Décoloniser les provinces, chapitre 4 : État des lieux

La tyrannie du libéralisme d'État

guillotine
Quand, le 30 octobre 1793, le Tribunal révolutionnaire de Robespierre condamne les députés girondins à être décapités, c'est à une sensibilité politique française qu'il s'apprête à couper la tête. Nous vivons toujours dans la flaque de sang répandue par les robespierristes et dans le deuil de ce qu'aurait pu être la Gironde si elle n'avait été exterminée, elle, sa pensée, ses hommes, son histoire et sa mémoire.
Que fut-elle, cette Gironde qui ne s'appelle ainsi que tardivement et qui ne fut nommée telle que par ses ennemis montagnards ? Une constellation, bien sûr, mais de toute façon le réel a plus la forme d'une constellation que d'un monolithe. C'est la plupart du temps l'écriture de l'histoire qui fait l'histoire et lui donne la forme factice d'une pierre taillée. Il y avait une aile droite et une aile gauche dans la Gironde, comme dans tous les partis. Et l'on peut toujours condamner la totalité de cette énergie libertaire en regard de l'une de ses parties réduite au propos tenu par l'un ou l'autre des Girondins, dans un temps où les discours chassent les discours et les idées charriées avec le jour qui tombe. À l'ouverture des états généraux, tous sont monarchistes, Robespierre en tête...
Il y eut donc de nombreuses définitions de la Gironde, presque toutes prenaient soin de dire l'impossibilité d'en fournir une ! Lamartine écrivit une Histoire des Girondins qui fit beaucoup plus de mal que de bien à ce courant de pensée, car elle fut écrite par lui à la gloire des Montagnards ! Autrement dit : en soutien mémoriel à ceux qui envoient les Girondins à l’échafaud !
Les Girondins ont été accusés de tous les maux par les partisans du jacobinisme qui ont été les vainqueurs de l'histoire. Ainsi le fédéralisme, qu'ils n'ont jamais revendiqué, leur a été reproché comme preuve qu'ils attentaient à l'unité de la Nation et que, de ce fait, ils souhaitaient restaurer la monarchie ! Ce ne fut pas la moindre vilénie, mais cette scélératesse intellectuelle fut fort utile pour laisser croire qu'ils voulaient abolir la Nation et qu'ils méritaient donc qu'on les raccourcisse. La meilleure façon de ne pas envisager leurs thèses, c'est de les calomnier, de les travestir, de les criminaliser. Flétrir une pensée, c'est toujours la pourrir.
Essayons tout de même une définition : les Girondins préfèrent convaincre par la raison plutôt que par la terreur ; ils sollicitent l'intelligence et la raison des citoyens et non les passions tristes qu'amplifient les Montagnards et les Jacobins : jalousie et envie, ressentiment et convoitise, rancœur et amertume, méchanceté et rancune ; ils font du verbe un moyen pour parvenir à leurs fins et non une fin qui finit par affoler la rhétorique dans le dessein de fonder une religion du concept ; ils sont disciples de Beccaria, le philosophe italien partisan de l'abolition de la peine de mort et donc opposants au Tribunal révolutionnaire, à la Terreur et au gouvernement par la guillotine ; ils votent la mort du roi, pour le principe, mais avec sursis, pour la congruence intellectuelle avec l'auteur du traité Des délits et des peines ; ils récusent la spontanéité révolutionnaire sanguinaire de la rue, ils refusent la faux et la pique du sans-culotte comme horizon indépassable de la politique et lui préfèrent l'ordre des raisons ; ils contestent la centralisation et le pouvoir entre les mains d'un seul, en ce sens ils sont contre le principe monarchique réactivé par les Jacobins.

Et puis, voilà pourquoi ils intéressent le proudhonien que je suis, ils ne méprisent pas les régions, les provinces, la forme administrative et laïque donnée par les anciennes paroisses, car ils pensent que le pouvoir ne doit pas descendre de la capitale, exercé par des chefs, mais monter des territoires, inspiré par les peuples. C'est, je crois, la leçon majeure qu'ils nous donnent et qui, depuis 1793, se trouve sinon méprisée, du moins négligée par l'historiographie dominante, néo marxiste, totalement inféodée au modèle jacobin.
Pendant presque un siècle, l'histoire de la Révolution française est la chasse gardée des marxistes devenus léninistes ; avec Mathiez et Soboul, le PCF, jacobin jusqu'au bout des ongles, fait de Robespierre son héros parce que Lénine avait pour lui les yeux de Chimène. La domination du marxisme dans la culture pendant plusieurs décennies a fait de la pensée girondine ce qu'Oulianov, l'inventeur du goulag, en disait : une formule contre-révolutionnaire et petite-bourgeoise !
Or, la pensée girondine n'a jamais voulu le fédéralisme comme instrument destiné à faire éclater la République, contrairement à la légende répandue par les Jacobins, mais comme une autre modalité de l'organisation politique qui ne fasse pas d'une poignée de politiciens concentrés à Paris, dans un club, l'horizon indépassable de la démocratie.
Rappelons tout de même une chose rarement dite : la Convention, qui passait pour l'oracle révolutionnaire auquel il fallait se soumettre sous peine de mort, était loin de représenter la majorité des électeurs — dont les femmes, évidemment, ne font pas partie, pas plus que les citoyens dits passifs, autrement dit trop pauvres, qui sont presque la moitié de la population... Au complet, la Convention est censée représenter 315 000 suffrages, autrement dit 4 % de la totalité des citoyens actifs. Dès lors, quand elle se dit habilitée à parler pour le Tout, elle invente une technique du coup d'État. Les élections à cette époque ressemblaient à ce qu'elles sont toujours dans les pays les plus corrompus de la planète avec bourrage d'urnes, falsification des procès-verbaux, manipulation des illettrés, intimidation des électeurs, détournement de suffrages — un jeu dont l'historien Patrice Guenifey assure, dans Le Nombre et la Raison : la Révolution française et les élections qu'il était savamment pratiqué par les Jacobins.
Revenons aux Girondins. Dans son Histoire politique de la Révolution française, Alphonse Aulard écrit : " La politique des Girondins tendait à établir un régime normal (sic) où les départements auraient la même influence légale que Paris. » On n'a jamais mieux et plus brièvement défini ce que fut la politique girondine.
Si, aujourd'hui, tant de Français aiment la politique mais détestent autant les politiciens, c'est parce qu'ils ont compris, même confusément, que la formule centralisatrice et jacobine du pouvoir a fait son temps alors qu'aucun homme politique qui se présente à l'onction du suffrage universel ne la récuse. Aucun.
Et pour cause : une fois élu, cette formule étatique assure au président de la République un statut de monarque comme nulle part ailleurs — sinon dans des pays où la démocratie ne fait pas la loi. Le jacobinisme assure la permanence de la monarchie avec un homme transformé en César que rien ne peut atteindre sous prétexte qu'il serait sacré et consacré, ondoyé et lustré par le suffrage.
Son immunité récemment (2007) inscrite dans le marbre de la loi témoigne de cette extraterritorialité présidentielle, alors que le chef de l'État, autant qu'un autre, sinon, à mes yeux, plus qu'un autre, devrait être redevable de ses faits et gestes et de ses actions devant la loi pendant son mandat.

La Constitution de 1958 a été pensée par un général de Gaulle qui a voulu tenir dans une même formule politique la république et la monarchie : le président est élu par le suffrage universel direct, il devient de la sorte un monarque républicain ; mais il est redevable de son action auprès des citoyens qui l'ont élu et qui ne sont pas ses sujets. La mécanique qui permet cet équilibre est le référendum, un genre de guillotine conceptuelle : une fois investi du pouvoir par le peuple, le président revient vers lui et le sollicite régulièrement afin de disposer d'un avis qu'il respecte et honore.
Le résultat populaire franc et net du référendum de 2005 contre la formule libérale de l'Europe tenu pour quantité négligeable par Nicolas Sarkozy et François Hollande, donc par l'UMP d'alors, puis par le PS soutenus par leurs élus au Sénat et à l'Assemblée nationale, a été un moment majeur dans la désaffection des Français pour cette façon de faire de la politique. Ce fut un acte de pur cynisme de la part de politiciens qui déchiraient ainsi un cahier de doléances dûment rédigé sans ambiguïté. Ce mépris de la parole exprimée par le peuple a prouvé que le personnel politique au pouvoir ne gardait de la Vième République que sa partie monarchique dans sa formule la plus autocratique. Ce coup d'État fut un Petit-Clamart réussi.
A l'heure où tout le monde se prévaut du général de Gaulle, qui l'imagine sollicitant un référendum pour décider de s'asseoir dessus après l'avoir perdu ? De Gaulle fit même l'inverse : il alla au référendum sur la régionalisation (ses Brutus lui avaient saboté un référendum sur la participation, trop autogestionnaire à leur goût... ) en sachant que la droite, à l'époque Georges Pompidou et Valéry Giscard d'Estaing, le lui ferait perdre. Bien qu'il ait largement gagné les élections législatives de juin 1968, le général souhaitait un référendum qui l'adoube et le confirme, et ce, sous forme de plébiscite. La clique politicienne de ces deux-là, qui devinrent ensuite présidents de la République, il n'y a pas de mystère, inaugurait l'ère des petites frappes en politique. Tous deux consacraient également la sortie de l'Histoire du pays et le faisaient entrer dans l'écume des choses.
Cette dérive autocratique, autoritaire et jacobine dispose aujourd'hui de ses intellectuels : ce sont tous ceux qui ont récemment traîné dans la boue les électeurs anglais ayant voté pour la sortie de leur pays des griffes d'une Europe autocratique qui ne vit que de souverainetés nationales détruites.
Ainsi, pour Bernard-Henri Lévy : « La démocratie n'est la loi de la majorité qu'à condition que cette loi fasse droit aux droits des minorités », Le Point, 14 juillet 2016. Autrement dit : la démocratie, ce doit être la loi de la minorité pour peu que BHL s'y trouve. Pour Cohn-Bendit : «  Il faut arrêter de dire que le peuple a toujours raison », L'Express, 5 juillet 2016. Autrement dit, quand le peuple s'exprime autrement que comme lui, il a tort. Pour Gaspard Koenig, normalien et agrégé de philosophie : «  Oui à la démocratie, non au "peuple", fiction de romancier », Figaro Vox, 24 juin 2016. Autrement dit, la démocratie qui est gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple peut bien exister, mais, de préférence, sans le peuple. Pour Jacques Attali : «  Certes, il a toujours été admis qu'en principe, en démocratie, le peuple peut décider de tout. Il n'empêche », écrit-il avant de théoriser l'interdiction pour le peuple de voter sur ce qu'Attali nomme «  un progrès irréversible », l'Europe libérale en étant un, évidemment, L'Express, 20 juin 2016. Autrement dit : ne laissons pas le peuple s'occuper des choses sérieuses que les élites, dont il fait partie, se gardent pour elles. Pour Alain Minc : «  Ce référendum n'est pas la victoire des peuples sur les élites, mais des gens peu formés sur les gens éduqués. ( ... ) Si les élites diplômées représentaient 48 % du peuple anglais, cela ferait un pays très démocratique », dans Le Figaro, 29 juin 2016. Autrement dit, variation sur le thème d'Attali : n'accordons le droit de vote qu'aux bac-plus-dix et que les autres regardent passer les trains. Pour Luc Ferry, le référendum est «  un gadget à éviter ! » : «  On objectera que mes propos sont outrageusement élitistes, que je bafoue avec légèreté le principe fondamental de toute légitimité démocratique selon lequel vox populi vaut vox dei. Au fond, ce n'est pas faux, car je n'y ai jamais cru », Le Figaro, jeudi 7 juillet 2016. Autrement dit, laissez faire les diplômés, dont je suis, et les choses iront pour le mieux. Les choses ont ainsi le mérite d'être claires.
On retrouve le même réflexe pavlovien à l'œuvre dans les commentaires de l'élection de Donald Trump aux fonctions suprêmes des États-Unis. Pour éviter d'avoir à repenser ce qu'il n'aura peut-être que peu pensé, BHL déplore l'échec d'Hillary Clinton. Dans «  Hillary Clinton : identification d'une femme » (Le Point, 10 novembre 2016), il explique pourquoi «  cette femme admirable et digne, si droite sous les crachats, si pudique, si intègre » n'a pas été élue : parce qu'elle ne pouvait vouloir l'être que pour venger l'affront infligé par son mari en s'installant elle-même dans le bureau ovale dans le seul but de laver l'offense de la célèbre gâterie. Le peuple n'a donc pas voté pour Trump, il a voté contre Hillary Clinton parce qu'elle ne pouvait être que mue par les passions basses d'une femme qui avait envie de se venger. Le peuple ne sachant être qu'une bête conduite par les passions les plus basses, il faut bien expliquer pourquoi il a mal voté.
Je n'aurai pas la cruauté d'inviter BHL à lire un excellent article paru dans Le Point daté du 9 octobre 2008 et qui était intitulé: «  Mon pronostic sur l'élection américaine ». Cet article oraculaire parlait des Clinton comme des «  nouveaux Thénardier de la politique américaine » ; il était signé par un certain BHL... Pas plus que je ne lui demanderai de relire son «  Pourquoi Trump va perdre » publié sur son site Bernard-Henri-Levy.com daté du 15 août 2016, dans lequel il écrivait : «  Je parie, contrairement à Michael Moore, sur sa défaite. » BHL devrait moins parier et plus penser. Pareil homme est une bénédiction pour les bookmakers : il suffit de parier sur le contraire de ce qu'il prédit pour gagner ! Le spécialiste autoproclamé de l'Amérique, auteur d'un American vertigo spécialement confectionné pour lui ouvrir les portes des États-Unis, qui lui sont pourtant restées fermées, peut, comme il y invite les autres en conclusion de son billet, commencer à «  relire Tocqueville ». Sinon à le (vraiment) lire...
Faut-il rappeler à cette élite en place depuis les décennies qui ont suivi Mai 68, et dont fait partie BHL, que c'est son programme européiste, libéral, postnational, anti-souverainiste, atlantiste, libre-échangiste, cosmopolite, qui fait la loi sans partage ? Et qu'on a vu où il nous a conduits ! Chômage, pauvreté, misère, paupérisation, bellicisme, terrorisme... Avec de pareilles élites, on comprend que le peuple ait envie de donner des gifles. Sa grandeur est tout entière dans sa retenue.
Selon ces Saint-Jean-bouche-d'or, l'abomination de la désolation économique devait suivre un vote en faveur du Brexit : on a vu, tout va très bien en Angleterre, sinon mieux... Une fois de plus, ils se sont trompés. La haine du référendum, voilà le marqueur du mépris du peuple et le signe de ralliement de ceux pour lesquels la raison d'État libérale fait la loi.
Nous sommes entrés dans l'ère d'un totalitarisme nouveau, souriant et brutal, aimable et assassin : l'ère du néolibéralisme d'État qui, un comble, impose le libéralisme, qui est extension des libertés par le haut, de façon autocratique, autrement dit par la réduction des libertés.

Il existe un second signe montrant que la monarchie républicaine gaullienne est devenue monarchie après avoir perdu tout sens républicain : le surgissement dans les faits de la cohabitation. Lors d'un septennat, l'élection intermédiaire offrait l'occasion de vérifier auprès du peuple qu'il adhérait toujours, ou pas, au projet présidentiel. Si l'élection était perdue, dans l'esprit gaulliste républicain, la démission s'imposait. Dans l'esprit monarchique jacobin, le président reste et se pose en recours royal.
Avant les législatives de 1978, l'homme qui poignarda le général de Gaulle dans le dos lors du référendum de 1969, j'ai nommé Valéry Giscard d'Estaing, avait examiné l'hypothèse de les perdre. En toute modestie, il avait envisagé la cohabitation, bien sûr, et le repli... à Versailles ! Sa récente particule y aurait probablement trouvé dorures à son goût.
La cohabitation montre une schizophrénie à la tête de l'État. Son chef se présente alors comme un roi, Louis XIV soucieux de ses grands travaux pour Mitterrand, Childebert roi fainéant pour Jacques Chirac, président à la morgue suffisante pour l'un, premier des Français à la paresse indolente pour l'autre. Un Rastignac monté de Jarnac ; un play-boy venu de Bity.
Et la France, pendant ce temps ? «  Rien à faire ! » disait le premier, qui se croyait Mazarin, «  Rien à foutre ! » clamait le second, qui se prenait pour Henri Queuille. Retiré sur son Aventin en dehors des conseils des ministres, le président de la République n'avait de cesse de mettre des bâtons dans les roues du gouvernement qui n'était théoriquement pas de son bord, bien que, sur l'essentiel, ils partageassent les mêmes visions jacobines et libérales des choses et du monde.

Les Français tournent le dos à la politique politicienne pour une troisième raison : au mépris de la parole populaire référendaire et aux guerres picrocholines occupant le sommet de l'État lors des cohabitations, ajoutons l'absence de représentativité au Sénat et à l'Assemblée nationale.
Il est dans l'air du temps de veiller à la parité entre les deux sexes, c'est bien ; entre les couleurs aussi, c'est bien également. Mais on ne se soucie guère de représenter avec autant de zèle d'autres minorités françaises. Je songe à des catégories oubliées dans la représentation : les jeunes, les paysans, les ouvriers, les employés, les femmes de ménage, les chômeurs, les petits commerçants, les caissières, les artisans, les marins-pêcheurs, les demandeurs d'emploi, les chauffeurs de taxi, les autocaristes, les routiers et autres professions qui empêchent leurs acteurs de se consacrer à autre chose qu'à leur métier.
Ceux que jadis, dans un entretien pour le Figaro, j'avais appelés le peuple old school, le peuple des romans de Vallès et des dessins de Tardi, des photos de Willy Ronis et des chansons de Ferrat, du cinéma de Marcel Carné et des poèmes de Prévert, des bistrots de Blondin et des répliques d'Audiard, du verbe de Marchais et de la plume de Roger Vailland. Le populo, la gouaille, le jardin ouvrier, la tonnelle, la guinguette, le vin blanc et l'accordéon — un peuple auquel parlait alors le socialisme égorgé depuis par Mitterrand, dépecé par Jack Lang, équarri par Bertrand Delanoë, éviscéré par Pierre Bergé, épuisé par Hollande, boboïsé par Anne Hidalgo, jeté aux poubelles de l'Histoire par Emmanuel Macron. C'est cette gauche-là, socialiste et libérale, mondialiste et populicide, qui éructe depuis plus de trente ans : «  Salauds de pauvres ! » et qui s'étonne des succès de l'entreprise Le Pen & Cie.
La distorsion empêchant que la sociologie des élus ne recouvre la sociologie des électeurs s'effectue par les partis qui, seuls, désignent, investissent, financent et, in fine, permettent de sélectionner celui qui va participer au processus et qui, de ce fait, constitue une oligarchie à la botte du parti. Ne parlons pas du Sénat, qui est une dispendieuse hérésie antidémocratique tout à la gloire des états-majors des partis, mais de l'Assemblée nationale, où le paysan n'existe que s'il a été patron d'une centrale syndicale, l'autocariste que s'il est propriétaire d'une flotte de véhicules, le patron pêcheur que s'il envoie ses employés à la mer sur sa flottille à partir de son bureau, l'ouvrier que s'il est permanent d'un syndicat ou d'un parti. La représentation nationale n'est pas nationale, mais partidaire.
La preuve : de petits partis qui servent d'appoint électoral, donc électoraliste, aux grandes formations parvenues au pouvoir, les fameuses «  majorités présidentielles », se trouvent éhontément surreprésentés en termes de présidence et de vice-présidences aux deux chambres. Ce qui permet à ces confettis de souveraineté de disposer de beaucoup d'argent et autres avantages eu égard au peu qu'ils représentent.
En même temps, quoi qu'on pense d'elle, de son parti, de ses idées, de son programme, Marine Le Pen et les siens, autour desquels s'organise désormais toute la vie politique française, n'existent pas dans la représentation nationale. «  Elle n'est pas démocrate », «  Elle est antirépublicaine », «  Elle est un danger pour la liberté », disent les néolibéraux d'État de droite et de gauche, mais aussi les antilibéraux de gauche avec lesquels elle partage tant d'idées. Soit. Qu'on le prouve alors, qu'on le montre et le démontre, puis qu'on l'interdise. Songeons même, si c'est le cas, à la mettre en prison après avoir pris soin de dissoudre son parti en même temps que le peuple qui vote pour elle.
Si on ne le prouve ni ne le démontre, alors qu'on la laisse exister en représentant les électeurs qui votent pour elle et son parti. Ce serait la seule façon de montrer qu'à chaque fois que ses équipes sont au pouvoir, localement par exemple, elles gèrent en amateurs et se font plus connaître par du fait divers (repeindre une œuvre d'art comme si c'était du simple mobilier urbain par exemple, interdire l'étendage du linge aux fenêtres, prélever les déjections canines pour en extraire l'ADN afin de poursuivre les propriétaires indélicats, résilier un abonnement au Canard enchaîné dans une médiathèque, promouvoir la messe avant la corrida, programmer Laurent Baffie et Patrick Sébastien à la saison culturelle... ) que par l'instauration de leur programme qui n'est finalement qu'un attrape-mouche.
Que les états-majors du PS et des Républicains, soutenus par les médias qui s'en nourrissent goulûment, cessent de travailler en permanence à sa montée en puissance dans l'espoir que leur candidat social-démocrate se retrouve face à elle au second tour des présidentielles ! Car on comprend bien que, pour eux, il faut qu'elle y soit afin de permettre l'argument faisandé du «  le chaos fasciste ou moi ! », seule façon de continuer à sévir pour les nullités qui échouent depuis des années à changer les choses comme leurs professions de foi l'indiquaient.

Les candidats du futur sont tous des exécutants du passé : ils ont été présidents, premiers ministres ou ministres, ils ont contribué à l'état des choses tel qu'il est — crise de confiance à l'endroit des élites, pandémie d'illettrisme à l'école, chômage endémique, budgets de guerres contre budgets sociaux, donc terrorisme dans nos rues, précarisation de toute la société, pleins pouvoirs donnés à l'argent, déculturation au plus haut niveau, construction despotique de l'opinion, transformation du peuple en populace, infantilisation de la société, etc.
Comment pourraient-ils faire demain ce qu'ils ont été incapables de réaliser pendant des décennies? «  Parce que je n'avais pas le pouvoir suprême », disent-ils ! Mais comment pourrait-on exceller dans l'exercice du plus grand pouvoir quand on a été incapables de seulement s'illustrer, je ne parle même pas de briller, dans le plus petit ? Par quelle étrange alchimie un mauvais ministre pourrait-il faire un bon président ? Ou un mauvais premier ministre devenir un excellent chef d’État ? Nul un jour, nul toujours...

Si les Français en ont assez des politiciens et pas de la politique, c'est parce qu'ils ne sont pas dupes de ce qui est advenu à la gauche depuis que Mitterrand a tué le socialisme en se montrant incapable d'en réinventer la formule une fois arrivé au pouvoir, depuis aussi que le PCF a été impuissant lui aussi à proposer une version nouvelle du communisme dissociée des diktats de l'URSS.
Cette longue et lente fatigue est également advenue parce que, à droite, Giscard, Chirac ou Sarkozy n'ont eu de cesse de prétendre se distinguer des socialistes tout en menant exactement la même politique, à savoir un paradoxal libéralisme d'État mâtiné de progressisme sociétal. Les acteurs de cette droite-là n'ont jamais autant outré la différence dans le détail, le style des hommes la plupart du temps, que quand ils se ressemblaient sur l'essentiel, le programme européiste. La lutte se fait pour l'emballage, mais c'est celui d'un même produit. Nageur velu pour Giscard, sphinx marmoréen pour Mitterrand, grand échalas électrique pour Chirac, petit joggeur énervé pour Sarkozy, hydrophile mou pour Hollande, mais tous VRP d'une Europe libérale payée au prix d'un bradage de notre souveraineté. Ruban rose à gauche, ruban bleu à droite, ruban orange au centre, mais la boîte de laxatif reste la même.
J'écris «  paradoxal libéralisme d'État » parce qu'il entre dans la définition du libéralisme de lutter contre l'État, voire, dans sa formule la plus radicale, libertarienne en l'occurrence, d'en faire totalement l'économie. Dès lors, un libéralisme d'État semble un oxymore. C'en est un, en effet. Il définit cette étrange chimère qui consiste à imposer le libéralisme par des directives étatistes, jadis venues de l'État français jacobin, puis, depuis Maastricht et l'abandon de la souveraineté française, en provenance de l'État européen, lui aussi imbibé par le modèle jacobin.
Ce libéralisme-là n'a pas grand-chose de libéral : il en a en fait tous les inconvénients, les pleins pouvoirs donnés au marché, mais organisés par l'État, et aucun avantage, par exemple : moindres coûts, souplesses et facilités pour l’usager, le consommateur et le citoyen. L'informatique qui pouvait servir le projet libéral ne sert plus que l'horizon de servitude volontaire des citoyens asservis à l'appareil par lequel ils livrent tout sur eux aux multinationales qui organisent ensuite la production et la consommation des produits en regard de ces informations.

Les Français ont également compris que la ligne de partage entre droite et gauche, si elle reste d'actualité, et elle reste d'actualité, n'est plus la seule. Car ces deux camps sont eux-mêmes traversés par deux autres camps : les libéraux et les antilibéraux. De sorte que s'opposent désormais la droite et la gauche libérale (Les Républicains & les électeurs du PS qui, par exemple, votent ensemble contre Marine Le Pen aux régionales sous prétexte d'interdire aux fascistes de diriger des régions !) et la droite et la gauche antilibérale.
Les libéraux de Fillon et ceux de Hollande font semblant de se battre quand, en fait, ils montrent leur véritable visage de complices cyniques et de compères nocifs pour se maintenir au pouvoir et empêcher d'y accéder ceux qu'ils présentent, pour les besoins militants de leur cause européiste et libérale, comme des fascistes prêts à faire tomber la démocratie et la République — ce qu'eux ne s'apprêtent pas à faire pour la simple et bonne raison qu'avec leur refus de prendre en considération le référendum antilibéral de 2005, ils ont déjà commis ce forfait. Ils ont tué la démocratie et la République.
Voilà l'état des lieux qui conduit tant de Français à s'abstenir de voter, comme moi, à voter blanc, à voter nul, voire à voter pour un candidat protestataire, juste pour dire qu'ils en ont assez de cette palinodie, sinon à voter contre, sans souci de savoir pour quoi et pour qui ils votent en agissant de la sorte. Hollande fut ainsi élu président moins pour le devenir puis l'être que pour évincer celui qui l'était et dont une majorité ne voulait plus. Est-ce ainsi que la démocratie doit vivre ? Bien sûr que non ...

 

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