La mort de l’ange

Les gardiens du bloc E, le couloir de la mort, au pénitencier d'état de Cold Mountain, dans un sud encore très sudiste, en 1932, sont des hommes bons, sauf un. Leur métier consiste à accueillir un certain temps des gens qui vont finir sur la chaise électrique. Pas drôle. Surtout quand le client est non seulement un innocent, mais un "don de dieu". J'ai relu La ligne verte de Stephen King.

J’ai un petit coup de blues ! Un petit coup de mort de l’envie, un petit coup de petite mort, fin du plaisir de penser et d’écrire. Ça fait beaucoup de coups qui nous tombent dessus, j’en ai marre. Avec la mort du professeur d’Histoire - Géographie - Enseignement civique et moral, avec les menaces qui pèsent de nouveau sur les épaules d’un lanceur d’alerte (je parle de Didier Lemaire), après l’abjection quasiment vichyssoise des trahisons académiques, préfectorales, médiatiques, qui transforment en cible les défenseurs de l’intelligence et du savoir, et en muets les témoins, après les dénis, après Munich en Yvelines, j’ai un petit coup de blues.

J’ai relu La ligne verte. Dans ce livre, le fantastique de Stephen King réside dans le bien, et se limite à deux êtres : une souris trop intelligente, et un homme, John Caffey, gigantesque Noir vagabond, qui paraît demeuré, et est accusé du meurtre et du viol de deux jumelles de neuf ans. Quand on l’a arrêté, il tenait les deux fillettes dans ses bras, et il pleurait à chaudes larmes. « J’ai rien pu faire. J’ai essayé, mais c’était trop tard. » En fait, il avait tenté de leur ôté leur mal. « aider ».  Incapable de surmonter sa tristesse, incapable de se défendre, de plaider son innocence, il s’est laissé cueillir et condamner sans rien dire.
Les matons de la prison auront l’occasion de le voir sauver Mister Jingles écrasé par un des leurs. Le gardien-chef Paul Edgecombe se verra soigné instantanément d’une terrible infection urinaire. Ils sortiront même John Caffey au cours d’une nuit pour l’emmener guérir la femme du directeur de la prison, condamnée par une tumeur au cerveau. Dans cette prison, les gardiens sont des hommes bons, sauf un. Ils vont comprendre petit à petit que non seulement John Caffey n’a pas tué les fillettes, mais qu’au contraire il a cherché à les "aider". Et que le vrai coupable est un autre habitant du couloir de la mort, condamné pour un autre crime.
Mais il leur est impossible de faire rejuger l’affaire, ils savent que ni le shérif, ni son adjoint, qui pourtant a fini par connaître la vérité, ne pourront ou voudront faire quoi que ce soit.


Dans ce livre, le réalisme de Stephen King examine de nouveau le mal humain. Ces extraits se situent vers la fin. On est à deux jours de l’exécution. Le gardien chef est venu rendre visite dans sa cellule à John Caffey. 

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— Vous et m'sieur Howell et les autres, vous avez été bons pour moi, disait John Caffey. J'sais que vous vous êtes fait du souci pour moi, mais vous pouvez arrêter, maintenant. Parce que j'ai envie d'mourir, boss. 
Je voulais lui répondre, lui dire quelque chose, mais j'en étais incapable. Lui pouvait ; jamais je ne l'avais entendu parler aussi longuement. 
— Boss, j'suis fatigué à cause de toute la souffrance que j'entends et que j'sens. J'suis fatigué d'courir les routes et d'être seul comme un merle sous la pluie. De pas avoir un 
camarade avec qui marcher ou pour me dire où on va et pourquoi. J'suis fatigué de voir les gens se battre entre eux. C'est comme si j'avais des bouts de verre dans la tête. J'suis fatigué de toutes les fois où j'ai voulu aider et que j'ai pas pu. J'suis fatigué d'être dans le noir. Dans la douleur. Y a trop de mal partout. Si j'pouvais, y en aurait plus. Mais j'peux pas. 

[…]

Je me suis levé et me suis dirigé vers la porte de la cellule avec l’impression de marcher dans un rêve. Je l’ai entendu dire derrière moi :
— Vous vous demandez pourquoi elles ont pas crié ? C’est la seule chose que vous vous demandez encore, hein, boss ? Pourquoi ces deux petites filles ont pas crié quand elles étaient encore dans la véranda. 
Je me suis retourné. J'étais capable de distinguer la plus fine des veinules rouges striant ses yeux, chaque pore de sa peau… et je pouvais ressentir sa souffrance, la douleur qu'il recueillait des autres comme une éponge s'imbibe d'eau. Je découvrais aussi les ténèbres dont il avait parlé. Elles s'étendaient dans tous les espaces du monde tel qu'il le vivait et, à cet instant, j'ai ressenti pour lui de la pitié en même temps qu'un grand soulagement. Oui, c'était une chose terrible que nous allions commettre, une chose irréversible… et, cependant, nous lui rendrions un service. 
— J’l’ai compris quand ce mauvais homme, il m'a attrapé, a dit John. C'est là que j'l'ai reconnu. Ce jour-là, j'étais dans le p'tit bois de saules, et j’l’ai vu les lâcher et se sauver en courant, et puis…
— Tu as oublié. 
— C'est vrai, boss. J'ai oublié et j'me suis rappelé quand il m'a touché. 
— John, pourquoi elles n'ont pas crié ? Il leur a fait mal, elles ont saigné, leurs parents étaient dans la maison, alors pourquoi elles n'ont pas crié ? 
John m'a regardé de son regard hanté. 
— Il a dit à l'une : Tu fais du bruit, je tue ta sœur. Il a dit la même chose à l'autre. Vous comprenez ? 
— Oui, j'ai chuchoté. 
Je voyais la véranda dans l'obscurité. Wharton penché comme un ogre sur les petites. L'une d'elles avait peut-être poussé un cri, alors Wharton l'avait frappée et elle avait saigné du nez. C'était sûrement du nez qu'était venu le sang. 
— Il les a tuées avec leur amour, a dit John. Leur amour de sœurs jumelles. Vous avez compris, maintenant, boss ? 
J'ai hoché la tête, j'étais incapable de parler. 
Il a souri. Il s'était remis à pleurer, mais il souriait, en même temps. 
— C'est comme ça, tous les jours, il a encore dit. Partout dans le monde. 
Puis il s'est allongé sur sa couchette et s'est tourné vers le mur. 

 

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