Pensée complexe

Nouvel extrait de Aux portes de l’éternité, paru en 2014. Comme le précédent, nous allons l'étudier avec les élèves de troisième. On s’y rencontre, et on s’y rend compte que la complexité est simple, comme les rires et le silence d’une foule, d’un public. Que la pensée n'est pas une épreuve, mais un plaisir.

Pensée complexe. Je sais, cette expression est galvaudée. Mais tant pis. Certains concepts forts et vrais, plébiscités et adoptés, deviennent outrageusement à la mode, et ça n’empêche pas qu’ils soient forts et vrais. Notre système souffre d’un simplisme outrageux. Qui permet à certains profs de maths de proférer le fameux « Les ennemis de mes ennemis sont mes amis. » pour expliquer la règle des signes (Après on s’étonnera que des enfants intelligents se désintéressent des maths !) ; ou à Georges Bush Junior de menacer : « Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous. *». Qui a permis à certain leader politique le consternant "Qu'ils ne comptent pas sur nous pour payer leur crise.". Qui a aussi permis Trump et Bolsonaro. Qui autorise des Le Pen, des Dupont-Aignan. Et des Wauquiez.

Dans ce nouvel extrait du génial pavé de Ken Follet, plusieurs dipôles intéressants :  le dogmatisme démocratique qui pousse un président, pourtant progressiste, mais soucieux de sa réélection, à la guerre anti-communiste au Viêt-nam ; le double-sens, toujours d'actualité, de "communisme" : système d'oppression qui a existé pendant soixante-dix ans / utopie initiale, de partage et de fraternité ; et, pardonnez-moi, les anticléricaux primaires, Jésus, homme de partage et de fraternité, figurant l'opposition aux rabbins pharisiens et occupants romains aussi bien qu'au FBI !

Gene McCarthy est un personnage historique (il ne fut pas investi, et Lyndon Johnson fut battu par Richard Nixon**). Walli Franck, le groupe Plum Nelly, Beep et Dave, sont fictifs.
L’année 68 connut les assassinats de Luther King, Malcolm X et Robert Kennedy.

 

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En 1968, aux États-Unis, une jeune pop-star, originaire d’Allemagne de l’Est, Walli Franck, est amené à prendre la parole lors d’un meeting en faveur d’un candidat à l’investiture démocrate pour l’élection présidentielle, Gene McCarthy, qui s’oppose à la guerre du Viêt-nam. (ne pas confondre avec le tristement célèbre John McCarthy. )


Il avait le trac, mais avait préparé sa phrase d’ouverture : « Certaines personnes m'ont dit que je ne devrais pas me mêler de politique parce que je ne suis pas américain », commença-t-il lentement, sur le ton de la conversation. Après un petit haussement d'épaule, il continua : « Mais comme ces personnes-là ne voient pas d'inconvénient à ce que des Américains aillent au Vietnam tuer des gens, il me semble qu'il ne faut pas s'offusquer qu'un Allemand vienne à San Francisco simplement pour parler... » 

À sa grande surprise, il fut interrompu par des hurlements de rire et par des applaudissements. Il allait peut-être s'en sortir, finalement. 

Depuis l'offensive du Têt, les jeunes se bousculaient pour soutenir la campagne de McCarthy. Ils étaient tous bien habillés. Les garçons étaient rasés de près et avaient les cheveux mi-longs. Les filles portaient des twin-sets et des chaussures plates bicolores. Ils avaient changé de look pour convaincre les électeurs que McCarthy était le Président idéal non seulement pour les hippies mais aussi pour les Américains de la classe moyenne. Leur mot d'ordre était « pas de blue-jean pour Gene ». 

Walli marqua une pause, histoire de soigner son effet, porta la main aux boucles blondes qui lui tombaient sur les épaules et dit : « Pardon pour mes cheveux. » 

Nouvelle salve de rires et d'acclamations. Walli se rendit compte que c'était exactement comme le show business ; quand vous étiez une star, les gens vous adoraient simplement parce que vous vous comportiez plus ou moins normalement. À un concert de Plum Nellie, le public applaudissait frénétiquement à tout ce que Walli ou Dave pouvait dire au micro. N'importe quelle plaisanterie devenait dix fois plus drôle dès qu'elle était racontée par une célébrité. 

« Je ne fais pas de politique, je suis incapable de faire un discours politique... mais ça, les gars, j'imagine que vous en avez plus que votre dose... 

— Tu l'as dit ! s'écria l'un des garçons, et tout le monde s'esclaffa. 

— J'ai tout de même une certaine expérience, vous savez.  J'ai vécu dans un pays communiste. Un jour, où je chantais une chanson de Chuck Berry, "Back in the USA", les flics ont pété ma guitare. » 

Le silence se fit dans le public. 

« C'était ma première guitare. À l'époque, je n'en avais pas d'autre. Ils ont brisé ma guitare et ils m'ont brisé le cœur. Alors vous voyez, le communisme, je connais. J'en connais probablement plus long que Lyndon Johnson. Je déteste le communisme. » Il haussa un peu la voix. « Et je suis quand même contre la guerre. » 

Nouveau tonnerre d'applaudissements. 

« Il y a des gens qui croient que Jésus reviendra sur terre un jour. Je ne sais pas si c'est vrai. » Il y eut un moment de flottement ; ils ne savaient pas trop comment le prendre. Et puis Walli poursuivit : « S'il vient en Amérique, on dira probablement que c'est un communiste. » 

Il jeta un coup d' œil en biais à Beep, qui riait avec les autres. 

Elle portait un pull et une jupe courte, mais tout à fait correcte. Elle avait les cheveux coupés au carré, bien nets. Elle n'en était pas moins sexy ; c'était inhérent à sa personne, quelle que fût sa tenue. 

« Jésus se ferait probablement arrêter par le FBI pour activités antiaméricaines, poursuivit Walli. Ça ne l'étonnerait pas tellement en fait : c'est plus ou moins ce qui lui est arrivé la première fois qu'il est venu sur Terre. » 

N'ayant pas prévu grand-chose au-delà de sa première phrase, Walli était contraint d'improviser, mais le public buvait ses paroles. Il préféra s'arrêter tant qu'il le tenait en haleine. 

Il avait tout de même préparé sa conclusion. «Je suis juste venu ici vous dire une chose : Merci. Merci de la part des millions de gens dans le monde entier qui veulent que cette sale guerre finisse. Nous apprécions le mal que vous vous donnez ici. Continuez, et j'espère de tout cœur que vous allez gagner. Bonsoir. » 

Il s'éloigna du micro. Beep s'approcha de lui, le prit par le bras, et ils sortirent ensemble par la porte de derrière tandis que les applaudissements et les acclamations retentissaient encore. Dès qu'ils furent dans la voiture de Dave, Beep lança : « Bon sang, tu as été génial ! C'est toi qui devrais te présenter à la présidentielle ! » 

Il sourit en haussant les épaules. « Les gens sont toujours contents de voir qu'une pop star est un être humain comme les autres. C'est tout. 

— Mais tu as parlé avec sincérité, et avec tellement d’esprit ! 

— Merci. 

— Tu tiens peut-être ça de ta mère. Tu ne m'as pas dit qu'elle faisait de la politique ? 

— Pas exactement. La politique normale, ça n'existe pas en Allemagne de l’Est. Elle a été conseillère municipale, avant que les communistes prennent le pouvoir. Au fait, on remarquait mon accent ? 

— Un tout petit peu…

— C'est bien ce que je craignais. » Son accent était un sujet sensible pour lui. Les gens l'associaient aux nazis des films de guerre. Il avait beau essayer de parler comme un Américain, il avait du mal. 

 

Aux portes de l’éternité, Ken Follet, 2014

* : En s'inspirant de Jésus, hélas. Tous les héros ont leurs défauts.

** : Pourfendeur anti-communiste qui fut pourtant élu sur un programme d'arrêt de la guerre, et qui l'accomplit. (Il est vrai que l'opinion avait basculé résolument contre la guerre).

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