop visibles…
Qu’on cesse donc de croire aux paralogismes médiatiques en vertu desquels un Gilet jaune soralien fait de tous les GJ des soraliens, un Gilet jaune antisémite fait de tous les GJ des antisémites, un Gilet jaune homophobe fait de tous les GJ des homophobes, puisque 250 GJ qui vont à la messe ou un curé soutenant les GJ ne permettent pas de conclure aux élites parisiennes que tous les GJ vont à la messe et que tous les curés portent un gilet jaune.
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17 Lutte des classes et paupérisation
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Le retour du refoulé maastrichtien


« Le peuple-roi ne peut exercer la souveraineté par lui-même ;
il est obligé de la déléguer à des fondés de pouvoir : c’est ce
qu’ont soin de lui répéter assidûment ceux qui cherchent à
capter ses bonnes grâces. Que ces fondés de pouvoir soient
cinq, dix, cent, mille, qu’importe le nombre et que fait le nom ?
c’est toujours le gouvernement de l’homme, le règne de la
volonté et du bon plaisir. Je demande ce que la prétendue
révolution a révolutionné. »

Proudhon, Qu’est-ce que la propriété ?

Si besoin en était encore, l’aventure des Gilets jaunes apporte la démonstration qu’un certain nombre de concepts de l’analyse socialiste sont encore et toujours pertinents. Je songe à la lutte des classes et à la paupérisation. Je vois mal comment on pourrait analyser ce phénomène sans y renvoyer.
Qui niera en effet qu’avec les Gilets jaunes, il ne s’agisse de paupérisation ? Des riches de plus en plus riches et de moins en moins nombreux, des pauvres de plus en plus pauvres et de plus en plus nombreux : voilà ce qui définit la paupérisation. Pendant que Carlos Ghosn, grand patron franco-libano-brésilien, gagne 16 millions d’euros par an et se trouve dans une prison japonaise pour une suspicion de fraude à l’impôt, on voit sur les plateaux de télévision des jeunes mères de famille vivant seules qui expliquent qu’elles portent ce fameux gilet parce qu’elles n’en peuvent plus de subsister avec juste un peu plus de mille euros par mois.
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Or cette Europe transnationale qu’est l’Europe libérale de Maastricht est une nation… Je l’ai déjà dit : avec sa devise, son hymne, son drapeau, sa monnaie, sa langue officielle, son territoire, ses frontières, sa constitution, son Parlement, sa banque, ses intellectuels, ses lobbies, ses journalistes aux ordres. Cette nation qui ne se dit pas comme telle n’existe que par l’ingestion, la digestion et l’excrétion des nations qui la constituent. Pour que la nation européenne soit, il faut que la nation française ne soit plus – la nation française et les autres nations constitutives de ce nouvel État. Ces nations intégrées, effacées, diluées, font donc un État qui est un Empire.
D’où cette formule de François Mitterrand en Allemagne : « Le nationalisme c’est la guerre. » Les libéraux de droite et de gauche n’ont que cette sentence à la bouche. Mais si elle est vraie, alors le nationalisme européen c’est aussi la guerre…
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18 La République attaquée par un transpalette

Griveaux rigolo…

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Car, qui se moque de la République ? Les Gilets jaunes ou bien Macron et les siens ? Un ami bien inspiré, merci Jean-Yves, m’a envoyé un article paru dans Mediapart signé Juan Branco et intitulé : « Sur un certain Benjamin Griveaux, porte-parole du gouvernement ». Ce formidable texte permet de répondre clairement à cette question : s’il existe bien des gens qui se moquent de la République, ce sont nommément Macron et Griveaux. Jugez-en :
Le jeune Benjamin Griveaux était payé très cher (10 000 euros mensuels) quand il travaillait au cabinet de Marisol Touraine ; il a quitté ce poste en 2014 pour un autre plus juteux (17 000 euros mensuels) afin de monnayer son carnet d’adresses avec un objectif bien précis : « s’assurer que personne au ministère des Finances ne propose d’abolir une niche fiscale favorable à l’entreprise. Ses moyens ? Les réseaux que l’État lui avait confiés ». Pendant ce temps, il charge son ami Gabriel Attal, 23 ans, sans expérience, sans diplôme du supérieur, de recruter des chargés de mission socialistes pour faire la campagne de Macron en sous-main. L’État, via le ministère de la Santé et des Affaires sociales, le payait pour faire la campagne du candidat Macron… Le même État mettait pour ce faire à son service chauffeurs et voitures de fonction, cuisiniers et secrétaires. Juan Branco signale à quoi ressemblait cette machine de guerre illégale et antirépublicaine. Les amis et amies de Griveaux sont très bien servis dans ce panier de crabes. Les noms de Benalla, de Mimi Marchand, de Xavier Niel, de Lagardère, de Bruno Jeudy apparaissent – ce qui n’est guère étonnant…
Juan Branco conclut son article ainsi : « Ces êtres ne sont pas corrompus. Ils sont la corruption. » Chapeau, l’artiste.

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Grandeur du petit peuple chapitres 13 à 18 (pdf, 204.3 kB)

 

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