Le gentleman et le président

Le livre de la ponte thuriféraire de L’Express Corinne Lhaïk, Le président-cambrioleur, fait vomir, j’en suis certain. J’ai écouté une ou deux minutes l’auteure en parler. Un livre de propagande, j’en suis certain. Pardonnez-moi d’éreinter ce livre sans même l’avoir lu.

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Le titre est un chef d’œuvre de cynisme. Il est exact au premier degré, Macron est élu grâce à un coup d’état. Parmi ceux qui vont se précipiter sur le livre, il y aura des gens avides d’être éclairés sur le malfaiteur, l’usurpateur, l’imposteur, l’escroc. Mais ça va tourner à la guimauve et à l’encens, le but étant de retourner certaines âmes faibles. Le hold-up va devenir une action d’éclat. Fort Knox. Le train postal.

Subversion

Car le titre joue avec l’attrait canaille. Le cambrioleur est un héros romantique. Le délinquant, le voleur de bicyclette, le forçat, l’évadé, le pirate, le rebelle. Autant de héros, réalistes, romantiques, symboliques. Jean Valjean, Robin des bois. La délinquance sociale ou politique. La délinquance psychologique. Genet.

Notre époque commence à penser l’anarchie, la vraie, le rejet des dieux et des maîtres. Alors toute subversion est susceptible d’admiration, de fascination. La macronie veut faire passer Macron pour Arsène Lupin. Novlangue ! Arsène Lupin et Robin des bois volent les riches, et parfois donnent aux pauvres. Macron vole les pauvres et donne aux riches. Voilà déjà une différence, que dis-je, un antagonisme.

Macron tient certainement de Rastignac. Il s’en revendique, paraît-il. Le réalisme clinique de Balzac montre en effet le panier de crabes et son cortège d’arrivistes, le carriérisme suintant, l’individualisme montant, la dévotion à l’argent et aux honneurs frelatés.
Mais il n'a rien d'Arsène Lupin !

Perversion

Pourtant, grâce à ce livre de commande, des lecteurs hostiles à Macron, attirés par le sens au premier degré, vont se jeter sans méfiance dans le sirop. Certains sots risquent de se faire convertir. Ceux qui sont gagnés à Macron (je suppose qu’il en reste) vont se précipiter, eux, pour découvrir la vie d’un Arsène Lupin de pacotille. Et parmi ceux qui balancent, un certain nombre de sots vont trouver leur héros.
Avec Corinne Lhaïk, l’imposture confine au pervers. En remplaçant le gentleman par le président, on joue sur le velours de l’élite, de l’aristocratie que confère la fonction présidentielle. Noblesse oblige. Monarchie oblige. Royauté oblige. Les deux mots sont quasiment synonymes dans l’esprit de la groupie, qui va nous servir la vie du grand petit homme dans une sauce fétide. Ce livre va peut-être virer best-seller. Et grâce à lui, la popularité de Macron va peut-être remonter. Diabolique.

Le président est né en 1977. Le gentleman vers 1905. Enfin, le personnage littéraire. Car si on en croit La Comtesse de Cagliostro, flash-back racontant le jeune Arsène Lupin - Raoul d’Andrésy dans une action qui se situe en 1894, Arsène serait né vers 1874.
Le papa du gentleman cambrioleur est contraint à Arsène Lupin. Son éditeur, fondateur de Je sais tout, lui donne en exemple Conan Doyle qui vaut à Strand Magazine le feuilletonesque succès de Sherlock Holmes. Maurice Leblanc, environné de gloires littéraires mais populaires, Maupassant, Maeterlinck, Jules Renard, Steinlein, écrit mais rencontre un succès relatif. Le bébé mis au monde par le frère de Flaubert va enfin connaître le succès avec Arsène Lupin, mais ça va lui faire honte ! Comme Arsène quand il repense à son père. Et il aura peut-être honte de cette honte ? Ça fait une deuxième grosse différence avec Macron, qui lui, n’a honte de rien.

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Macron n’a rien d’un gentleman. Ni la culture, ni la grandeur, ni la courtoisie.
Lupin, si. D’accord, il est un peu l’enfant de son époque, colonialiste, paternaliste, même un peu raciste parfois.
Mais à part ça, la grande classe. Le génie. L’inventivité. Le savoir. Le sens de l’histoire. Le sens de l’amour. Le sens de la vie. Tout le contraire de Superanus.

Voici un extrait situé au début de La Comtesse de Cagliostro, la première aventure d’Arsène Lupin, si on excepte l’épisode Le collier de la reine, une des nouvelles d’Arsène Lupin Gentleman cambrioleur, que vous pouvez lire ici, et qui complète les aveux de Raoul à Clarisse. (C’est d’ailleurs un bijou de nouvelle, un de ces textes qui montrent avant l’heure que la littérature peut être policière, et que vraiment Maurice n’avait pas à rougir de son voleur. C'est aussi l'explication du gentleman cambrioleur.)

— D’Andrésy, c'était le nom de ma mère, qu'elle a repris quand elle fut veuve, et sur l'ordre de sa famille que son mariage avait indignée.
— Pourquoi ? dit Clarisse, quelque peu étourdie par ces aveux inattendus.
— Pourquoi ? Parce que mon père n'était qu'un roturier, pauvre comme Job… un simple professeur… et professeur de quoi ? De gymnastique, d'escrime et de boxe !
— Alors comment vous appelez-vous ?
— Oh ! d'un nom bien vulgaire, ma pauvre Clarisse.
— Quel nom ?
— Arsène Lupin.
— Arsène Lupin ?…
— Oui, ce n'est guère reluisant, et mieux valait changer, n'est-ce pas ?
Clarisse semblait atterrée. Qu'il s'appelât d'une façon ou de l'autre, cela ne signifiait rien. Mais la particule, aux yeux du baron, c'était la première qualité d'un gendre…
Elle balbutia cependant :
« Vous n'auriez pas dû renier votre père. Il n'y a aucune honte à être professeur.
— Aucune honte, dit-il, en riant de plus belle, d'un rire qui faisait mal à Clarisse, et je jure que j'ai rudement profité des leçons de boxe et de gymnastique qu'il m'a données quand j'étais encore au biberon ! Mais, n'est-ce pas ? ma mère a peut-être eu d'autres raisons de le renier, l'excellent homme, et ceci ne regarde personne. »
Il l'embrassa avec une violence soudaine, puis se mit à danser et à pirouetter sur lui-même. Et, revenant vers elle :
« Mais ris donc, petite fille, s'écria-t-il. Tout cela est très drôle. Ris donc. Arsène Lupin ou Raoul d'Andrésy, qu'importe ! L'essentiel, c'est de réussir. Et je réussirai. Là-dessus, vois-tu, aucun doute. Pas une somnambule qui ne m’ait prédit un grand avenir et une réputation universelle. Raoul d'Andrésy sera général, ou ministre, ou ambassadeur… à moins que ce ne soit Arsène Lupin. C'est une chose réglée devant le destin, convenue, signée de part et d'autre. Je suis prêt. Muscles d'acier et cerveau numéro un ! Tiens, veux-tu que je marche sur les mains ? ou que je te porte à bout de bras ? Aimes-tu mieux que je prenne ta montre sans que tu t’en aperçoives ? ou bien que je te récite par cœur Homère en grec et Milton en anglais ? Mon Dieu, que la vie est belle ! Raoul d'Andrésy… Arsène Lupin… les deux faces de la statue ! Quelle est celle qu'illuminera la gloire, soleil des vivants ? »
Il s'arrêta net. Son allégresse semblait tout à coup le gêner. Il contempla silencieusement la petite pièce tranquille dont il troublait la sérénité, comme il avait troublé la paix et la pure conscience de la jeune fille, et, par un de ces revirements imprévus qui étaient le charme de sa nature, il s'agenouilla devant Clarisse et lui dit gravement :
« Pardonnez-moi. En venant ici, j'ai mal agi… Ce n'est pas de ma faute… J'ai de la peine à trouver mon équilibre… Le bien, le mal, l'un et l'autre m'attirent. Il faut m'aider, Clarisse, à choisir ma route, et il faut me pardonner si je me trompe. »
Elle lui saisit la tête entre ses mains et, d'un ton de passion :
« Je n'ai rien à te pardonner, mon chéri. Je suis heureuse. Tu me feras beaucoup souffrir, j'en suis sûre, et j'accepte d'avance et avec joie toutes ces douleurs qui me viendront de toi. Tiens, prends ma photographie. Et fais en sorte de n'avoir jamais à rougir quand tu la regarderas. Pour moi, je serai toujours telle que je suis aujourd'hui, ton amante et ton épouse. Je t'aime, Raoul ! »

(Pardonnez à Maurice cette soumission féminine très peu féministe, diachronique, comme je pardonne à Arsène son paternalisme. Autres temps, autres mœurs.)

Cet autoportrait de Raoul, exact, toute la geste le confirme, montre qu’Arsène Lupin n’est ni un freluquet ni un foutriquet. C'est lui qui aurait emmené promener Trump par la main tout autour de la maison Blanche ! Pour les Lumières, il aurait su de quoi il s’agit. Il aurait peut-être flambé devant des enfants, mais en leur disant des choses exactes et sensées. Il aurait fait sortir la France de l’OTAN, au lieu de se laisser insulter à raison et ridiculiser par le sultan turc. Quant aux éphèbes bodybuildés, il aurait détecté leur mépris et ne se serait pas laissé piéger d’aussi sordide façon.

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