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Billet de blog 21 décembre 2024

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Ballade des putes du temps jadis

Souvent les poètes célèbrent le corps séparément du cœur. Mais ce n’est le cas ni de Baudelaire, ni de Moustaki, ni de Brassens.

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En 1840, Baudelaire, dix-neuf ans, a une liaison avec une petite prostituée juive du quartier latin, Sarah, dite « Louchette ». Elle l’inspirera.
La misère de Sarah et l’amour que lui porte Charles, c’est poignant. Motif littéraire, qui ne naît peut-être pas avec Villon, puisque sa ballade à Margot ne met l’accent ni sur l’amour ni sur la misère, mais tout culment sur le cul ! Villon s’émeut des pendus, mais pas des putains. Peut-être parce qu’il est aussi misérable qu’elles. Souvent les poètes célèbrent le corps séparément du cœur. Mais ce n’est le cas ni de Baudelaire, ni de Moustaki, ni de Brassens. La poésie est un miracle continu. Une inspiration faite de lecture, d’émoi, et d’écriture. De réécriture, pourrait-on dire.

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    Je n’ai pas pour maîtresse une lionne illustre :
    La gueuse, de mon âme, emprunte tout son lustre ;
    Invisible aux regards de l’univers moqueur,
    Sa beauté ne fleurit que dans mon triste cœur.

    Pour avoir des souliers elle a vendu son âme.
    Mais le bon Dieu rirait si, près de cette infâme,
    Je tranchais du Tartufe et singeais la hauteur,
    Moi qui vends ma pensée et qui veux être auteur.

    Vice beaucoup plus grave, elle porte perruque.
    Tous ses beaux cheveux noirs ont fui sa blanche nuque ;
    Ce qui n’empêche pas les baisers amoureux.
    De pleuvoir sur son front plus pelé qu’un lépreux.

    Elle louche, et l’effet de ce regard étrange
    Qu’ombragent des cils noirs plus longs que ceux d’un ange,
    Est tel que tous les yeux pour qui l’on s’est damné
    Ne valent pas pour moi son oeil juif et cerné.

    Elle n’a que vingt ans ; – la gorge déjà basse
    Pend de chaque côté comme une calebasse,
    Et pourtant, me traînant chaque nuit sur son corps,
    Ainsi qu’un nouveau-né, je la tette et la mords,

    Et bien qu’elle n’ait pas souvent même une obole
    Pour se frotter la chair et pour s’oindre l’épaule,
    Je la lèche en silence avec plus de ferveur
    Que Madeleine en feu les deux pieds du Sauveur.

    La pauvre créature, au plaisir essoufflée,
    A de rauques hoquets la poitrine gonflée,
    Et je devine au bruit de son souffle brutal
    Qu’elle a souvent mordu le pain de l’hôpital.

    Ses grands yeux inquiets, durant la nuit cruelle,
    Croient voir deux autres yeux au fond de la ruelle,
    Car, ayant trop ouvert son coeur à tous venants,
    Elle a peur sans lumière et croit aux revenants.

    Ce qui fait que de suif elle use plus de livres
    Qu’un vieux savant couché jour et nuit sur ses livres,
    Et redoute bien moins la faim et ses tourments
    Que l’apparition de ses défunts amants.

    Si vous la rencontrez, bizarrement parée,
    Se faufilant, au coin d’une rue égarée,
    Et la tête et l’oeil bas comme un pigeon blessé,
    Traînant dans les ruisseaux un talon déchaussé,

    Messieurs, ne crachez pas de jurons ni d’ordure
    Au visage fardé de cette pauvre impure
    Que déesse Famine a par un soir d’hiver,
    Contrainte à relever ses jupons en plein air.

    Cette bohème-là, c’est mon tout, ma richesse,
    Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse,
    Celle qui m’a bercé sur son giron vainqueur,
    Et qui dans ses deux mains a réchauffé mon coeur.

Charles Baudelaire

Illustration 1


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Sarah

La femme qui est dans mon lit
N'a plus vingt ans
Depuis longtemps
Les yeux cernés
Par les années
Par les amours
Au jour le jour
La bouche usée
Par les baisers
Trop souvent, mais
Trop mal donnés
Le teint blafard
Malgré le fard
Plus pâle qu'une
Tâche de lune

La femme qui est dans mon lit
N'a plus vingt ans
Depuis longtemps
Les seins si lourds
De trop d'amour
Ne portent pas
Le nom d'appas
Le corps lassé
Trop caressé
Trop souvent, mais
Trop mal aimé
Le dos vouté
Semble porter
Des souvenirs
Qu'elle a dû fuir

La femme qui est dans mon lit
N'a plus vingt ans
Depuis longtemps
Ne riez pas
N'y touchez pas
Gardez vos larmes
Et vos sarcasmes
Lorsque la nuit
Nous réunit
Son corps, ses mains
S'offrent aux miens
Et c'est son cœur
Couvert de pleurs
Et de blessures
Qui me rassure

Georges Moustaki

Interprétation Moustaki

Interprétation Reggiani

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Complainte des filles de joie

Bien que ces vaches de bourgeois 
Les appellent des filles de joie 
C'est pas tous les jours qu'elles rigolent,
Parole, parole,
C'est pas tous les jours qu'elles rigolent.
Car, même avec des pieds de grue, 
Faire les cent pas le long des rues 
C'est fatiguant pour les guibolles,
Parole, parole,
C'est fatiguant pour les guibolles.
Non seulement elles ont des cors, 
Des oeils-de-perdrix, mais encor 
C'est fou ce qu'elles usent de grolles,
Parole, parole,
C'est fou ce qu'elles usent de grolles.
Y'a des clients, y'a des salauds 
Publicité
Qui se trempent jamais dans l'eau. 
Faut pourtant qu'elles les cajolent,
Parole, parole,
Faut pourtant qu'elles les cajolent.
Qu'elles leur fassent la courte échelle 
Pour monter au septième ciel. 
Les sous, croyez pas qu'elles les volent,
Parole, parole,
Les sous, croyez pas qu'elles les volent.
Elles sont méprisées du public, 
Elles sont bousculées par les flics, 
Et menacées de la vérole,
Parole, parole,
Et menacées de la vérole
Bien qu'toute la vie elles fassent l'amour, 
Qu'elles se marient vingt fois par jour, 
La noce est jamais pour leur fiole,
Parole, parole,
Publicité
La noce est jamais pour leur fiole.
Fils de pécore et de minus, 
Ris pas de la pauvre Vénus, 
La pauvre vieille casserole,
Parole, parole,
La pauvre vieille casserole.
Il s'en fallait de peu, mon cher, 
Que cette putain ne fût ta mère, 
Cette putain dont tu rigoles,
Parole, parole,
Cette putain dont tu rigoles.

Georges Brassens

https://www.youtube.com/watch?v=Nq0_-UORyqs

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