Décoloniser les provinces, chapitre 3 : Séduction, élection, trahison

Se résoudre à ne plus servir.

3. Séduction, élection, trahison

Se résoudre à ne plus servir

Deux quinquennats en amont, d'aucuns qui, aujourd'hui, travaillent en professionnels pour une candidature de gauche antilibérale robespierriste, m'avaient fait passer un genre d'examen pour savoir si je pouvais porter les couleurs de la gauche antilibérale aux présidentielles.
J'ai refusé en arguant de mon incompétence ; on me fit savoir qu'en trois mois on pouvait me rendre compétent ! C'est dire que, même dans ces milieux-là, on imagine que l'apparence de la compétence vaut compétence, ce qui me conforta dans ma décision de décliner.
Cette galaxie de gauche antilibérale qui est toujours la mienne mais qui préfère encore compter ses poussières d'étoiles plutôt que de constituer une nébuleuse efficace se trouve empêtrée dans des logiques monarchiques : qui pourra bien être le roi nain du petit royaume ? Car tous veulent l'unité, pourvu qu'elle se fasse derrière leur nom, leur petit nom qui est grand dans les médias mais inexistant dans l'Histoire, même quand ils grenouillent dans le marigot politique depuis plus d'un quart de siècle.
Or, le plus étonnant dans cette histoire, c'est que ces cadors de la gauche antilibérale sont tous jacobins — comme tous les autres candidats aux présidentielles d'ailleurs, droite et gauche confondues ! L'un adule Castro, Guevara ou Chavez, l'autre Robespierre, Trotski ou Lénine, pendant que certains, assurés de se partager le pouvoir grâce à la machine à produire du bicéphale, ne voient que par De Gaulle ou Mitterrand, tous deux partisans du pouvoir jacobin centralisé.
Du roi au dictateur en passant par le tyran, le commissaire du peuple, le duce, le führer, le caudillo, le conducator, le guide, le grand timonier, le petit père des peuples, chaque fois il s'agit de la même variation qui suppose un peuple infantile et infantilisé ayant besoin d'être conduit par quelqu'un qui saurait ce qui est bon pour lui.
Avec démagogie, l'impétrant transformé en tribun de la plèbe dit au peuple ce qu'il attend qu'on lui dise afin d'obtenir les suffrages en retour. Une fois l'élection faite, le peuple abusé, trompé, se fait spolier par ceux qui utilisent la même sophistique pour justifier leurs reniements : le déplorable état des finances publiques a été dissimulé, les caisses sont vides et la faillite menace à cause de l'héritage, le précédent gouvernement a menti, la finance spécule contre eux plus durement qu'ils ne l'avaient prévu, les traités signés par les autres les engagent eux aussi. Les lions de l'opposition deviennent de pitoyables moucherons sous les ors de la République.
Autrement dit : la faute à pas de chance, ils se retrouvent à gouverner à l'insu de leur plein gré ; « pas de bol », dit aux journalistes le président en exercice François Hollande, qui montre de la sorte qu'il n'ignore rien du rôle tenu par la dialectique dans la Phénoménologie de l'esprit de Hegel. Chaque fois, la faute aux autres, jamais la leur.
Dès lors, la logique infernale et séculaire, séduction, élection, trahison, fait la loi. Le résultat est que d'aucuns font une longue carrière dans la politique bien qu'ayant tout dit et le contraire de tout.
Par exemple, Mélenchon, trotskyste pendant quatre ans, socialiste mitterrandien pendant plus de trente ans, sénateur du Parti socialiste pendant près de vingt ans, sept ans bien appointé comme député européen, votant « oui» à Maastricht, et, oui oui, défendant la monnaie unique de ce projet-là, et, oui oui, fustigeant dans la presse les Danois qui, eux, avaient voté « non », et, oui oui, aujourd'hui héraut de la gauche opposée à celle qui l'a nourri et qu'il a nourrie pendant les trois quarts de sa vie, Mélenchon, donc, fanfaronne depuis 1986 en faisant partie des meubles de la République vermoulue. Cet homme ne craint pas le ridicule en se réclamant du dégagisme qui pourrait bien le dégager. Que voulez-vous, il a toujours aimé Mitterrand... et Robespierre !
Pendant que certains font carrière en pachas de la politique politicienne, protégés du monde par les notes de frais et les voitures avec chauffeur, couverts de femmes et de cadeaux, nageant dans le strass politicard et les paillettes ministérielles, le peuple, lui, fait toujours les frais de ce cynisme de la classe politique. Le satrape, c'est toujours l’élu ; le cocu, c'est continûment le peuple. Des grands mots pendant la campagne, la séduction, puis, après l'élection, la trahison. Éternel retour de ces choses-là...

Pourtant, quand j'assistais aux réunions effectuées contre le Traité européen en 2005, sur scène, à la salle des fêtes d'Alençon dans l'Orne par exemple, mais aussi ailleurs dans le public, quand je lisais sur le Net les commentaires très judicieux écrits par des anonymes, je mesurais le génie du peuple, son talent quand il se prend en main et cesse de croire les balivernes médiatiques que les médias de masse diffusent à longueur de journée comme aux plus belles heures de la propagande des régimes totalitaires du XXième siècle.
Ce public, devenu intelligent parce qu'il avait décidé de l'être, pensait. Pour ce faire, il voulait passer outre l'oukase médiatique qui posait l'équation qu'être contre le Traité européen, libéral et dérégulateur, antisocial et populicide, c'était, pour les plus sympathiques insultes, se ranger du côté des ploucs, des bouseux, des paysans, des incultes, des illettrés, des sous-diplômés, des sans-dents, des bac-moins-cinq, des provinciaux et des ruraux bien sûr, mais aussi, pour les insultes les plus fleuries, faire le jeu du Front national, incarner la France moisie, exprimer la pensée rance et nauséabonde ! Après ça, le peuple n'avait plus qu'à aller se pendre s'il voulait éviter qu'on l'étouffe.
On sait ce qu'il en fut ; le peuple a mal pensé ; les politiciens de l'Assemblée nationale et du Sénat l'ont corrigé à la verge de fer. Comme un seul homme, sakozystes et hollandistes, main dans la main comme larrons en foire, copains comme cochons, ont fait ingurgiter au peuple ce qu'il avait vomi. Ce coup d'Etat du 4 février 2008 fut pour moi le signe du trop-plein.
Pour parler de ce Traité de Lisbonne signé le 13 décembre 2007 et, donc, voté par le Congrès français le 4 février 2008, la notice Wikipédia, prenons la source la plus commune, dit : « Ce traité a été préparé au second semestre 2007 par une conférence intergouvernementale constituée pour pallier (sic) la non-ratification du traité établissant une constitution pour l'Europe de 2004. »
Le diable est dans les détails. Que veut dire cc pallier » ? Tous les dictionnaires renvoient au latin palliare : « couvrir d'un manteau ». J'ouvre le Petit Robert qui ne quitte jamais mon bureau. J'y lis ceci : « Couvrir, dissimuler en présentant sous une apparence spécieuse. » Il donne pour mots associés : « Cacher, déguiser. » C'est avec cette même étymologie qu'on a nommé les soins palliatifs qui couvrent d'un manteau le cadavre qui ne meurt pas assez vite.

Outre le coup d'État des libéraux de droite et de gauche qui ont imposé par le Congrès ce que le peuple avait clairement (55 %) refusé par référendum, il existe un second temps dans l'histoire récente qui m'a convaincu d'en finir avec le modèle jacobin et d'inventer, sinon de retrouver, une autre façon de faire de la politique. En l'occurrence, une façon girondine. Ce second temps, c'est, en Grèce, l'aventure de Syriza et la déconfiture du citoyen Alexis Tsipras.
L'exemple de Tsipras, le héros grec à la fois de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon, le nouveau dieu de l'antilibéralisme européen, cet homme, donc, a montré dans sa superbe comment l'idéologie se fracasse sur le mur du réel quand on n'a pas autre chose à opposer à la souffrance du peuple que les mots de la démagogie.
Ce jeune lion intrépide allait montrer à la face du monde à quoi ressemblait la riposte de gauche à la tyrannie libérale européenne ! Or l'histoire de cet Hercule en peau de lapin témoigne dans les grandes largeurs du caractère illusoire des programmes antilibéraux de droite et de gauche (de Le Pen et de Mélenchon, pour le dire plus trivialement) quand ils restent prisonniers du modèle jacobin.
Tsipras : voilà en effet un homme dit de gauche antilibérale et radicale qui, fier-à-bras, proclamait en tribun avant l'élection qu'il allait renverser la table, qui prétendait que, du passé européen, il allait faire table rase, qui promettait de mettre Angela Merkel à genoux, qui assurait qu'il ferait payer à l'Allemagne sa dette de guerre contractée après l'effondrement du nazisme et qui, une fois parvenu au pouvoir... n'a rien fait !
Quand il a prêté serment, le bravache y est allé sans cravate, montrant ainsi aux caméras du monde entier où résidait sa véritable nature révolutionnaire : pas de cravate, rendez-vous compte de l'audace ! Autre coup médiatique, le matador hellénique a refusé de prêter serment sur la Bible. Dont acte.
Mais que n'a-t-il brandi son athéisme moins médiatiquement en commençant concrètement dans la semaine qui a suivi son élection par imposer un cadastre à son pays (qui n'en a toujours pas... ) afin d'imposer le plus gros propriétaire grec qui est... le clergé orthodoxe ! Le fier-à-bras aurait ainsi montré, d'une part, qu'il était de gauche, d'autre part, qu'il faisait le nécessaire pour faire entrer de l'argent dans les caisses de l'État, ce qui aurait alors permis d'envisager de mettre en route une politique digne de ce nom. Cette politique aurait conféré la souveraineté à l'État et ainsi évité à la Grèce de se faire perfuser par l'Europe, ce qui en faisait, et en fait toujours, un vassal qui ne peut dès lors rien dire.
Il ne fallait pas disposer d'une grande intelligence politique pour savoir qu'une fois arrivés au pouvoir, lui et son programme seraient attaqués par la bureaucratie de Bruxelles qui ferait tout pour les mettre à genoux, lui et son pays. Les choses se sont passées comme il était évident qu'elles se passeraient. L'Europe a mis en route sa machine à broyer les peuples. Simplet, Tsipras s'en est étonné !
Ses réponses, comme sur le reste, ont été médiatiques : la convocation de deux référendums (coûteux en argent public) qui demandaient au peuple s'il accordait encore sa confiance à Syriza et Tsipras ! Elle était acquise par une première élection, qu'avait-il besoin d'enfumer plus et mieux encore son peuple ? Croyait-il qu'avec ces deux palinodies il pourrait émouvoir la planète en montrant combien l'Europe libérale était méchante et lui gentil ? Naïveté ou bêtise ? Sinon les deux.
Il eut trois fois l'adhésion et le soutien de son peuple. Qu'en fit-il ? Rien. Soit il n'avait pas prévu que l'Europe libérale lui tordrait le bras jusqu'à ce qu'il mette un genou à terre, soit il se montrait d'une immense stupidité. Il aurait dû, sachant cela, prévoir une issue de secours, un plan B, autrement dit : une politique internationale alternative en dehors du cercle européen libéral.
Il fallait sortir de son chapeau, au lendemain de l'épreuve de force décidée par Bruxelles, un jeu gagnant montrant aux technocrates et bureaucrates européistes des alliances avec des pays hors du club néolibéral d’État : la Chine, la Russie, l'Inde, l'Amérique du Sud, par exemple.
Certes, depuis des années, dans les médias d'État, ces pays sont présentés comme le diable par les militants du Bon Dieu libéral qui, eux, préfèrent l'Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats arabes et la Turquie, autres pays bien connus pour leur amour de la démocratie et leur gentillesse avec les peuples. Il aurait fallu à Tsipras et aux siens ne pas craindre la meute des journalistes et l'indignation des faiseurs d'opinion publique européenne en expliquant que la politique internationale n'est pas une affaire de moraline, de sucre candi et de guimauve médiatique, mais d'équilibre des forces entre les puissances. Chacun pèse ce que pèsent ses alliances.
Faute de lucidité sur la nature de la riposte prévisible de l'État européen qui impose le libéralisme avec brutalité et cynisme (la main de fer dans un gant de fer) ; faute d'une stratégie (sortir de l'Europe libérale et de sa monnaie, l'euro) avec une tactique (la construction d'un autre pôle magnétique européen avec des alliés hors Europe) ; faute d'une grande vision et d'un dessein historique (contrebalancer le poids de l'Europe libérale par la construction avec la Russie d'une Europe historique, géostratégique et politique), faute de tout cela, l'antilibéralisme de gauche, dans sa formule jacobine, a montré son impéritie, son engluement dans l'idéologie, son incapacité à voir le réel, son incompétence à inventer une gauche post-jacobine.
Je n'ai entendu depuis ni Marine Le Pen ni Jean-Luc Mélenchon, compagnons de route de cet homme, de ce parti, de ce projet, faire amende honorable et avouer que cet échec devait les conduire à penser autrement.
On pourrait convoquer également le cas de l'Espagne et d'un Podemos lui aussi englué dans l'idéologie et lui aussi incapable de prendre sa part concrète du pouvoir pour changer la vie des Espagnols les plus brutalisés par la religion du Veau d'or européen. Pablo Iglesias et Xavier Domènech, les dirigeants de Podemos, ont eu beau s'embrasser sur la bouche à la manière soviétique au Parlement devant les caméras du monde entier le 2 mars 2016, ils n'ont obtenu qu'un bazar de presque une année pendant lequel l'Espagne n'a pas été gouvernée, avant que ne revienne aux manettes le conservateur Mariano Rajoy grâce au soutien des socialistes ! On a vu stratégies plus révolutionnaires...
De la même manière que les trahisons de Syriza et de Tsipras ne sont payées que par le peuple, toujours aussi pauvre, mais plus pauvre encore pour avoir perdu l'espoir, la posture d'un Podemos qui a les mains propres, mais qui n'a pas de mains, laisse là aussi le peuple dans sa misère et là encore sans plus aucun espoir. Les véritables extrémismes se nourrissent de ces ultimes reniements.
On a vu Yanis Varoufakis, le ministre des Finances du gouvernement Tsipras, photographié dans Paris Match. Tout va bien pour lui qui enseigne l'économie dans une université américaine (!), et qui, de ce fait, fonctionne comme idéologue en chef plus soucieux de la beauté de ses idées dans un amphithéâtre que de leur capacité à changer la réalité de la rue : belle maison au pied de l'Acropole avec beau balcon dans un beau quartier avec belle vue sur le Parthénon ; belle femme blonde avec un beau décolleté et une belle robe moulante dans un bel intérieur avec beau piano rutilant dans un intérieur au beau design ; belle bibliothèque avec un livre en anglais (!) ouvert dans les mains du penseur qui regarde sa belle chérie ; belle scène d'amour où sa belle femme lui saute dans les bras ; belle scène où le maître de maison plonge de grands couverts dans un saladier posé sur une table regorgeant de beaux produits bien frais. Il voyage en classe éco, nous dit le journal — preuve donnée à ceux qui en douteraient encore qu'il est donc bien de gauche... Pour ceux à qui il faudrait appuyer le clin d'œil, on peut également citer cette confidence faite à... Paris Match : « Je méprise le star-système. » Preuve définitive qu'il est bien de gauche.
Voilà probablement pourquoi cet homme a été accueilli en héros à la Fête dite de l'Humanité par Pierre Laurent et Jean-Luc Mélenchon. Cet homme qui se dit « marxiste libertaire » tout en affirmant « être d'accord sur 80 % des choses » avec Emmanuel Macron (Europe 1, 19 avril 2016) a démissionné après avoir échoué, mais la gauche antilibérale en fait tout de même un héros !
Étrange façon de voir les choses : admirer un homme qui a échoué avec ses idées et s'inspirer de ce qui l'a conduit dans le mur renseigne sur l'incapacité de la gauche jacobine à inventer une nouvelle façon de faire de la politique. Il est vrai que cette même gauche antilibérale jacobine fait de Kerviel, un trader pris la main dans le sac, l'un des héros de sa geste nouvelle. On a les Che Guevara qu'on peut !
Ni le libéralisme jacobin de Hollande, Hamon, Macron, ni l'antilibéralisme jacobin de Mélenchon, de Nicolas Dupont-Aignan et du Front national version Philippot qui est celui de Marine Le Pen, ni le libéralisme jacobin de Fillon ne sont la solution — car ils sont le problème...
La solution passe par un changement radical de logiciel, par l'abandon de ce qui échoue depuis si longtemps et auquel contribue la totalité du personnel politique arc-bouté sur ses prébendes depuis des années. Tous les pantins de cette future comédie des présidentielles ont joué un rôle dans la politique et les gouvernements successifs qui nous ont conduits au bord du gouffre.
Le peuple qui fait les frais de cette oligarchie depuis tant d'années doit pouvoir reprendre la main et activer la phrase de La Boétie qui disait : « Soyez résolus de ne plus servir, et vous voilà libres. » Il n'est pas de sauveur suprême et la solution se trouve clairement entre les mains de ceux que la politique concerne. Si la démocratie est vraiment, ce que je crois, le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple, alors les choses sont simples : que le peuple y aille, lui-même, directement, et qu'il congédie ceux qui prétendent parler pour lui tout en lui faisant les poches. Le même La Boétie disait aussi : « Ils ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. » Il suffit de se relever.

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