Douste-Blazy parle du Lancet, d’Unitaid, de gâchette et de communisme.

Il est au sommaire de Front populaire papier en tant que médecin. Ancien ministre de la santé, aussi, mais ça, ça jouait contre lui, je trouve. Oui mais dans ce CV, il y a Unitaid. Par dessus le marché, il est bien meilleur pédagogue que Didier Raoult. Ces deux toubibs-là font une bonne équipe à Front populaire.

Lui, je me suis demandé ce qu’il faisait là. Quelques abonnés se posent la même question, relative à untel ou unetelle. En fait, je m’aperçois que le sectarisme que je reproche si souvent, surtout ici à Mediapart, et bien, j’en suis victime aussi. Parce que Douste-Blazy, j’avoue, je l’ai toujours catalogué gros niais chiraquien. Eh bien c’était stupide. Il est au sommaire de Front populaire papier, non pas seulement en tant que médecin, ancien ministre de la santé, mais sans doute aussi pour une des choses qu’il a faites avec Chirac, et… Obama !
Respect.

"Les dessous de la crise sanitaire et du big pharma"

La crise sanitaire a révélé des dysfonctionnements profonds au sein de l’appareil d’État, mais aussi l’influence des grands laboratoires pharmaceutiques. Notre médecine est-elle placée sous le contrôle des intérêts privés ? Comment l’administration française de la santé devra-t-elle se réorganiser à l’avenir afin de pouvoir faire face à de nouvelles crises ? Et l’OMS a-t-elle été à la hauteur de la situation ? Autant de questions à débattre avec Philippe Douste-Blazy, qui fut plusieurs fois ministre de la Santé et qui est aujourd’hui membre du conseil d’administration de l’IHU Méditerranée Infection de Marseille dirigé par le professeur Didier Raoult.

F.P. : L’affaire de la non-homologation de l’hydroxychloroquine dans le traitement du Covid-19 et l’étude à charge publiée dans The Lancet, puis retirée pour biais méthodologique, ont-elles selon vous mis en évidence l’intérêt des grands laboratoires pharmaceutiques dans la commercialisation de médicaments coûteux plutôt que dans celle de molécules très bon marché ? Jusqu’à quel point les impératifs économiques et boursiers des entreprises pharmaceutiques contribuent-ils en somme à jouer avec la santé des citoyens ?

Philippe Douste-Blazy : Même si nous ne devons pas juger toutes les industries pharmaceutiques de la même manière, ce qui vient de se passer durant cette crise sanitaire est extrêmement choquant puisqu’on voit que tous les coups sont permis pour que les molécules les plus chères et qui n’ont pas encore prouvé leur efficacité soient reconnues. Et cela pour une seule raison : accroître la valeur boursière du groupe pharmaceutique qui les produit, qu’il s’agisse de médicaments ou de vaccins. Le cas le plus incroyable ayant été le vaccin d’une compagnie pharmaceutique américaine qui a vu sa valeur boursière grimper en flèche, simplement parce que l’innocuité du vaccin tendait à être démontrée lors de la phase 1 de l’étude, qu’on appelle phase « safety », alors même que l’efficacité en tant que telle du vaccin n’avait absolument pas été prouvée à ce stade. Cette phase 1 est pratiquée sur des êtres humains sains afin de s’assurer que les médicaments ou les vaccins ne mettent pas en jeu des fonctions vitales (rénales, cardiaques, cérébrales, sanguines, etc.). Toute cette situation est d’autant plus désolante que la compagnie concernée est vraiment remarquable sur le plan scientifique.
La publication d’une étude suggérant l’innocuité d’un éventuel futur vaccin dont on ne connaît pas l’efficacité a donc suffi pour que la valeur boursière de la compagnie pharmaceutique augmente de 30%. La presse et les chaînes d’information en continu ont largement conforté le phénomène en relayant les résultats de cette étude 24 heures sur 24. C’est proprement invraisemblable ! Ajoutez à cela l’irruption du politique dans le champ scientifique avec Donald Trump, qui s’est immédiatement réjoui de ces résultats et a alloué des crédits supplémentaires au laboratoire. Dans la mesure où certains gouvernants ne veulent pas donner l’impression de se désintéresser de la santé des citoyens, ils se sentent obligés de participer à l’euphorie ambiante. Une sorte de machine infernale s’est aussitôt mise en route, alors que tout reposait sur une étude qui ne démontrait encore aucune efficacité du vaccin. C’est absurde, mais c’est lié au fait que nous évoluons dans le cadre d’un capitalisme financier outrancier.
D’une certaine façon, il n’en reste pas moins simpliste et malhonnête de dire que la faute incombe aux laboratoires pharmaceutiques. Non, celle-ci échoit à l’ensemble de la société, plus particulièrement aux responsables politiques et à la communauté internationale – je m’inclus dans ce groupe, puisque j’ai été ministre de la Santé plusieurs fois. Si nous acceptons que le marché du médicament soit régi par le capitalisme financier, nous ne pouvons pas en vouloir aux laboratoires pharmaceutiques, des entreprises privées qui calculent leurs recettes et leurs dépenses, distribuent des dividendes à leurs actionnaires et se soucient du cours de la bourse. Peut-on reprocher à ces patrons ce qu’on ne reproche jamais à Elon Musk et à l’entreprise Tesla ? Les vrais responsables sont les gens qui s’occupent de la santé mondiale, c’est-à-dire nous, les responsables politiques.
Voilà le grand sujet, au fond. Nous avons cinq biens publics mondiaux : la nourriture, l’eau potable, la santé, l’éducation et l’assainissement. Mais ces cinq biens publics mondiaux, dont on se félicite en permanence, ne sont pas des biens universels. Or, la question est de savoir comment ils pourront le devenir un jour. C’est là que doit se situer notre préoccupation.

LA PRESSION DES LABORATOIRES PHARMACEUTIQUES

F.P. : Les laboratoires pharmaceutiques exercent-ils une influence sur la position adoptée par les grandes institutions médicales et la presse spécialisée ? Comment l’étude publiée dans The Lancet pour discréditer l’hydroxychloroquine a-t-elle pu être homologuée dans un journal aussi prestigieux, alors qu’elle reposait sur des chiffres tronqués, sinon inventés de toutes pièces ?

Philippe Douste-Blazy : Dans la mesure où le politique n’a rien fait pour mettre le secteur pharmaceutique à l’abri des enjeux purement économiques et financiers, il est évident que l’argent s’est infiltré dans le système. Les grandes revues internationales demeurent malgré tout des publications extrêmement sérieuses avec des comités de lecture de très haut niveau, qui examinent souvent les articles sur la base de l’anonymat : ceux qui décident de publier le texte ne savent pas en général qui l’a écrit. Même si c’est un ancien prix Nobel qui a rédigé l’article, ce ne sera pas pris en compte. C’est le contenu de l’étude qui est jugé. Je conserve de ce point de vue beaucoup de respect pour The Lancet et le Journal of Nature and Science.
Ce qui est intéressant, c’est de comprendre ce qui s’est passé lors du « Lancetgate ». L’étude contre l’hydroxychloroquine a été rédigée par plusieurs médecins reconnus et respectés de tous, qui travaillent à la prestigieuse université d’Harvard. Ils se sont appuyés sur des statistiques rassemblées par un autre chercheur, spécialisé dans le traitement du big data. Mais les médecins, aussi compétents soient-ils, le sont en médecine, pas en big data. Ils ont donc placé leur confiance dans leur collègue statisticien. Le niveau de maîtrise des mathématiques exigé pour vérifier eux-mêmes les données initiales était tel qu’il leur était impossible de ne pas se fier à lui, mais l’erreur qu’ils ont commise a été de ne pas s’assurer de son degré d’expertise. Le professeur Didier Raoult a eu raison de dire que si ce statisticien avait fait preuve de plus de doigté dans sa falsification, le pot aux roses n’aurait jamais été percé à jour. Mais ici, la manipulation était grossière et tout a fini par être révélé.

F.P. : Pourquoi une telle manipulation ? Quel était l’intérêt ?

Philippe Douste-Blazy : C’est toute la question ! Des enquêtes ont cours aux États-Unis, mais on a du mal à croire qu’il n’y a pas eu un intérêt financier à la clé. Pour prospérer, le système pharmaceutique a besoin d’élaborer sans cesse de nouveaux médicaments : ils sont en effet mieux rémunérés, que ce soit par le privé (comme aux États-Unis) ou par le public, à travers les systèmes d’assurance maladie (comme par exemple en Europe et particulièrement en France). Le problème est aggravé aux États-Unis en raison d’un fait évident : le prix des médicaments y est plus élevé que chez nous. Dès lors, les laboratoires recherchent des nouveautés, qu’ils essaient de faire homologuer dans des études. Ils n’ont pas intérêt non plus à ce que de vieux médicaments peu onéreux démontrent leur efficacité dans le traitement de nouvelles maladies. Cette technique appelée « repositionnement d’anciennes molécules » est d’ailleurs une spécialité d’un département de l’IHU de Marseille.
L’affaire de l’étude publiée dans The Lancet s’explique aussi par la situation d’urgence. Le directeur de la revue a reconnu lui-même qu’en temps normal, le processus de vérification des articles est beaucoup plus long. Mais, en l’occurrence, avec la crise sanitaire il fallait aller vite. Faute de temps, le comité de lecture s’est fait avoir, mais de bonne foi.
Il est difficile de dire si le système pharmaceutique a acheté le médecin responsable de l’étude statistique. Quant aux autres auteurs, je suis persuadé qu’ils étaient honnêtes et ont seulement voulu profiter d’une communication scientifique dans une revue prestigieuse. C’est toujours ça de plus sur leur CV ! Si vous voulez devenir professeur de médecine ou bénéficier d’une meilleure place au sein des universités, vous devez publier des études majeures dans des revues de premier plan. On vous donnera aussi davantage de crédits pour financer vos recherches. Quant au statisticien chargé de la collecte des données, seule l’enquête nous permettra de dire qui lui a éventuellement versé de l’argent.

F.P. : Que peut-on faire pour empêcher les laboratoires pharmaceutiques de peser à ce point sur un secteur aussi vital que la médecine ? Comment faire en sorte que les intérêts financiers du secteur privé ne fassent pas concurrence à l’intérêt public ?

Philippe Douste-Blazy : Pour commencer, il faut bien dire que les pays riches ont souvent des systèmes de protection sociale très développés, notamment en France, qui permettent aux personnes atteintes de maladies ou d’infections graves d’être prises en charge à 100%. Lorsque c’est le secteur public qui rembourse les médicaments, il a intérêt à ce que le prix des molécules soit bon marché. D’un autre côté, les laboratoires pharmaceutiques rétorquent qu’ils investissent beaucoup dans la recherche et qu’elle représente un coût important. Il est donc normal qu’il y ait une discussion autour du prix des médicaments entre les gens responsables de la Sécurité sociale et les laboratoires.
Je ne comprends pas, en revanche, que la communauté internationale accepte qu’un médicament efficace et onéreux disponible après dix ans d’essais cliniques dans les pharmacies de Londres, de New York, de Paris, d’Oslo ou de Melbourne, ne le soit que dix ou quinze ans après en Afrique, sous prétexte que le brevet n’est pas encore passé dans le domaine public. C’est un crime, parce que des personnes malades pourraient être sauvées et qu’on les prive du médicament nécessaire à leur amélioration, voire à leur guérison. Bien sûr, dans un cas comme celui-là, personne n’appuie sur une gâchette pour tuer quelqu’un. Mais moi, en tant que médecin, je dis que cela revient à appuyer sur la gâchette.
C’est la raison pour laquelle en 2006 – et c’est peut-être la chose dont je suis le plus fier dans ma vie –, j’ai créé grâce au Président Jacques Chirac l’organisation Unitaid, qui est un fonds de l’ONU alimenté par une microtaxe sur les billets d’avion : chaque fois que vous réservez un billet, vous versez 1 euro à ce fonds. En 2009, le conseil d’administration d’Unitaid a instauré la première communauté de brevets pharmaceutiques sur le sida. Son but : faire en sorte que quand un médicament est disponible dans les pays riches, il l’est en même temps partout dans le monde. Ce combat a duré plusieurs années durant lesquelles les laboratoires pharmaceutiques ont tenté d’empêcher cette initiative. Étrangement, tout s’est réglé après avoir été invité à la Maison Blanche pour en discuter avec le conseiller de la santé mondiale de Barack Obama, à la demande de ce dernier. Il s’est montré très enthousiaste et a soutenu le projet. C’est, en fait, le seul cas au monde d’une communauté de brevets sur les médicaments. Je me souviens même du représentant d’un laboratoire américain qui m’a dit que j’étais un communiste ! Je lui ai répondu : « Vous savez, c’est bien la première fois qu’on me traite de communiste. »
Depuis cinquante ans, nous vivons sous le régime de la mondialisation de l’économie. Mais nous n’avons pas encore créé la mondialisation de la solidarité. La microtaxe mondiale sur les billets d’avion est un grand succès puisqu’une dizaine de pays ont rallié le fonds : nous avons pu récolter plus de 4 milliards de dollars, de sorte qu’aujourd’hui, parmi tous les enfants soignés contre le sida, 80% le sont grâce à Unitaid. Je constate malgré tout que les 185 autres pays du globe ne nous ont pas rejoints. Dans un autre registre, on pourrait par exemple mettre en œuvre une microtaxe mondiale sur les transactions financières. On parle ici d’argent virtuel, il ne s’agirait pas de taxer l’économie réelle et cette procédure n’entraînerait aucun chômage. Hélas, il semble impossible d’obtenir un accord global des États sur ce sujet. Je vous explique tout ça parce qu’on pourrait très bien coupler le fonctionnement libéral de l’industrie pharmaceutique avec un système de régulation de prix négociés entre les agences de protection sociale et les compagnies. Il faudrait cependant qu’un grand nombre d’États se montrent solidaires pour que cela fonctionne à l’échelle mondiale.

F.P. : À l’échelle nationale cette fois, quelles pourraient être les solutions pour faire en sorte que la médecine ne soit plus à ce point liée à la puissance des grandes compagnies et à leurs intérêts financiers ?

Philippe Douste-Blazy : Souvenons-nous que de nombreuses avancées sont le fait de la recherche publique, qui est financée par nos impôts – ce qui n’empêche pas les chercheurs d’être très mal payés. Or, depuis quarante ans, la plupart des grands médicaments qui ont fait la fortune des laboratoires pharmaceutiques sont issus de recherches fondamentales menées dans le cadre de la recherche publique. Certes, les laboratoires prennent des risques en investissant dans des recherches qui n’ont pas toujours la garantie d’aboutir. Reste qu’ils profitent de la recherche fondamentale. Il serait par conséquent légitime qu’une part des milliards de bénéfices qu’ils engrangent reviennent d’une manière ou d’une autre à la recherche publique, qu’elle soit américaine, européenne, etc. En France, Il s’agirait essentiellement de l’Inserm et du CNRS.
En outre, la plupart des laboratoires pharmaceutiques ferment actuellement leurs propres centres de recherche : ils se contentent désormais d’observer les chercheurs qui montent des start-ups de biotechnologie. Lorsque ces chercheurs font des découvertes prometteuses, ils ont besoin de budget pour étendre leurs recherches. C’est alors que les grandes compagnies interviennent et leur apportent des financements ; mais elles réclament aussi 95% de la start-up en échange ! Cette logique de prédation est totalement anormale.
Je suis libéral, dans le sens où je crois à l’économie sociale de marché. Je ne crois pas du tout à un système entièrement socialisé, ou communiste si vous préférez. Mais je pense que le facteur humain doit être pris en compte et que l’argent n’est pas une fin en soi. Le risque porté par la financiarisation de l’économie de marché est qu’elle finisse par broyer l’homme, qu’elle le pressure au point qu’il cesse d’exister. Nous en sommes pour ainsi dire arrivés là.

L’URGENTE RÉFORME DE LA GOUVERNANCE MÉDICALE

F.P. : L’affaire de l’hydroxychloroquine a révélé l’opposition entre deux conceptions de la recherche. D’un côté, une médecine de terrain dont l’objectif premier est de soigner les malades (et qui tente empiriquement de dégager des protocoles de soins efficaces, au risque d’un certain tâtonnement et du recours inévitable au jugement personnel du médecin), de l’autre, des protocoles de recherche longs et coûteux avec randomisation en double aveugle, qui impliquent potentiellement le sacrifice de certains patients. Ces protocoles de recherche en double aveugle, plébiscités par les grands laboratoires, prétendent à une plus grande objectivité. Mais sont-ils réellement objectifs ? L’histoire récente ne montre-t-elle pas au contraire qu’ils peuvent eux aussi comporter des biais ?

Philippe Douste-Blazy : En soi, le groupe contrôle randomisé est une méthode tout à fait respectable. Que des gens continuent de la défendre est juste. Si les études sont parfaitement conduites du début à la fin et que les données statistiques qui leur servent de base ne sont pas élaborées pour arranger les résultats, franchement, il n’y a aucune raison de s’y opposer. Ces études ont leur utilité. On leur doit de nombreuses avancées médicales.
Quant au cas précis du coronavirus, on ne peut pas non plus reprocher à un médecin d’avoir d’abord voulu soigner les gens ! Le professeur Didier Raoult n’avait pas la moindre envie de proposer une étude clinique. Simplement, les Chinois ont constaté une inhibition du virus in vitro et in vivo avec l’hydroxychloroquine. Après avoir lu ces études, le professeur Raoult a dressé le même constat de son côté, obtenant encore de meilleurs résultats en combinant l’hydroxychloroquine avec l’azithromycine.
Puis les polémiques ont commencé. On sait pourtant désormais que la maladie comprend quatre phases. La première est purement virale ; la deuxième est virale et inflammatoire. Lorsqu’on donne un antiviral à ce stade – qu’il s’agisse de l’hydroxychloroquine ou d’un autre antiviral – on assiste à une amélioration significative des symptômes tandis que dans les phases ultérieures, il devient inutile. Dès lors, on pouvait déduire ce qu’on voulait des études puisque les chercheurs n’avaient pas administré d’hydroxychloroquine durant la première et éventuellement la deuxième phase. Et ce pour une raison très simple : les populations étaient très peu testées et les chercheurs n’arrivaient pas à avoir suffisamment de malades au stade précoce lors de leurs études. Si le professeur Raoult a pu tester son protocole de soins sur des malades au stade précoce, c’est parce qu’il a dépisté massivement la population de Marseille.
Cela nous ramène à ce que j’ai déjà indiqué plus tôt : je respecte les laboratoires pharmaceutiques en tant que tels, mais c’est le système dans lequel nous vivons qui provoque des absurdités. Dans cette affaire, il n’y a pas lieu d’être populiste, il faut savoir faire la part des choses. La responsabilité provient en grande partie des stratégies politiques proposées. La santé publique est une affaire essentiellement politique.

F.P. : L’OMS a été très durement critiquée par certains dirigeants internationaux comme Donald Trump, et la position de la France au sujet de l’Organisation mondiale de la santé a elle-même été largement ambivalente, tantôt réprobatrice, tantôt favorable. L’OMS a-t-elle manqué de discernement ou estimez-vous que les dirigeants de certains États occidentaux l’ont attaquée injustement pour dissimuler leur propre imprévoyance face à la crise ?

Philippe Douste-Blazy : L’Organisation mondiale de la santé n’est autre que la filiale santé de l’ONU. Au même titre que l’Unicef pour les enfants, la FAO pour l’agriculture et l’alimentation, le Programme des Nations unies pour la lutte contre la pauvreté ou l’Unesco pour l’éducation et la culture. De nombreuses personnes se demandent à quoi sert l’ONU. En réalité, les personnes qui la dirigent se nomment Vladimir Poutine, Angela Merkel, Emmanuel Macron, Donald Trump, Recep Erdogan, etc. Ce sont les présidents nationaux. Sans compter que les cinq membres permanents du Conseil de sécurité ont un droit de veto. Quand l’ONU ne fait rien, c’est parce que les chefs d’État en ont décidé ainsi.
On pourrait dresser le même constat au sujet de l’OMS. Certes, son directeur général a commis des maladresses, en particulier lorsqu’il a affirmé pendant trois semaines qu’il ne se passait rien en Chine. On voyait bien qu’il y avait une connivence directe entre le directeur général de l’OMS et la Chine, mais il n’est pas responsable pour autant de la mauvaise gestion de la crise sanitaire dans le monde. Pourquoi ? Parce que les États membres de l’OMS n’ont jamais voulu se doter de moyens contraignants. Si vous ne respectez pas le cadre fixé par l’Organisation mondiale du commerce (OMC), vous en êtes exclu : les pays font donc très attention à respecter les règles. Mais ce que la communauté internationale a accepté pour le commerce, elle n’a pas voulu en entendre parler pour la santé.
Prenons l’exemple du SRAS, apparu en Chine en 2003 et qui est en quelque sorte l’ancêtre du coronavirus actuel. Nous avons eu un départ de feu très sérieux, avec un risque de pandémie dévastatrice. Tout le monde a eu peur et beaucoup se sont dit qu’il fallait doter l’OMS du RSI (Règlement sanitaire international) : en d’autres termes, le directeur général doit s’assurer que les 195 pays du monde disposent d’un système de santé primaire minimal, de sorte que si une épidémie survient, chacun dispose de suffisamment de masques, de tests, etc. Tout est explicitement consigné dans le RSI, mais l’OMS ne disposant pas de moyens contraignants, cela n’est jamais suivi d’effets.
N’oubliez pas non plus que le directeur général de l’OMS est élu par les chefs d’État, ce qui le place dans une situation de dépendance à l’égard de ceux qui l’ont soutenu lors de sa candidature. La Chine mène un groupe de 77 pays qu’on appelle le G77, correspondant aux pays les moins développés. Les États-Unis eux aussi mènent un groupe très important. Il est difficile de faire sans eux.

F.P. : Le fonctionnement de l’OMS peut-il être amélioré ? De quelle façon faudrait-il réformer l’institution ?

Philippe Douste-Blazy : Il est scandaleux que 195 pays dans le monde ne donnent que deux milliards de dollars par an pour l’Organisation mondiale de la santé. À tel point que Bill Gates donne à travers la Gates Foundation 25% de ce budget. Trouvez-vous normal qu’une organisation privée puisse alimenter 25% du budget de l’OMS, avec tous les risques d’influence que cela comporte ? J’estime par ailleurs que le directeur général ne devrait pas être élu pour cinq ans comme aujourd’hui, mais pour sept ans non renouvelables, afin de le mettre davantage à l’abri de la pression des États. Sans quoi, le jour où le gouvernement chinois lui dira qu’il n’y a pas d’épidémie en Chine, il répétera gentiment qu’il n’y a pas d’épidémie. Enfin, il faut accorder à l’OMS la possibilité de prendre des mesures contraignantes pour s’assurer que tous les pays sont prêts à affronter les prochaines pandémies, dans l’intérêt de toute la planète. Les deux grandes révolutions du XXe siècle ont été l’antibiotique et l’avion à réaction. Le développement de l’aéronautique a totalement transformé le pronostic des épidémies. Autrefois, les épidémies s’arrêtaient aux océans. Aujourd’hui, quatre milliards de billets d’avion sont vendus chaque année. Ne pas contrôler les voyageurs à l’arrivée dans les aéroports dénote au demeurant une méconnaissance totale des modes de propagation épidémique.

F.P. : Le gouvernement français s’est très souvent abrité derrière les recommandations du conseil scientifique lors de la gestion de la crise sanitaire. Cela pose la question de l’articulation entre l’avis des experts et la prise de décision strictement politique. Bien sûr, personne ne nie qu’il faille écouter l’avis des experts, surtout en période de crise. Mais est-ce aux experts de prendre des décisions politiques ?

Philippe Douste-Blazy : Il faut bien mesurer la solitude de l’homme politique dans des situations comme celles-là. Le Président Macron n’est pas médecin et je peux comprendre qu’il ait souhaité s’entourer d’un conseil scientifique. Mais le rôle des experts et la décision politique sont en effet deux choses très différentes. Ce n’est pas au comité scientifique de décider. En pareil cas, je pense que le pouvoir décisionnaire ne devrait pas être laissé aux seuls fonctionnaires de santé du ministère des Affaires sociales. J’ai longtemps travaillé avec eux, je les respecte énormément, mais je reste convaincu que la gestion d’une crise aussi grave et complexe ne peut être placée entre les mains d’un unique ministère, lui-même tellement administré qu’il se trouve tiraillé entre plusieurs directions contradictoires : la Haute autorité de santé publique, l’Agence nationale du médicament, la Direction générale de la santé, sans parler d’autres institutions comme l’Académie de médecine, etc. Pendant le point culminant de la crise, les chaînes d’information en continu poussaient tout le monde à s’exprimer, d’où une certaine cacophonie.
La gestion d’une telle crise devrait être prise en charge par un chef d’état-major au-dessous du Président, sous l’égide d’un secrétariat général au carrefour du ministère de la Santé bien sûr, qui serait responsable d’au moins la moitié des directives, mais aussi du ministère de l’Intérieur et de celui de la Défense. Le président de la République doit prendre ses décisions sur la base d’une pluralité d’instances, pour que des formes de contre-pouvoirs puissent s’exercer. D’ailleurs, on a vu que dès l’instant où le couple préfet-maire a été mis sur le devant de la scène, la crise a été beaucoup mieux gérée. L’État français fonctionne aussi par l’intermédiaire des régions, des préfectures, des municipalités. C’est une leçon à garder en mémoire pour le jour où, peut-être, nous serons confrontés à une situation du même genre.

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