D’autres décapitations : en finir avec la pensée

Même si vous avez déjà lu Décoloniser les provinces, lisez ça quand-même ! Pour se remémorer le procès inique des vingt et un Girondins, leur décapitation le lendemain en 38 minutes, et les idées qu'ils proposaient. La démocratie ne s'en est pas encore remise.

Extrait du chapitre 4, État des lieux La tyrannie du libéralisme d'État

Quand, le 30 octobre 1793, le Tribunal révolutionnaire de Robespierre condamne les députés girondins à être décapités, c'est à une sensibilité politique française qu'il s'apprête à couper la tête. Nous vivons toujours dans la flaque de sang répandue par les robespierristes et dans le deuil de ce qu'aurait pu être la Gironde si elle n'avait été exterminée, elle, sa pensée, ses hommes, son histoire et sa mémoire.
Que fut-elle, cette Gironde qui ne s'appelle ainsi que tardivement et qui ne fut nommée telle que par ses ennemis montagnards ? Une constellation, bien sûr, mais de toute façon le réel a plus la forme d'une constellation que d'un monolithe. C'est la plupart du temps l'écriture de l'histoire qui fait l'histoire et lui donne la forme factice d'une pierre taillée. Il y avait une aile droite et une aile gauche dans la Gironde, comme dans tous les partis. Et l'on peut toujours condamner la totalité de cette énergie libertaire en regard de l'une de ses parties réduite au propos tenu par l'un ou l'autre des Girondins, dans un temps où les discours chassent les discours et les idées charriées avec le jour qui tombe. À l'ouverture des états généraux, tous sont monarchistes, Robespierre en tête...
Il y eut donc de nombreuses définitions de la Gironde, presque toutes prenaient soin de dire l'impossibilité d'en fournir une ! Lamartine écrivit une Histoire des Girondins qui fit beaucoup plus de mal que de bien à ce courant de pensée, car elle fut écrite par lui à la gloire des Montagnards ! Autrement dit : en soutien mémoriel à ceux qui envoient les Girondins à l’échafaud !
Les Girondins ont été accusés de tous les maux par les partisans du jacobinisme qui ont été les vainqueurs de l'histoire. Ainsi le fédéralisme, qu'ils n'ont jamais revendiqué, leur a été reproché comme preuve qu'ils attentaient à l'unité de la Nation et que, de ce fait, ils souhaitaient restaurer la monarchie ! Ce ne fut pas la moindre vilénie, mais cette scélératesse intellectuelle fut fort utile pour laisser croire qu'ils voulaient abolir la Nation et qu'ils méritaient donc qu'on les raccourcisse. La meilleure façon de ne pas envisager leurs thèses, c'est de les calomnier, de les travestir, de les criminaliser. Flétrir une pensée, c'est toujours la pourrir.
Essayons tout de même une définition : les Girondins préfèrent convaincre par la raison plutôt que par la terreur ; ils sollicitent l'intelligence et la raison des citoyens et non les passions tristes qu'amplifient les Montagnards et les Jacobins : jalousie et envie, ressentiment et convoitise, rancœur et amertume, méchanceté et rancune ; ils font du verbe un moyen pour parvenir à leurs fins et non une fin qui finit par affoler la rhétorique dans le dessein de fonder une religion du concept ; ils sont disciples de Beccaria, le philosophe italien partisan de l'abolition de la peine de mort et donc opposants au Tribunal révolutionnaire, à la Terreur et au gouvernement par la guillotine ; ils votent la mort du roi, pour le principe, mais avec sursis, pour la congruence intellectuelle avec l'auteur du traité Des délits et des peines ; ils récusent la spontanéité révolutionnaire sanguinaire de la rue, ils refusent la faux et la pique du sans-culotte comme horizon indépassable de la politique et lui préfèrent l'ordre des raisons ; ils contestent la centralisation et le pouvoir entre les mains d'un seul, en ce sens ils sont contre le principe monarchique réactivé par les Jacobins.
Et puis, voilà pourquoi ils intéressent le proudhonien que je suis, ils ne méprisent pas les régions, les provinces, la forme administrative et laïque donnée par les anciennes paroisses, car ils pensent que le pouvoir ne doit pas descendre de la capitale, exercé par des chefs, mais monter des territoires, inspiré par les peuples. C'est, je crois, la leçon majeure qu'ils nous donnent et qui, depuis 1793, se trouve sinon méprisée, du moins négligée par l'historiographie dominante, néo marxiste, totalement inféodée au modèle jacobin.
Pendant presque un siècle, l'histoire de la Révolution française est la chasse gardée des marxistes devenus léninistes ; avec Mathiez et Soboul, le PCF, jacobin jusqu'au bout des ongles, fait de Robespierre son héros parce que Lénine avait pour lui les yeux de Chimène. La domination du marxisme dans la culture pendant plusieurs décennies a fait de la pensée girondine ce qu'Oulianov, l'inventeur du goulag, en disait : une formule contre-révolutionnaire et petite-bourgeoise !
Or, la pensée girondine n'a jamais voulu le fédéralisme comme instrument destiné à faire éclater la République, contrairement à la légende répandue par les Jacobins, mais comme une autre modalité de l'organisation politique qui ne fasse pas d'une poignée de politiciens concentrés à Paris, dans un club, l'horizon indépassable de la démocratie.
Rappelons tout de même une chose rarement dite : la Convention, qui passait pour l'oracle révolutionnaire auquel il fallait se soumettre sous peine de mort, était loin de représenter la majorité des électeurs — dont les femmes, évidemment, ne font pas partie, pas plus que les citoyens dits passifs, autrement dit trop pauvres, qui sont presque la moitié de la population... Au complet, la Convention est censée représenter 315 000 suffrages, autrement dit 4 % de la totalité des citoyens actifs. Dès lors, quand elle se dit habilitée à parler pour le Tout, elle invente une technique du coup d'État. Les élections à cette époque ressemblaient à ce qu'elles sont toujours dans les pays les plus corrompus de la planète avec bourrage d'urnes, falsification des procès-verbaux, manipulation des illettrés, intimidation des électeurs, détournement de suffrages — un jeu dont l'historien Patrice Guenifey assure, dans Le Nombre et la Raison : la Révolution française et les élections qu'il était savamment pratiqué par les Jacobins.
Revenons aux Girondins. Dans son Histoire politique de la Révolution française, Alphonse Aulard écrit : " La politique des Girondins tendait à établir un régime normal (sic) où les départements auraient la même influence légale que Paris. » On n'a jamais mieux et plus brièvement défini ce que fut la politique girondine.
Si, aujourd'hui, tant de Français aiment la politique mais détestent autant les politiciens, c'est parce qu'ils ont compris, même confusément, que la formule centralisatrice et jacobine du pouvoir a fait son temps alors qu'aucun homme politique qui se présente à l'onction du suffrage universel ne la récuse. Aucun.

 

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Extrait du chapitre 5  Que faire ? En finir avec le populicide

 Dans son discours à l'Assemblée datée du 20 novembre 1789, l'abbé Claude Fauchet, futur évêque constitutionnel, député du Calvados à la Législative, puis à la Convention, guillotiné avec les Girondins, prend position pour le mandat impératif. Il dit : « Les représentants de la nation se regardent comme la nation même, et ceux de la Commune comme la Commune en réalité. C'est une lourde erreur... Tout pouvoir vient du peuple, tout exécuteur du pouvoir est comptable au peuple. » Puis, dans un autre discours prononcé cinq jours plus tard : « Tout peuple qui ne consent pas librement aux lois sous lesquelles il vit est esclave. Le consentement aux lois et le consentement de tout le peuple a toujours eu lieu chez toutes les nations libres. Autrement les représentants voudront continuer de faire la loi, non pas de la nation, mais à la nation, ce qui serait manifestement une perpétuité de despotisme exercé sur elle. Une caste de représentants se formerait bientôt et enrichirait par des moyens faciles toutes les grandes députations nationales. Cette caste de riches, cette compagnie de conquérants de la représentation serait substituée de fait et de droit aux anciennes castes et compagnies qui dominaient dans tout l'empire. Nous ne ferions que changer de maîtres, et tout ce grand mouvement de la nation vers la liberté serait perdu pour elle. Avec un faux air de citoyens libres, nous serions plus esclaves que jamais. »
Faire la loi à la nation et non faire la loi de la nation ; constituer une caste oligarchique ; remplacer l'aristocratie du sang par celle de l’élu ; perpétuer le despotisme ; passer d'un maître à l’autre ; mettre à mort la liberté fraîchement réalisée ; sembler des citoyens tout en étant des esclaves : nous y sommes toujours...
Un autre sympathisant des Girondins, Nicolas de Bonneville, né à Évreux, rédige un projet qu'il publie dans La Bouche de fer le 26 juin 1791. Il propose des « assemblées souveraines de la nation » qui, annuellement, se réunissent pour faire, défaire et parfaire les lois qui ne doivent être que l'émanation de la volonté générale et non la volonté d'une faction, d'un club, de quelques-uns.
Lorsque l'Assemblée se réunit pour élaborer la Constitution de 1791, elle prend clairement parti contre le mandat impératif. Toujours dans La Bouche de fer, Guillaume Duchosal s'insurge contre le fait que l'électeur n'aurait qu'à voter puis à disparaître une fois son vote exprimé : « L'erreur dans laquelle on vous jette vient de ce qu'on a confondu la délégation de pouvoirs et l'aliénation de la volonté. Le pouvoir se délègue, mais il est absurde de penser que la volonté s'aliène. Je vous autorise à stipuler en mon nom ; mais je me réserve la faculté de censurer un jour l'acte par lequel vous m'enchaînez. »
La Constitution du 3 septembre 1791 interdit clairement le mandat impératif dans l'article 2, titre III : « La Nation, de qui seule émanent tous les Pouvoirs, ne peut les exercer que par délégation. La Constitution française est représentative. » Idem dans l'article 7, section III, chapitre 1 du titre III : « Les représentants nommés dans les départements ne seront pas représentants d'un département particulier, mais de la Nation entière, et il ne pourra leur être donné aucun mandat. » On ne pouvait mieux dire que la Nation guillotinait le peuple. Nous en sommes encore là...
Brissot, le Girondin emblématique puisque, avant ce terme, on parlait de brissotins, a, pour sa part, souscrit au mandat impératif. Il dit dans son Discours sur les conventions prononcé aux Jacobins le 8 août 1791 qu'un État bien constitué doit comporter « un pouvoir subsistant en lui-même, pour résister (sic) aux usurpations de chacun des membres du gouvernement, et les contenir (sic) tous dans les bornes du devoir ». Puis ceci : « Un pouvoir délégué sans un autre qui le surveille (sic) et le contrôle (sic) tend naturellement à violer le principe de sa délégation, et à transformer cette délégation en souveraineté. »
Un pouvoir qui permette de résister en contenant, en surveillant et en contrôlant, voilà ce qui ne pouvait convenir aux Jacobins, qui voulaient que le pouvoir du peuple fût dilué dans celui de ses représentants qui prétendaient alors, contre lui, agir pour lui : le Tribunal révolutionnaire et la guillotine furent ainsi décidés au nom du peuple, pour son bien...

Extrait du chapitre 6   Comment faire ? Pour un communalisme libertaire

Le communalisme libertaire réactive la proposition faite à la tribune de la Convention le 25 septembre 1792 par Lasource, député girondin du Tarn qui meurt guillotiné avec les autres Girondins : « Je crains le despotisme de Paris, et je ne veux pas que ceux qui disposent de l'opinion des hommes qu'ils égarent dominent la Convention nationale et la France entière. Je ne veux pas que Paris, dirigé par des intrigants, devienne dans l'empire français ce que fut Rome dans l'empire romain. Il faut que Paris soit réduit à un quatre-vingt-troisième d'influence, comme chacun des autres départements. Jamais je ne ploierai sous son joug; jamais je ne consentirai qu'il tyrannise la république, comme le veulent quelques intrigants contre lesquels j'ose m'élever le premier, parce que je ne me tairai jamais devant aucune espèce de tyran. »

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