Myriathéisme et myriacratie

La frontière est parfois intangible entre politique et religion. Mais notre monde a besoin d’inventer, car aucun des systèmes existants ne donne satisfaction consensuelle. Pour remédier aux maladies du monde et de l’humanité, je propose (pas peur des taches, ni des tâches) le myriathéisme et la myriacratie.

Combien de dieux ? Combien d’idoles sanguinaires ? Combien de merveilles ?

Le monothéisme existe-t-il ? Le christianisme n’en est pas un. Même en faisant abstraction des saints, de Marie, et du problématique Saint Esprit, il reste encore le père et le fils. Si le dogme admettait l’humanité entière de Jésus, peut-être alors n’y aurait-il qu’un seul dieu. Mais comment se dépêtrer de la filiation ? Comment peut-on imaginer un fils de Dieu qui ne soit pas lui-même dieu ? Alors que toute la création nous enseigne que fils et fille sont de la même espèce que leurs géniteurs…

Les polythéismes, d’ailleurs, trouvent leur pluralité dans la filiation. Les dieux et déesses sont souvent fils et filles d’autres dieux. Dans sa perpétuelle habitude de créer les dieux à son image, homo sapiens les imagine forcément mâle et femelle, copulant et enfantant. La pluralité des dieux reproduit ainsi la pluralité des êtres au sein de l’espèce.

Le parent et l’enfant. Le père et la mère, le fils et la fille. Et à l’infini.
Ajoutons la diversité des espèces, et même des choses, des particules, des objets célestes : un pluriel de pluriels. Aucun scientifique ne jurerait que l’univers est unique. Chaque âge de la science en dépassant un horizon, nous révèle la pluralité de tout. Ce qui fait l’objet de ma contemplation et de mon admiration, c’est les myriades d’objets qui constituent la réalité, une complexité pourtant agencée simplement à partir d’un petit nombre de particules pseudo-élémentaires.

En fait, le christianisme s’approche de ce myriathéisme, quand Jésus dit (Matthieu, 25, 40) : « chaque fois que vous l'avez fait à l'un de ces petits qui sont mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait. » Être bon avec un humain, c’est être bon avec dieu. Par corollaire, idem pour le mal. Jésus est humain et les humains sont divins.

rantanplan

Ici, il ne s’agit plus simplement de divinité de Jésus, mais de divinité de chacun. Tous les maux de notre vie ne viennent-ils pas de la toute-puissance dans laquelle certains d’entre nous s’imaginent ? Et toute notre joie ne nous arrive-t-elle pas quand nous créons, quand nous jouons, peignons, écrivons, dessinons, construisons, baisons comme des dieux ?

Un monothéisme moderne pourrait être le culte de la nature. C’est pas que je sois théorie Gaïa à mort, mais notre mort redoutée, c’est bien parce que homo sapiens s’est exclu de la nature. Alors que l’instinct animal est un mode d’emploi automatique de la nature, l’apparition de notre « intelligence » nous a donné le mode d’emploi automatique de notre technologie, qui pour l’instant est délétère. Et donc, manque de bol, il y a bel et bien ce monothéisme moderne : c’est la soumission inconditionnelle à notre technologie. Les dogmes en sont le confort, le « progrès », la « liberté », l’omnipotence de notre espèce. C’est une sorte de culte réflexif : nous nous adorons. Nous adorons en nous ce pouvoir de plier la nature à nos exigences. Venir nous dire que, puisque la nature est notre creuset et notre base, la plier, c’est nous plier, est une hérésie. C’est affronter le déni et la violence, la haine et la mort.

Monsieur Grobeauff est un exemple caricatural de ce fanatisme .

Je vois encore un monothéisme, éternel celui-là, antique et moderne : la soumission à un pouvoir politique. Rois, dictateurs, tyrans, despotes de tous poils, présidents de mes deux… Liste fatale à laquelle il convient d’ajouter l’argent. En vla une idole qui met tout le monde d’accord ! La religion la plus totalitaire qui soit, c’est bien cet amour de l’argent. Et le système politique qui mène le monde est bien la ploutocratie.

Combien de responsables ?

On constate ici la fusion de deux lexiques, celui des religions et celui des systèmes politiques. Depuis longtemps on parle de systèmes politiques dogmatiques : communisme, libéralisme. Là, je viens de parler de religion totalitaire. Pas étonnant. La religion a toujours été cul et chemise avec le pouvoir. Si je devais tenter une « phylogenèse » de la religion, j’imaginerais, dans une tribu ancienne, un type, sans talent autre que celui de la parole et de la diatribe, tirant parti d’une catastrophe et de l’esprit superstitieux de ses congénères, pour précipiter tel ou tel ennemi dans tel ou tel cratère, à seule fin d’apaiser les dieux. Et conquérant ainsi un pouvoir.

Pour en revenir aux dogmes chrétiens, la notion « fils de dieu est dieu » nous fait songer à « fils du roi est roi ». Une hypothèse sur la naissance du monothéisme hébreu l’explique par l’évolution de la religion égyptienne, apothéotique : vers la fin, le pharaon, c’était Dieu lui-même. Des dynasties, il y en a eu en de nombreux lieux de l’histoire, mais on peut parler notamment de l’Égypte, et de la chrétienté.
Dynastie. Le concept est absurde. Le fils, ou la fille, n’a aucune raison à priori d’être capable de succéder à son père, ou à sa mère. Le népotisme se conçoit en cela qu’exercer le pouvoir permet de le conserver dans la famille. Mais c’est tout. Ce n’est pas le bon système politique. Un bon système ferait en sorte que les personnes exerçant le pouvoir soient qualifiées. L’étymologie de « aristocratie » ferait croire qu’on a trouvé là le bon système : c’est l’élite qui gouverne. Le problème, c’est que l’élite en question est une fausse élite. Élite guerrière par exemple. Quand on y réfléchit, c’est contradictoire : pour bien gouverner, il s’agit de savoir faire la paix, non la guerre. Et foin des proverbes latins pervers. Démocratie. Là, il y a deux interprétations : puisqu’il s’agit que ce soit le peuple qui (se) gouverne, il faut d’abord dire ce que ça signifie, le peuple. Et il y a bien deux sens :
1) L’ensemble des gens qui habitent le pays.
2) Les classes dites « populaires », les pauvres, moins éduqués, moins « qualifiés ». C’est l’optique « lutte des classes ». Dans cette acception du mot « peuple », sont exclus les non-pauvres, tout au moins les riches. Le problème, c’est qu'une personne « non pauvre » ou « riche » était peut-être pauvre, avant. Ou ses parents. Ou ses grands-parents.

Ascenseur social sous scellés

Je me souviendrai toujours du cas de Bérangère. Son éducatrice me l’avait confiée pour des cours de soutien scolaire. Nous avons échoué, elle n’a pas eu le bac. Et l’éducatrice m’avoua qu’elle ne s’attendait pas vraiment à un succès : elle m’expliqua qu’avoir le bac, c’était pour Bérangère rompre avec sa famille. Cela se passait dans les années 2000. Dans La maîtresse d’école, de Marie-Paule Armand, la narratrice, fille de pêcheurs normands née en 1918, ne va à l’école normale que grâce au soutien de sa tante, car ses parents considèrent comme une trahison de devenir maîtresse d’école au lieu de travailler dans le poisson. Même chose avec son promis, depuis l’âge de 12 ans.
De nos jours, il y a toujours un déterminisme, un échec scolaire très lourd dans les classes défavorisées. Et en partie dus à cet esprit de classe, si j’ose m’exprimer ainsi. Notez à quel point l’intérêt pour l’école est politiquement incorrect, à quel point les enfants qui veulent travailler passent pour des intellos, à quel point les héros sont les rebelles et les racailles.

Pour en revenir à notre démocratie, à notre pouvoir exercé par le peuple, le moins qu’on puisse dire est que c’est la bouteille à encre ! À Athènes, cité créatrice du mot, existait une démocratie basée sur quatre classes en fonction de la richesse. Tous les riches font partie de l’ecclésia, l’assemblée des citoyens, dans laquelle on tire au sort les membres de la Boulè (en quelque sorte l’ancêtre de notre parlement). Par ailleurs, esclaves, étrangers et femmes sont exclus des citoyens. Déjà au tout début, la démocratie est entachée d’aristocratie.

Dans la « démocratie populaire » des défunts régimes de l’Est, le pléonasme mensonger prétendait que le peuple régnait, mais c’était un parti, en fait un clan, qui régnait, sans partage. Une oligarchie. Notre système à nous est en fait, à mon avis, une aristocratie : nous votons pour des zèbres à cravates et girafes en tailleurs. Nous votons pour des gens qui nous paraissent des élites. En tout cas, ce que les partis nous proposent, ils nous les proposent en tant qu’élites. Trump fait partie d’une élite financière, c’est un homme d’argent qui est élu au pays du dollar. L’élite en question est en fait celle du bagout, de l’éloquence. Gagner une élection, c’est gagner un concours d’éloquence. Comme ceux du moyen-âge. On n’a en fait jamais trouvé un système aristocratique qui mette au pouvoir la qualité, l’humanisme, l’intelligence, la créativité, ingrédients du bonheur populaire. Ça se fait au feeling, et ça ne marche que rarement, pour ne pas dire jamais.

Si la société était mieux organisée, il n’y aurait pas de classes sociales. Il resterait des gens plus ou moins intelligents, talentueux, doués pour ceci ou pour cela, et donc des gens plus riches que d’autres. Mais il n’y aurait plus de corrélation avec la naissance. L’ascenseur social, il lui arrive de fonctionner. Le progrès, ce serait de le mettre en route. Le progrès, ce serait l’éducation. Un journaliste qui demandait à Gandhi ce qu’il pensait de la civilisation européenne, recueillit cette réponse : « Ce serait une bonne idée ! » Je paraphrase Gandhi : « L’éducation, ce serait une bonne idée ! »

Car alors, la seule définition du mot peuple, ce serait la numéro 1. Il y a des pauvres qui votent à droite, et des riches à gauche. Un enfant d’origine modeste doit souhaiter acquérir les moyens de son aisance future. Et ses parents aussi. Si le but premier de la République était de prodiguer pour de bon une équité effective, au lieu de vanter une égalité fictive, il n’y aurait plus de classes, plus de gauche ni de droite, plus de partis. Pourquoi faut-il changer toute l’équipe à chaque alternance ? Avec les phénomènes connus de démolition de ce qu’a fait le prédécesseur (Trump et Obama, police de proximité en France), de compissage de lampadaires pour marquer son terrain (réformettes de tout un chacun), etc. Pourquoi ne pas gérer la société comme on gère tout ? Famille, entreprise, association, etc. On délèguerait de bas en haut en partant du quartier jusqu’aux niveau national et supra-national, la promotion serait soignée, justifiée, transparente (ce qui peut aussi se préconiser dans l’entreprise). En impliquant les gens (c’est certainement ça le plus difficile), tout le monde gouverne. Ce système serait une myriacratie.

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_de_formes_de_gouvernements

 

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