Discours actuel sur le récit historique

Sur Front Populaire en ligne, la une est en grande partie constituée des écrits des abonnés. Après deux aperçus sur le numéro 2 du média papier L’état profond, un entretien avec Philippe Douste-Blazy et l'édito de Michel Onfray, voici un de ces articles écrits par les abonnés sur le média en ligne.

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Rien à voir avec le détricotage vasouillard des historiennes autorisées d’un célèbre média participatif. C’est un simple abonné qui parle, Dimitri Julien, professeur de français. Un simple abonné d’un média participatif en train de devenir célèbre, parce que outre le projet médiatique, il a aussi un projet « politique » (les guillemets, parce que le mot est employé ici avec son sens ancien et noble, non pas avec le sens péjoratif qu’il possède aujourd’hui). J’avais peur que FP, à cause donc de ce projet politique, soit austère et laisse une part maigre à la culture. Et ben, pas de souci. Voici un petit bijou de réflexion philosophique en même temps que limpide pour le lecteur lambda. Ouf ! On peut être diplômé de l’université et avoir quand-même une carrure intellectuelle.

* Cette image ne concerne pas la révolution française, avec laquelle Dimitri ouvre sa réflexion. Il s'agit de la Saint Barthélémy. J'y vois plus d'actualité ! Il s'agit quand-même des premiers attentats de Paris. Jamais égalés. Tandis que la Révolution, telle qu'elle a eu lieu (terreur, massacres, génocide), j'espère bien que la prochaine, et proche, se fera sans violence.

 

Un récit pour l’histoire ?

L’un des moments fondateurs de ce que fut la discipline historique en France fut sans conteste la Révolution française. Ce bouleversement politique fut aussi l’occasion d’un véritable bouleversement historiographique au cours duquel la nation française ne fut plus seulement objet d’histoire mais aussi sujet à part entière d’une nouvelle histoire en train de s’écrire.

Auteur

Dimitri JULIENProfesseur de lettres (Abonné)  Publié le 19 septembre 2020 

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Le premier XIXe siècle : qu’est-ce que l’histoire ?

L’un des moments fondateurs de ce que fut la discipline historique en France fut sans conteste la Révolution française. Ce bouleversement politique fut aussi l’occasion d’un véritable bouleversement historiographique au cours duquel la nation française ne fut plus seulement objet d’histoire mais aussi sujet à part entière d’une nouvelle histoire en train de s’écrire. La discipline historique moderne devait naître de ce XIXe siècle foisonnant dans lequel la place à donner aux différentes disciplines intellectuelles et artistiques serait redéfinie. L’histoire n’était pas alors indépendante de la littérature et l’on ne distinguait pas encore réellement le romancier de l’historien. Des romanciers comme Balzac, Chateaubriand, George Sand ou encore Alexandre Dumas ne se considéraient-ils pas comme des historiens à part entière ?

Dès lors, il s’agissait pour les écrivains du premier XIXe siècle de chercher à définir ce qu’était réellement la science historique. Devait-elle s’émanciper de la littérature, ou bien au contraire aller de pair avec elle ? Quelle était la place de la fiction en son sein ? Pouvait-on ou devait-on être objectif dans la recherche comme dans l’écriture de l’histoire ? Autant de questions qui se posaient alors et qui ont fait de cette période un véritable laboratoire d’écriture historique. L’histoire n’étant pas encore prise sous l’étau d’un scientisme qui nuirait à son écriture et à sa diffusion, elle assumait avec une certaine audace une écriture aventureuse et pleine de libertés. On y revendiquait une histoire partiale, anachronique, subjective, parfois même fictive, sans pour autant négliger un travail de recherche souvent remarquable. Autant de procédés d’écriture qu’on assimile aujourd’hui à tort à la littérature et qu’on refuse à l’historien.

Fin du XIXe siècle : le tournant de l’école méthodique

La fin du XIXe siècle signa le déclin de cette histoire écrite pour s’orienter vers une histoire asséchée de tous les procédés littéraires : on se mit alors à revendiquer une non-écriture de l’histoire. Fascinée par la montée en puissance des sciences naturelles et par leur rigueur méthodologique, l’histoire choisit son camp : elle se voulut scientifique plus que littéraire et se décida à se débarrasser de la littérature afin de mieux se rapprocher des sciences de la nature. L’école méthodique se donnera pour tâche d’élaborer cette jonction entre l’histoire et la science. L’une de ses sources d’inspiration principale est aussi l’un des textes fondateurs en termes de méthodologie scientifique : L’introduction à la médecine expérimentale de Claude Bernard. Dans ce texte, l’auteur y affirme que « la méthode expérimentale est impersonnelle : elle détruit l’individualité en ce qu’elle réunit et sacrifie les idées particulières de chacun ». C’est la fin du trajet aventureux : des normes sont posées afin de déterminer ce qui est et ce qui n’est pas historique et les historiens désormais formés par l’université devront se plier à ces règles spécifiques qui ont comme vertu d’établir une rigueur qui pouvait encore manquer auparavant dans la recherche, mais qui pour autant vont à terme nuire à la bonne transmission du fait historique. Car la voix de l’historien et celle du lecteur, si présentes dans les textes de la première moitié du siècle, vont désormais s’éteindre. On parle alors de microbes littéraires qu’il s’agit de chasser du corps de la discipline historique naissante : la réalité parle seule à travers le texte, sans l’intermédiaire d’une voix historienne qui n’a plus à faire part de ses sentiments ou de ses doutes. « La légende a recouvert cette période de notre histoire d’incrustations dont la plupart sont encore intactes : nous tâcherons de les arracher et de vous mettre en présence de la réalité nette et nue », écrit Alphonse Aulard en 1886(1). En ce sens, l’école méthodique ouvrait la voie à l’école des Annales qui, au début du XXe siècle, aura tendance à refuser le récit et la transmission des événements historiques pour valoriser une description plus sèche et scientifique de faits économiques ou sociaux. L’un des principaux historiens de cette école, George Duby, écrivait ainsi qu’il « rejetait sur les marges l'événementiel, répugnait au récit, s'attachait au contraire à poser, à résoudre des problèmes »(2).

Un retour du récit historique ?

La période contemporaine se distingue toutefois par un retour fort du récit dans le domaine des sciences historiques. Si le récit fut mis à la marge par la science historique du XXe siècle, il n’y resta pour autant pas longtemps. Il sut réinvestir d’autres espaces que celui de l’écriture des historiens et fut pris en charge par les nouveaux médias comme la radio ou encore la télévision, comme en témoignent des émissions comme Au cœur de l’histoire animée par Franck Ferrand ou encore Secrets d’histoirede Stéphane Bern. La politique elle aussi conserva cette tendance à reconfigurer l’histoire sous la forme d’un récit. Pour autant, si ces entreprises bénéficiaient des qualités propres à la transformation du matériau historique en récit (une meilleure visibilité et une meilleure transmission de l’histoire notamment), elles assimilaient également les défauts propres à ces nouveaux médias (simplifications à outrance parfois, manipulations des faits, absence de pluralité).

L’époque contemporaine laisse toutefois envisager une réconciliation de la littérature avec l’histoire, ou du moins des procédés littéraires avec la recherche historique. De nombreux historiens ont opéré un tournant majeur qui réintroduit l’histoire comme une véritable écriture, qui doit en tout cas être pensée comme telle. La crise éditoriale fut sans doute l’un des éléments déclencheurs : l’histoire écrite se lit de moins en moins, se vend de moins en moins, si bien que les chercheurs sont de nouveau appelés à travailler la transmission et la vulgarisation des sciences historiques pour les rendre lisibles et agréables à lire(3). Ce qui ne témoigne pas pour autant d’une moindre rigueur, bien au contraire. Car l’on oppose encore trop souvent la rigueur scientifique à la fantaisie littéraire, l’histoire objective au bon usage de la fiction en histoire. Si le roman national est si décrié aujourd’hui, c’est sans doute parce qu’on assimile à tort le roman au travestissement mal intentionné du réel et à l’absence d’honnêteté. C’est d’ailleurs pourquoi on parle aujourd’hui moins de roman que de récit, terme qui semble moins chargé et qui permet de réintroduire les procédés littéraires sans donner l’impression de détruire le projet d’autonomisation de l’histoire par rapport à la littérature qu’avait entreprise l’école méthodique.

Car il y a un bon usage de la fiction et de la littérature en histoire. De Patrick Modiano à Ivan Jablonka en passant par Patrick Boucheron ou encore Lorànt Deutsch, l’histoire s’articule de nouveau autour d’un récit qu’il faut encourager. Car le récit est ce qui permet à l’historien de transmettre au-delà de la communauté des chercheurs et de partager son savoir à destination d’un public plus vaste. C’est ouvrir la voie à une recherche collaborative et démocratique de grande ampleur. C’est rouvrir ainsi un dialogue avec le lecteur et, par extension, avec la nation. C’est redonner aussi au lecteur la possibilité d’être acteur d’une histoire en cours d’écriture, et non plus seulement spectateur d’un propos dicté par une autorité professorale(4). C’est ouvrir la voie aux doutes de l’historien, comme le faisaient déjà les auteurs du XIXe siècle, partageant les hésitations du chercheur et ses incertitudes, et ouvrant ainsi la voie à un nouveau pacte d’authenticité et d’honnêteté entre les lecteurs et la communauté des chercheurs, là où la défiance règne tant vis-à-vis des historiens aujourd’hui. C’est aussi recourir de nouveau à la fiction pour mieux transposer les faits du passé dans les esprits contemporains et rendre l’histoire plus compréhensible : les anachronismes ne sont plus des épouvantails mais peuvent être de bons opérateurs de vulgarisation et d’explication, comme peut l’être l’uchronie ou encore l’introduction de personnages fictifs. Autrement dit, réintroduire la part du roman au sein de l’histoire permettrait de faire réentendre la voix des citoyens au cœur de la recherche historique et de reformuler un nouveau pacte de lecture à même de réconcilier l’histoire et la mémoire. Le succès des mémoires communautaires s’expliquerait d’ailleurs en partie par cette utilisation vigoureuse du récit, parfois à outrance.

Ce n’est donc pas tant le terme de « roman » ou de « récit » qui doit nous faire peur lorsqu’on évoque le roman national. Ce sur quoi on jette l’opprobre aujourd’hui, en réalité, relève moins du roman que du national. C’est bien le second terme qui pose problème à tout un courant d’historiens qui utilisent eux-mêmes les outils littéraires pour écrire une histoire qui relève tantôt de l’échelon mondial(5), tantôt de l’échelon proprement individuel et mémoriel(6), tantôt de l’idéologique(7). C’est se priver d’un outil efficace que d’avoir peur d’une résurgence d’un roman national qui, bien sûr, n’aurait pas les mêmes contours que celui de l’après Révolution française et de la IIIe République, mais qui pour autant offrirait l’occasion de redonner voix à un échelon national aujourd’hui si peu audible.

(1) Alphonse Aulard, « Leçon d’ouverture du cours sur la Révolution française » (1886).

(2) George Duby, Le dimanche du Bouvines (27 juillet 1214) (1973).

(3) Sophie Barluet, « L’édition en histoire : anatomie d’une crise », dans Vingtième siècle. Revue d’histoire(2005).

(4) Par « autorité professorale », j’entends ici celle de l’historien et non celle du professeur, pour qui la problématique et le rapport aux élèves sont encore bien différents et qui ne saurait adopter tout à fait les mêmes pratiques.

(5) Histoire mondiale de la France, sous la direction de Patrick Boucheron (2017).

(6) Ivan Jablonka, Histoire des grands -parents que je n’ai pas eus (2012).

(7) Ivan Jablonka, Des hommes justes. Du patriarcat aux nouvelles masculinités (2019).

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