Le Caligula de Camus : comment le pouvoir monte à la tête

Macron peut faire penser à Caligula, en tout cas au Caligula de Camus, qui étudie avec le quatrième césar les liens entre pouvoir politique, absurdité et folie.

Étrangeté de l’histoire, Macron est le nom de ce préfet du prétoire romain, chef de la garde prétorienne, bras armé de Tibère, grand exécuteur de sénateurs et de chevaliers, qui devient celui de Caligula, après l’avoir aidé à accéder au pouvoir. Il en sera d‘ailleurs mal récompensé : forcé à se suicider.
Malgré ses exactions, Caligula m’est moins antipathique que le petit pied qui a pris le pouvoir en France en 2017, lui aussi grâce à la courte échelle du monde politique, qu’il a exécuté ensuite lui aussi. Et qui lui aussi se livre à une forme de délire et de mépris.
Mais chez les deux potentats, haine et mépris sont de natures différentes : ils sont « nobles » chez Caligula, tournés vers un patriciat à l’esprit étroit, décadent et servile, un sénat assis sur les dieux et l’empire ; ils sont mesquins et tournés vers le serf, vers l’exécutant, vers le « rien », chez notre Manu. Et tandis que le Caligula de Camus prend conscience de l’absurdité du pouvoir, le Manu des familles s’y complaît.

E. Macron : qu'ils viennent le chercher -24 juillet 2018-Affaire Benalla © Mouvement Communiste

L'histoire moderne se méfie de la légende néfaste attachée à Caligula. On redoute une intox du Sénat ! Par exemple, la mort du vieil empereur Tibère est peut-être naturelle, malgré que le sénat ait propagé la thèse d’un meurtre, par Caligula lui-même, ou par son exécutant Macron. Parce qu’en définitive, c’est bien le Sénat qui a fait assassiner Caligula, par l’intermédiaire du garde prétorien CHEREA. Une liste bien carabinée de ses forfaits et de ses folies était sans doute utile pour justifier sa disparition. Le mythe du tyran à la Platon, cruel, mégalomane et débauché, semble en grande partie formé par le clan de ses assassins.
La relation incestueuse avec sa sœur Drusilla fait partie de ce mythe aujourd’hui remis en question. Là encore, l’histoire classique a peut-être inséré le poncif de l’inceste. Le décès de Drusilla aurait déclenché la folie et la mégalomanie de Caligula, qui se pensa Dieu. En effet, à la mort de Drusilla, celle-ci est divinisée. Troisième apothéose après celles de Jules César et d’Auguste, première pour une femme. De la divinisation de sa sœur à la sienne propre, il n’y a qu’un pas.

Quand Camus s’approprie Caligula, il reprend une partie de la légende : l’empereur devient fou, d’une folie meurtrière et logique, après la mort de sa sœur. Il disparaît quelques jours, erre dans la campagne à la recherche de la lune, qu’il ne trouve pas… Le « Poupon * » se livre ensuite à de nombreuses exactions qu’il veut voir comme la preuve de sa liberté. Il s’agit bien d’une rupture morale, son jeune favori Scipion en témoigne : « Il répétait souvent que faire souffrir était la seule façon de se tromper. » Le Caligula de Camus, comme celui des historiens classiques, souffre de la mort de Drusilla, et c’est ce qui déclenche une prise de conscience.

Mais Camus n’est pas historien, et ne tient ni pour la légende classique, ni pour une réhabilitation. Il écrit une tragédie moderne et donc anachronique : en quelque sorte il fait mieux que réhabiliter Caligula, il l’habite d’une glaciale et logique clairvoyance. Athéisme et mépris de la « classe politique » qui l’environne vont de pair. L’absurdité de toute religion coïncide avec celle de tout pouvoir. Qu’advient-il du pouvoir quand la perversité selon Edgar Poe s’en mêle ? Cette tentation de l’absurde, et du vide ?

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Quelques extraits de Caligula, commencée en 1938 et publiée en 1944

De retour au palais après plusieurs jours d'errance, Caligula déclare à son ministre des finances qui le presse, que tous les patriciens devront tester en faveur de l’état, puis qu’à raison des besoins financiers, ils seront mis à mort ! C’est ce qu’on peut appeler une théorie du ruissellement.

La tentation de l’absurde politique

Acte I Scène IX
[..]
CALIGULA
Si le Trésor a de l’importance, alors la vie humaine n’en a pas. Cela est clair. Tous ceux qui pensent comme toi doivent admettre ce raisonnement et compter leur vie pour rien puisqu’ils tiennent l’argent pour tout. Au demeurant, moi, j’ai décidé d’être logique et puisque j’ai le pouvoir, vous allez voir ce que la logique va vous coûter. J’exterminerai les contradicteurs et les contradictions. S’il le faut, je commencerai par toi.

L’INTENDANT
César, ma bonne volonté n’est pas en question, je te le jure.

[..]

Toute puissance et toute-liberté

Scène XI
[..]
CHEREA
Et pourtant, il faut bien plaider pour ce monde, si nous voulons y vivre.

CALIGULA
Ne plaide pas, la cause est entendue. Ce monde est sans importance et qui le reconnaît conquiert sa liberté. Et justement je vous hais parce que vous n’êtes pas libres. Dans tout l’empire romain, me voici seul libre. Réjouissez-vous, il vous est enfin venu un empereur pour vous enseigner la liberté.
[..]

Devenir un homme

Scène XII

CAESONIA
Tu pleures ?

CALIGULA
Oui, Caesonia.

CAESONIA
Mais enfin, qu’y a-t-il de changé ? S’il est vrai que tu aimais Drusilla, tu l’aimais en même temps que moi et que beaucoup d’autres. Cela ne suffisait pas pour que sa mort te chasse trois jours et trois nuits dans la campagne et te ramène avec ce visage ennemi.

CALIGULA
Qui te parle de Drusilla, folle ? Et ne peux-tu imaginer qu’un homme pleure pour autre chose que l’amour ?

CAESONIA
Pardon, Caïus. Mais je cherche à comprendre.

CALIGULA
Les hommes pleurent parce que les choses ne sont pas ce qu’elles devraient être. (Elle va vers lui) Laisse, Caesonia. (Elle recule) Mais reste près de moi.

CAESONIA
Je ferai ce que tu voudras. (Elle s’assied) À mon âge, on sait que la vie n’est pas bonne. Mais si le mal est sur la terre, pourquoi vouloir y ajouter ?

CALIGULA
Tu ne peux pas comprendre. Qu’importe ? Je sortirai peut-être de là. Mais je sens monter en moi des êtres sans nom. Que ferais-je contre eux ? (Il se retourne vers elle) Oh ! Caesonia, je savais qu’on pouvait être angoissé, mais j’ignorais ce que ce mot voulait dire. Je croyais comme tout le monde que c’était une maladie de l’âme. Mais c’est le corps qui souffre. Ma peau me fait mal, ma poitrine, mes membres. J’ai la tête creuse et le cœur soulevé. Et le plus affreux, c’est ce goût dans la bouche. Ni mort, ni sang, ni fièvre, mais tout cela à la fois. Il suffit que je remue la langue pour que tout redevienne noir et que les êtres me répugnent. Qu’il est dur, qu’il est amer de devenir un homme !

[..]

Devenir un dieu

CALIGULA
Et que me fait une main ferme, de quoi me sert ce pouvoir si étonnant si je ne puis changer l’ordre des choses, si je ne puis faire que le soleil se couche à l’est, que la souffrance décroisse et que les êtres ne meurent plus. Non Caesonia, il est indifférent de dormir ou de rester éveillé si je n’ai pas d’action sur l’ordre de ce monde.

CAESONIA
Mais c’est vouloir s’égaler aux dieux. Je ne connais pas de pire folie.

La raison, c'est les autres

Acte II, Scène II

[..]
CHEREA[..]
Et sans doute ce n’est pas la première fois que, chez nous, un homme dispose d’un pouvoir sans limites, mais c’est la première fois qu’il s’en sert sans limites, jusqu’à nier l’homme et le monde. Voilà ce qui m’effraye en lui et que je veux combattre.

[..]

CHEREA
Oui, laissons continuer Caligula. Poussons-le dans cette voie au contraire. Organisons sa folie. Un jour viendra où il sera seul devant un empire plein de morts et de parents de morts.

[..]

SCÈNE XIV

[..]
LE JEUNE SCIPION
Tous les hommes ont une douceur dans la vie. Cela les aide à continuer. c’est vers elle qu’ils se tournent quand ils se sentent trop usés.

CALIGULA
C’est vrai, Scipion.

LE JEUNE SCIPION
N’y a t-il rien dans la tienne qui soit semblable, à l’approche des larmes, un refuge silencieux ?

CALIGULA
Si, pourtant.

LE JEUNE SCIPION
Et quoi donc ?

CALIGULA, lentement.
Le mépris.

 

Acte III scène I

Novlangue, marionnettes et blasphème

Caligula donne un spectacle grotesque, où il est costumé en Vénus, assisté de Caesonia et de Hélicon. Les patriciens, qui en sont les spectateurs forcés, doivent répéter en chœur les paroles, toutes absurdes. En voici quelques exemples :

Déesse des douleurs et de la danse…

Toi qui es comme un rire et un regret…

une rancœur et un élan…

Enseigne nous l’indifférence qui fait renaître les amours…

Instruis-nous de la vérité de ce monde qui est de n’en pas avoir…

Comble-nous de tes dons, répands sur nos visages ton impartiale cruauté, ta haine toute objective ; ouvre au-dessus de nos yeux tes mains pleines de fleurs et de meurtres.

 

La tentation de l’absurde politique

Acte III, Scène II

CALIGULA
[..]
Tout ce qu’on peut me reprocher aujourd’hui, c’est d’avoir fait encore un petit progrès sur la voie de la puissance et de la liberté. Pour un homme qui aime le pouvoir, la rivalité des dieux a quelque chose d’agaçant. J’ai supprimé cela. J’ai prouvé à ces dieux illusoires qu’un homme, s’il en a la volonté, peut exercer, sans apprentissage, leur métier ridicule.

SCIPION
C’est cela le blasphème, Caïus.

CALIGULA
Non, Scipion, c’est de la clairvoyance. J’ai simplement compris qu’il n’y a qu’une façon de s’égaler aux dieux : il suffit d’être aussi cruels qu’eux.

[..]

SCIPION
En attendant beaucoup d’hommes meurent autour de toi.

CALIGULA
Si peu, Scipion, vraiment. Sais-tu combien de guerres j’ai refusées ?

SCIPION
Non.

CALIGULA
Trois. Et sais-tu pourquoi je les ai refusées ?

SCIPION
Parce que tu fais fi de la grandeur de Rome.

CALIGULA
Non. Parce que je respecte la vie humaine.

SCIPION
Tu te moques de moi, Caïus.

CALIGULA
Ou du moins je la respecte plus que je ne respecte un idéal de conquête. Mais il est vrai que je ne la respecte pas plus que je ne respecte ma propre vie. Et s’il m’est si facile de tuer, c’est qu’il ne m’est pas difficile de mourir. Non, plus j’y réfléchis et plus je me persuade que je ne suis pas un tyran.

SCIPION
Qu’importe, si cela nous coûte aussi cher que si tu l’étais.

CALIGULA
Si tu savais compter, tu saurais que la moindre guerre entreprise par un tyran raisonnable vous coûterait mille fois plus cher que les caprices de ma fantaisie.

SCIPION
Mais du moins ce serait raisonnable et l’essentiel est de comprendre.

CALIGULA
On ne comprend pas le destin et c’est pourquoi je me suis fait destin. J’ai pris le visage bête et incompréhensible des dieux. C’est cela que tes compagnons de tout à l’heure ont appris à adorer.

SCIPION
Et c’est cela le blasphème, Caïus.

CALIGULA
Non, Scipion, c’est de l’art dramatique ! L’erreur de tous ces hommes, c’est de ne pas croire assez au théâtre. Ils sauraient sans cela qu’il est permis à tout homme de jouer les tragédies célestes et de devenir dieu. Il suffit de se durcir le cœur.

SCIPION
Peut-être en effet, Caïus. Mais si cela est vrai, je crois qu’alors tu as fait le nécessaire pour qu’un jour, autour de toi, des légions de dieux humains se lèvent, implacables à leur tour, et noient dans le sang ta divinité d’un moment.

CAESONIA
Scipion !

CALIGULA
Laisse, Caesonia. Tu ne crois pas si bien dire, Scipion : j’ai fait le nécessaire. J’imagine difficilement le jour dont tu parles. Mais j’en rêve quelques fois. Et sur tous les visages qui s’avancent alors du fond de la vie amère, dans leurs traits tordus par la haine et l’angoisse, je reconnais, en effet, avec ravissement, le seul dieu que j’aie adoré en ce monde : misérable et lâche comme le cœur humain.

 

* L’enfant Caligula, élevé au milieu des soldats, en était adoré. Raison pour laquelle son accession au pouvoir est populaire. Le peuple après l’armée le surnommera le Poupon. L’autre surnom de Caïus est dû à ses petites chaussures, faites pour ses petits pieds d’enfant.

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