Vivre pour des idées

Mourir pour son dieu, pour ses frères, ou vivre ? Des morts violentes comme celles de Cédric de Pierrepont, Alain Bertoncello ou Arnaud Beltram, luisent en reflet à celles des kamikazes du 11 septembre, ou des frères Koichi, ou des fillettes envoyées à la désintégration par Boko Haram... Mais c'est une fausse symétrie.

Hier soir sur France Info, aux Informés, on évoquait l’hommage national rendu à Cédric de Pierrepont et Alain Bertoncello.

Yasmina Jaafar : 
— Les gens se rendent compte que l’armée est là pour nous protéger, et pour nous sauver. Il y a une volonté d’être de tout cœur avec eux.
Arnaud Benedetti :
— C’est d’autant plus important que nos adversaires terroristes considèrent que nous sommes une société où on n’est plus capable de mourir pour une cause. Eux sont tout à fait capable de mourir pour une cause.

Je m’en vais commenter ces commentaires.

D’abord, j’estime que Cédric, Alain, Arnaud, vivaient pour une cause. La mort n’est qu’un des aspects de leur métier. S'ils sont morts, c'est à leur corps défendant. Aucune folie dans le fait de mourir en opération au XXI° siècle. Samedi dernier, avec deux élèves de première qui préparent le bac de français, nous parlions justement de folie. Rudy estimait que Mamoudou Gassama a été fou. Que les héros sont fous. Moi, je n’étais pas d’accord. « S’il a escaladé les quatre étages pour sauver l’enfant, c’est qu’il s’en sentait capable. Il a peut-être pris une ou deux secondes pour évaluer la faisabilité et les risques. Prendre un risque calculé, ce n’est pas cela la folie. D’ailleurs, il a réussi.»

Ensuite, cette symétrie entre terroriste et sauveteur est fausse. Pas d’abnégation chez les fous de Dieu : ils escomptent. Ils pensent gagner leur paradis. Soixante-dix pucelles. Le paradis du Coran est entièrement hédoniste. Même folie naïve chez Clément, le moine assassin de Henri III, ou chez Ravaillac, tous les deux manipulés par la Sainte Ligue, les jésuites, l’Église. Les massacreurs de la Saint-Barthélémy sont encouragés par les prêtres qui leur assurent qu’un meurtre, un viol, un vol, s’ils sont commis envers les Protestants, sont non seulement pardonnés, mais appréciés, par Dieu.

Au début de mon installation dans le quartier Paul Brard, j’ai beaucoup discuté avec Malik, un jeune salafiste. À la différence du prêtre con intégriste que j’évoque ici,

https://blogs.mediapart.fr/jean-max-sabatier/blog/140419/le-pretre-con-integriste-et-le-bouquiniste-caracteriel

c’est un type intelligent. Je me souviendrai toute ma vie du silence qui a été le sien à la fin de cet échange :
— Mais nous, on est dans l’abnégation, nos pratiques, notre vie, ce n’est pas pour du fric.
— Mais c’est parce que vous espérez le paradis. On ne peut pas dire que vos actions sont gratuites.

En fait, le silence qui s’est instauré, sans me vanter, il était de moi ! Et il a été double : les conversations théologiques se sont arrêtées. Malik, je l’ai vu bien moins souvent. Il est marié, à présent, il a un enfant. Puissent-t-il être heureux, lui et sa famille, sur cette terre, dans cette vie, le plus longtemps possible. Une des choses que j’avais eu l’occasion de lui dire, c’est qu’il y avait de la grandeur à se bien conduire, sans espoir d’un paradis ni peur d’un enfer. Avec la conscience que la vie finira pour de bon (si je puis dire). De la grandeur, et aussi une sorte d’humanité : le bien, le bon, c’est tellement plus joyeux et jouissif que le mal.

« Je m’conduis pas plus mal que si j’avais la foi. »

pens-twin-towers

Rien à admirer chez les fous de Dieu. De la sottise, un grand gâchis, à commencer, pour eux, par celui de leur propre existence. L’ignorance. La cécité. L'obscurité. Une préférence pour la magie artificielle, naïve et sommaire, des "révélations", aux dépens de la magie infinie, arborescente, des procédés de la Nature. Une soumission, une sujétion, plutôt que l’audace de voir et de comprendre. Et si on meurt parfois de cette audace (pour une fois, la Bible va me faire méditer : les fruits de l’arbre de la connaissance sont quand-même dangereux, notre science n'est parfois que ruine de la planète), elle est belle, poétique, merveilleuse.

« Ce sont les hommes, pas les curés, qui font pousser les orangers. »

 

mourir pour des idées © jay

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