Le pire des blasphèmes

Et quand la mort est donnée en punition d’avoir pensé, et d’avoir voulu aider à penser les enfants, ce triple blasphème devient une abomination. Je voudrais de tout mon cœur qu’en mourant, Samuel se soit senti fier, pour sa dernière pensée.

Nul ne sait vraiment pourquoi nous sommes, là, aujourd’hui. Les moins à même de nous éclairer là-dessus sont les apôtres de toutes les religions, les prophètes de tous les malheurs, les théoriciens de toutes les impostures. À l’inverse, les hypothèses les plus sensées sont faites par les scientifiques, et aussi par les poètes, qui sont en fait souvent de la même race. Les charnières entre science et poésie, c’est l’art, la beauté que l’on découvre, que l’on invente, que l’on crée, que l’on révèle. C’est aussi le métier, la méthode, la raison. Certains prétendent que le coran est poésie. Surtout parmi les arabisants. Quelle forfaiture ! Quelle imposture ! S’il vous plaît, messieurs les théologiens, cantonnez-vous à vos mantras. Un poème, un haïku, ne se réitèrent pas, ni ne s’incantent. Le jour où le texte « révélé » aura le droit de s’étoffer et de s’agrandir au gré des créations, oui, peut-être accèdera-t-il à la poésie, puisqu’il s’agit de ça, créer, en poiesis. Pour l’instant, les paysages que révèlent les uns après les autres la science, eux, sont des tableaux, des œuvres, des épopées, des odes, des hymnes. Quand on observe et distingue la nature, oui, là, c’est merveilleux. Oui, là, on rend grâce à la « chose » créatrice. C’est d’ailleurs la même chose quand on se penche en soi, quand on saisit l’instant, quand on médite sur soi, quand on se place dans l’univers. Là, oui, on rend grâce à la « chose » qui nous a créé. Et le cœur pincé à la pensée de notre finitude, on finit toujours par se représenter la chance inouïe de vivre, en ce moment, dans l’infini de ce jour-là. On bouge les doigts et ça devient un jeu. On joue à ne plus respirer, à fermer les yeux, à penser à telle chose. On joue à la magie. Une pensée est une volonté, il faut penser pour se lever, pour se mettre à courir, pour descendre dans un lac et nager. Il n’y a pas d’action sans pensée, qui commande toute entreprise. Notre cerveau est un royaume. Notre pensée est souveraine.

Détruire un être est un blasphème. Banal et traditionnel, justifié, si on le fait pour se nourrir, pour se défendre, pour faire vivre d’autres êtres.
Ne pas penser est un blasphème. Admis quand il n’y a rien de vital à penser.

Détruire un homme, séparer sa tête de son corps, en proférant le nom de dieu, est donc le pire des blasphèmes. Dieu s’il existe est en colère, alors. Premier blasphème, empêcher le cours des choses naturelles, la vie qui palpitait, durait, espérait, jouissait et souffrait, pensait, riait, pleurait, jouait et travaillait.
Deuxième blasphème, cette exaction au nom de dieu.
Troisième blasphème, séparer avant la mort la pensée du corps. Ôter au corps son cerveau, sa vue et son ouïe, son odorat et son goût : tous les moyens de son plaisir. Ôter au cerveau ses membres et son sexe, sa respiration et les flux de son sang, ses entrailles, tous les moyens de son bonheur. Pour que la dernière perception soit l’abandon de son propre corps.

Et quand la mort est donnée en punition d’avoir pensé, et d’avoir voulu aider à penser les enfants, ce triple blasphème devient une abomination. Je voudrais de tout mon cœur qu’en mourant, Samuel se soit senti fier, pour sa dernière pensée.

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