Discours de la solitude volontaire

Le smartphone des jeunes crétins, l'ordinateur des vieux croutons, le gros objectif des kodak argentiques, l'auto et la moto des fétichistes. Faux romantismes et vraies technologies.

Dans les villes de grande solitude moi le passant bien protégé par deux-mille ans de servitude et quelques clous sur la chaussée…

(Ben oui. Je suis vraiment chiche de citer Sardou.)

smart-autiste
Ces image de gens, jeunes souvent, assis ensemble tout en étant seuls, car absorbés par leur téléphone, sont des figures de style. Opposition solitude / multitude. C’est pas nouveau. La solitude de l’être dans la foule. Parfois, l’opposition est encore accrue d’un nouveau contraste : non seulement les smartphonistes s’ignorent les uns les autres, mais si la photo est prise par exemple au musée du Louvre, ils ignorent les œuvres pour lesquelles les profs les ont amenés là. D’où une haineuse accusation de crétinisme de la part de certains.
Ça me rappelle d’autres diatribes, plus anciennes, par exemple contre les touristes à appareil photo. San-Antonio les appelle des cons-kodak. Ils ne profitent pas du voyage s’ils n’ont pas d’appareil, c’est-à-dire de moyen de s’approprier les merveilles visitées. S’approprier pour pouvoir montrer. Élément de standing, la photo. C’est déjà du matériel, sophistiqué, coûteux. C’est donc consumériste. Et puis ça permet de montrer à la fois qu’on part en vacances, qu’on va loin, et qu’on profite de la vie ! Vous parlez d’une erreur !

Scène de la vie de touriste argentique

 Maman les petits bateaux, Frédéric Dard.

Le touriste, tu comprends, c'est son Kodak qu'il suit. Dans la vie courante, il habite chez son auto, et en voyage, il suit son Kodak. Inséparables, ils sont. Je dis Kodak, c'est résumaire comme formule, je te passe le matériel, Canon, Baulieu, cellule incorporée, trépied, zoom, mon cul, toutim, grand angulaire de frais, diapo, kodachrome, flash, cache, zobanche, la kyrielle énorme, le barda monstre, la peau de mes rouleaux. Clic, clac, partout, en tout lieu. Je te crépite. Te capte. Vite, le temps de recharger. Réglage éclair. Clip clap ! Au 200 tième !
Ils ont leurs appareils à portée, toujours, les passagers sagères. Pas loin, dans les sacoches à bretelles. Qu'hop ! sitôt qu'il y a du clic-clac possible, les v'là qui bondissent, comme pompiers sur leurs casques, au signal d'alerte. Kodak-Rolley, Machin, Chose, avec ma bite incorporée, je te dis. Déjà, en état d'inertie, quand le barlu fait juste que voguer, peinard, au soleil, ils mitraillent. N'importe qui, n'importe quoi, tout, avec frénésie. A çui qu'en flashe le plus. Des vieux, des jeunes, femmes, hommes, la cheminée, la piscine, la chaise longue, Riri en train de ronflouiller sur son transat la biroute dilatée, le buffet ! Ah, ça surtout : le buffet. La becte, avant qu'elle soye pillée, mutilée, fanée, engloutie par les voraces, quand elle pimpante sur sa nappe blanche : hors d'œuvre, gâteaux… En couleurs. Bocuse. Clic-clac ! Souvenirs. Merde, j'oubliais de filmer le baba ! Des fourmis du cliché ! Des termites de la pelloche ! Des fous ! Des Japonais ! Des endoffés. Je les déteste de toute la honte que m'insuflent leurs appareils. Mes appareils à deux fois ne se font pas connaître… Ah, les nœuds ! Ah, les éborgnés du
Kodak ! Réglage, temps de pose, focal, matière focale !
Alors, tu parles, le Mont Porthos, l'effet que ça leur produit ! Si ça effervescente. Ils bondissent hors de l'eau, hors de leurs chaises, hors de leurs cocktails, hors de leurs gonds. Vite ! Chnell ! Kodak ! Kodak ! Au secours… Y' a des tartes, prises au dépourvu, qui foncent à leurs cabines, bousculant tout, échevelés, hors d'haleine, perdant leurs godasses, leurs hémorroïdes, leur pognon, leur raison. Des guignols fous d'angoisse, morts de terreur à l'idée que le Mont Porthos va défiler, d'un instant t'à l'autre, et qu'ils le filmeront peut-être pas, qu'il leur échappera. Qu'ils rentreront sans lui à la maison. Bredouilles de Mont Porthos. La honte ! La ruine. Le Kodak en berne ! L'objectif pantelant.
Le désespoir enfoncé comme un épieu dans la sacoche de l'attiraillerie. Panique générale. Branlemoi le combat. Les chaloupes à la merde ! Vite Porthos ! Saint Porthos du mont !
Comment le barlu bascule pas, je me demande.
Toute la horde à tribord. Par paquets, caviardée contre le bastingue, les grands grimpés sur les petits, dessin de Dubout, d'essaim d'abeilles. Tiens, mon dard ! Clic-clac. Un bruit roulant. Ça domine le ronron des machines. La rumeur de la mer. Les clics et les claques. Les clacs du déclic. Et le ronflache des caméras. Parce que, le mont Porthos a beau être immobile, son monastère vachement statique, ils filment, ces archimandricons. Balaient le paysage comme des essuie-glaces balaient le pare-brise. Gauche droite, droite gauche, tout bien, rien rater. Zoom ! Avant, arrière… Un fracas de cigales en délire. Cliiiiic-claaaaac ! Ils vont nous faire chavirer, ces gueux. On va patapoufer dans la grande bleue, pour divertir les popes à leurs fenêtres, qui nous regardent battre pavillon tricolore ! Goinfrer les requins mignons qui parfois nous font un numéro de fliper à quèques encâblures. Ils voient la vie par un viseur d'objectif, un œilleton de caméra. Elle est cadrée, la vie, pour eux. Limitée d'un rectangle noir. Tout ce qui déborde du cadre est pas bon, à jeter, à dévivre. Clic-Clac ! Au Kodak ! Les compagnons de l'Instamatic. Les archers du téléobjectif. Il leur sert de sexe, le téléobjectif. Tu les verrais bandouiller fièrement, les cosaques du Kodak. Des bites grosses commak, ça leur fait ! C'est plus des hommes, c'est des zooms. N'ont plus de sexe. Seulement ces gros machins noirs, funèbres, pour emmagasiner des riens, des broutilles d'horizon, des instants d'à-quoi-bon. Ils chargent l'univers avec leurs Kodak. Montent à l'assaut, rangs serrés, un œil clos, l'index paré. Nettoyeurs de tranchée. Tout leur est bon. Ils souillent de la pellicule infatigablement. Provisions ! Pour l'hiver. Pour s'entrefaire chier à se passer leurs vacances après les déjeuners du dimanche, sur de pauvres écrans qui se gondolent de voir leurs tristes bouilles.
Je les entends déjà annoncer, le ton humide de rétrospective émotion : « Ça, c'est le mont Porthos. Regardez bien, en haut, on aperçoit deux popes qui se sodomisent. » Y' aura des coudes dans le champ, parce qu'ils en jouent tous éperdument. Des trognons de Kodak. Des moignons de téléobjectifs. Des mains qui faisaient « adieu, adieu » aux moines. Et puis il y aura aussi ces roches grises qu'ambre le dur soleil de l'été méditerranéen. Le hardi monastère, cailloux sur fond de cailloux. Moi, ce que je regrette, confusément, à cette seconde, c'est de voyager sans Kodak. Je voudrais flasher un bon coup ce ramassis de cons. Tirer sur ce peloton d'exécution, faire un poster de ces postères pour l'offrir au musée de l'homme. Qu'on se rende enfin bien compte, un bon coup, de l'évolution de l'espèce depuis nos grands pères macaques.

Deux conceptions du voyage, de la vie

Croiser le regard d’un étranger, ça c’est profiter de la vie. Sourire, voir sourire. Avoir le cœur serré. Voir passer des montagnes, des rivières, des oiseaux. Voici une première conception du voyage. Le voyage pour voir.
Sinon, afficher son opulence chez des gens bien moins riches, et donc empêcher le contact, trépigner devant un spectacle et sauter sur son appareil. Brandir son objectif. Capturer.

geek
Pour en revenir à nos ados scotchés dans leur smartphone, ils ont quand-même une vertu : la transparence. Ils sont visibles. Parfois trop ! J’avoue que ça m’agace. En plus, ils mettent parfois leur vie en danger, celle des autres aussi, obnubilés qu’ils sont. Mais quand je lis un post rageur illustré par une de ces photos narquoises d’autistes en bande, je ne peux m’empêcher de songer à moi-même, pareillement scotché devant mon ordi, au fond pareillement obnubilé, pareillement seul, non : vraiment seul, chez moi. Et à tous mes co-détenus. Quelle farce ! Des gens scotchés devant un écran (grand, fort consommant, bourgeois, quoi), dénigrant des gens scotchés devant un écran, petit, nomade. Vous allez encore crier haro sur le bigot, mais voilà une nouvelle illustration de la paille et de la poutre.

Faux romantisme de la route 66 ou de la nationale 7

Quand j’étais plus jeune, j’étais scotché sur un morceau de fer à user. De plus en plus grand et gros, consommant, polluant, bourgeois quoi. Nomade, il est vrai ! La moto m’a emmené un peu partout en France et en Europe. Mais un smartphone, c’est un peu le cas aussi, non ? Et ça effondre moins. J’ai pris mon pied avec mes motos. Mais pour la planète, c’était quand-même pire que d’être scotché sur un smartphone.
C’est vrai, ils m’énervent un peu ces gens, jeunes ou moins jeunes, ainsi absorbés, parfois selfisants. Mais je n’arrive pas à les trouver crétins. J’ai même tendance à penser qu’ils sont un peu moins cons que je ne l’ai été. Et pas plus seuls que moi devant mon grand écran, ou sur ma moto.

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