Des croissances

Décroître, c'est croître. Ce n'est pas la novlangue, j'explique.

J’ai déjà taquiné ces oppositions : richesse du pauvre, pauvreté du riche.

https://blogs.mediapart.fr/jean-max-sabatier/blog/140918/la-librairie-ecole-la-richesse-du-pauvre

https://blogs.mediapart.fr/jean-max-sabatier/blog/290918/la-mairie-de-conflans-sainte-honorine-la-pauvrete-du-riche-saison-2


Il faut maintenant en abstraire la quintessence, comme disait Alcofribas. Comparez la misère de notre lot actuel (effondrement de la vie, planète gérée par des pantins et des furoncles, avènement des profits criminels basés sur la sujétion universelle à la pub, à la vanité et au consumérisme), avec la pureté virginale des espaces naturels avant qu’homo sapiens n’y répandent ses grains de zèle. Vous imaginez cette pureté ? L’eau, l’air. Ça me fait penser à Edward G. Robinson, le vieux pote de Charlton Heston dans Soleil vert, qui a opté pour le Foyer, le suicide organisé, où sont programmées, comme derniers plaisirs, la symphonie pastorale et la vision des merveilles naturelles passées.

Cette année s’est mal passée pour moi. Obnubilé par la menace de la destruction de ma librairie-école, j’avoue avoir fléchi, renoncé, désespéré, jeté le manche avec l’eau du bain, le bébé après la cognée. J’ai négligé ma communication en vitrine, au profit d’un affichage d’opposition aux projets de la mairie. J’ai abandonné mon travail d’écriture du didacticiel de mathématiques. Et ma petite entreprise a connu la crise. Mes résultats, minables dirait n’importe quel.le crâne d’œuf, ont encore baissé.

Premier printemps sans fraises et sans cerises. Au Franprix à côté, il y a des pommes à 1 €, et dans mon Auchan de Cergy, des oranges à 1 €. Ça fait la rue Michel. Ils sont trop verts et bons pour les goujats ! Les fruits rouges, il paraît que c’est vraiment pas bio. Les fraises demandent à être consommées rapidement. Les cerises, je me demandais si les noyaux, c’était bon pour le compost. Tandis que les pommes, c’est bon pour les dents. Et que c’est bon le jus d’orange, frais ou pas ! Tant pis pour le temps des cerises et des fraises.

Premier printemps aussi sans la rampe de néons principale de mon local. 8 petits tubes de 18 Watts. 144 W. Rigolez pas ! C’était encore beaucoup trop. Maintenant, j’allume juste quand il vient du monde pour les livres, et aussi quand il y a un cours. Eh ben, je suis fier de ça ! Une boutique pas éclairée, dans toutes les écoles de commerce, je suppose qu’on enseigne que c’est une hérésie. Eh ben, je suis fier d’être hérétique. Ils ont encore augmenté l’électricité ? Ça m’aide. Cette électricité fabriquée en produisant des déchets radioactifs pendant des milliers d’années, j’avoue, je fais avec. On a tous une tendance à abstraire l’infâme. Tenez, moi qui vous parle, les « gens qui ne sont rien », ça m’avait bien fait chier, mais j’ai voté quand-même pour le foutriquet. Les fringues à prix défiant toute concurrence fabriquées par des enfants esclaves. Les écrans de smartphone. Etc. Et moi, cette électricité qui en plus revient au fossile et contribue autant à l’effet de serre et à la pollution de l’air, c’est grâce à la croissance des coûts que je la décrois ! J’en étais aux alentours de 75 € pour deux mois, malgré l’augmentation, ça va descendre aux alentours de 60. Moins de lumière artificielle, plus de respect de la vie et de la santé du monde.

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Cet hiver, grâce à une tiote panne de ma kangoo, j’ai été obligé de reprendre le vélo, et de me cailler. Pas grave. Ça fait du bien. On est encore plus heureux d’arriver. On constate avec bonheur que le temps ne fait rien à l’affaire, quand on est vieux, on est valide quand-même.

https://blogs.mediapart.fr/jean-max-sabatier/blog/230119/hiver-vous-n-etes-qu-un-vilain

Ce ne sont pas là mes premières décroissances, mes premiers renoncements : cigarettes, shit et beu, ça fait bientôt 17 ans. Croissance immédiate du compte en banque, des plaisirs et compétences gustative et olfactive, de la libido, de la santé. Joies de l’exercice physique. Fierté de se déplacer sans polluer tout en reconstruisant mon corps. Qualité du sommeil.

On résume : décroissance, forcée ou non, entraîne des croissances : celles de la fierté, du plaisir, du respect de soi et du monde, du temps libre (au lieu de travailler, je lis et j’écris). Quand j’en ai marre de lire ou d’écrire, je retape des vélos. Ça se vend bien mieux que les livres. Oui, d’accord, c’est du travail. Ça limite la décroissance. Ça met de l’huile d’olive dans les capellini.

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