Décoloniser les provinces, 6 : Comment faire ? Pour un communalisme libertaire

« Nous sommes de presque toutes les expéditions punitives décidées par les États-Unis depuis 1991 — qui ont causé pas moins de quatre millions de morts chez les musulmans. » « Le découpage de l'Afrique a été effectué au détriment des ethnies qui sont les véritables cellules de base politiques, avec leurs organisations, leurs chefferies, leurs traditions, leurs coutumes, leurs langues. »

 Au temps où il était de gauche, Michel Rocard avait publié un texte intitulé Décoloniser la province. C'était aux rencontres de Grenoble en 1966 ; il s'agissait d'un Rapport général proposé par le comité d'initiative aux délibérations des colloques sur la vie régionale en France. Le texte se concluait ainsi : « L'avenir de la démocratie comme de l'équilibre économique en France est menacé par la dévitalisation relative de la province. Les expériences de décentralisation n'y ont rien changé. Elles ont échoué parce qu'elles ne concernaient pas les conditions qui régissent la décision. Le problème consiste donc à sortir celle-ci de Paris pour tout ce qui n'est pas d'importance nationale. Pour parvenir à ce résultat, décentraliser la décision en France, il faut créer des institutions régionales et locales de taille utile, ce qui signifie remembrer celles qui existent, les doter d'une masse budgétaire totale égale à peu près au double de ce qu'elle est actuellement par rapport au produit national, et les peupler d'hommes qui auront conduit et chercheront à terminer leurs carrières en province, qui auront donc trouvé dans quelques grandes villes autres que Paris l'alimentation intellectuelle nécessaire à la vie d'élites locales responsables. Dans un tel contexte, il sera à nouveau possible non seulement de créer des emplois en province, mais de parvenir à ce que les centres de décision régionaux eux-mêmes animent le développement régional, sous la pression et le contrôle des forces sociales de chaque région, représentées dans les assemblées compétentes. » Et puis ceci pour finir : « L'avenir économique des Français exige un certain nombre de décisions qui correspondent à la recherche d'une plus grande démocratie : c'est à quoi l'on reconnaît que la politique proposée est bien dans la tradition permanente du Socialisme. »
Les socialistes n'ont bien sûr rien fait de ce texte. Il n'a rien perdu de sa fraîcheur et de son actualité. « Décoloniser la province », voilà un programme radical pour les prochaines présidentielles, car il prend les choses à la racine, aurait dit Marx. C'est ici que s'annoncent les fruits.

D'aucuns diront que la solution girondine et locale, départementale et régionale existe déjà car c'est le maillage administratif français ; et ils auront en partie raison. Il y a en effet des communes, des communautés de communes, des cantons, des arrondissements, des départements, des régions et, à chacun de ces niveaux, des élections et des élus.
Mais il manque une réelle autonomie à ces instances. La commune, qui est le premier échelon, ne dispose pas de grands pouvoirs. La logique verticale consubstantielle au jacobinisme fait que l'instance supérieure prend toujours la main.
Jadis, c'était l'État qui disait la loi, le droit.
Aujourd'hui, depuis qu'en vertu de Maastricht la souveraineté a été abandonnée à une Europe transnationale qui fait la loi aux États soumis, c'est le Conseil européen qui décide pour les nations. La commune n'a qu'à obéir et appliquer les règlements votés à Bruxelles après avoir été pensés, conçus et rédigés par des technocrates insoucieux du réel et tout à leur idéologie.
Dans le village où, jadis, les petits producteurs des alentours venaient vendre leurs produits, volailles et lapins, crème et beurre, lait et œufs, confitures et miel, le tout produit selon d'ancestrales façons écologiquement propres et naturelles, les directives européennes ont imposé leur loi concernant le conditionnement, le transport, la conservation, l'exposition, le remballage, l'étiquetage, la traçabilité, sinon le calibrage !
De sorte qu'incapables de faire face à cette technocratisation et à cette bureaucratisation de la vente, ces petits producteurs ont plié boutique. Il ne reste plus aux ruraux qu'à se fournir dans les supermarchés les plus proches où les poulets ont été lavés à l'eau de javel après avoir été occis par l'arrachage industriel de la tête, où le miel est confectionné sans abeilles à partir de sucres industriels en provenance de Chine, où les confitures sont une cristallisation de sucre de synthèse autour d'un fruit minimal, où les crevettes ont été pêchées à un endroit de la planète, décortiquées dans un autre, conditionnées dans un troisième, acheminées à haute dose de trace carbone et vendues congelées sous plastique.
Outre la disparition de la convivialité du marché, outre la mort des petits producteurs, outre la disparition de ces produits aux saveurs et textures, aux goûts et aux flaveurs inégalés, outre l'impossibilité d'un jugement de goût digne de ce nom chez les enfants à cause de l'uniformisation des produits, il faut également compter avec une augmentation exponentielle des pathologies lourdes dues à l'ingestion d'aliments perfusés de produits chimiques afin de permettre leurs transports d'un bout à l'autre de la planète et leur conservation. Dans cette configuration, l'invitation à manger cinq fruits et légumes par jour est proprement homicide sous couvert hygiéniste.
En Normandie, pays d'élevage où la race normande à la viande persillée a laissé place à la Prim'Holstein néerlandaise moins savoureuse, mais pisseuse de lait, donc plus rentable au regard de la Politique agricole commune, les supermarchés vendent une viande en provenance d'Argentine.
Le communalisme devrait permettre que les lois qui régissent un marché de village ou de ville moyenne ne relèvent plus des bureaux de Bruxelles mais de décisions locales ou départementales. Le technocrate urbain qui n'a jamais vu un fromage de chèvre ailleurs que sous vide dans son supermarché ou chez son fromager bobo n'a pas à légiférer sur sa vente dans un marché de village des Pyrénées.
Le jacobinisme français a exporté son schéma centralisateur et étatique partout sur la planète. Le découpage colonial de l'Afrique en nations a été effectué selon ce principe, et ce, au détriment des ethnies qui sont les véritables cellules de base politiques, avec leurs organisations, leurs chefferies, leurs traditions, leurs coutumes, leurs langues. Les États africains conçus par des politiques formatés à l'idéologie parisienne coupent des ethnies en morceaux. Certaines, explosées, s'étendent même parfois sur plusieurs États de type jacobin...
Les boucheries de la guerre d'Algérie auraient pu n'avoir pas lieu si le projet antijacobin et fédéraliste formulé en mars-avril 1958 par Albert Camus dans l'avant-propos d'Actuelles III avait été entendu : il militait alors pour « une Algérie constituée par des peuplements fédérés, et reliés à la France ». Mais l'hégémonie de Sartre, le jacobin emblématique, sur la pensée de l'époque, empêchait que soit même entendue sa formule fédéraliste qui aurait permis aux Arabes, aux Berbères, aux Juifs, aux Européens de continuer à vivre en paix dans un même pays avec une répartition équitable des pouvoirs, des droits et des devoirs. Camus proposait de penser l'organisation politique à partir du « douar-commune ». Dans Misère dans la Kabylie, il souhaitait en effet réaliser « au cœur du pays kabyle une sorte de petite république fédérative inspirée des principes d'une démocratie vraiment profonde ». L'auteur de L'Homme révolté proposait ainsi une formule communaliste dont on a détruit la potentialité en prétendant, dans les salons germanopratins, qu'il s'agissait d'une proposition néocoloniale.
De même avec le conflit israélo-palestinien, qui ne trouvera jamais de solution tant qu'on n'ira pas la chercher dans la formule girondine fédéraliste antijacobine qui ne milite pas pour deux États se faisant face, avec chacun leurs armées, leurs drapeaux, leurs hymnes, leurs polices, leurs services secrets, leurs monnaies, mais pour deux peuples sémites et abrahamiques vivant sur une même terre — ce qui est déjà le cas...
Le jacobinisme n'aime pas la commune qui est l'unité de base organiciste parce qu'il préfère l'abstraction intellectuelle et conceptuelle de la Nation qui nie la vivacité communale pour en faire la pièce morte d'un puzzle national qui, seul, aurait droit de vie. La Nation est une idée ; la commune, une réalité.
La Suisse dispose par exemple d'une très ancienne tradition communaliste. C'est elle que voulut briser la Révolution française dans sa formule jacobine quand la France envahit la Suisse en 1798 et proclame la République helvétique « une et indivisible » avec un Directoire de cinq membres nommés par Paris pour appliquer la politique... décidée dans la capitale française ! Les fédéralistes suisses partisans de l'autonomie cantonale s'opposent alors aux nationalistes jacobins au point qu'une guerre civile en découle. En 1803, la Suisse redevient, pour le rester, un État confédéral formé d'États souverains. En 1815, avec la chute de Napoléon, autre jacobin emblématique, les cantons augmentent leur souveraineté. C'est à cette époque que ce pays qui refuse la formule jacobine de l'État centralisateur et conquérant opte pour la neutralité — une autre idée que nous pourrions emprunter à la Confédération.

La démocratie n'a pas été inventée en Grèce, comme le disent les tenants de l'histoire officielle. La fausse démocratie grecque s'avère en effet une véritable oligarchie : la moitié des Athéniens que sont les Athéniennes en est exclue, de même les métèques, les étrangers domiciliés à Athènes, ou bien les esclaves, ou bien encore les personnes qui ne sont pas nées de citoyens. Reste une poignée d’aristocrates : des mâles nés de parents athéniens, citoyens eux-mêmes.
Dans la Capacité politique des classes ouvrières, Proudhon formule sa règle politique en partant de l'immanence communale : « La commune est par essence, comme l'homme, comme la famille, comme toute individualité et toute collectivité intelligente, morale et libre, un être souverain. En cette qualité la commune a le droit de se gouverner elle-même, de s'administrer, de s'imposer des taxes, de disposer de ses propriétés et de ses revenus, de créer pour sa jeunesse des écoles, d'y installer des professeurs, de faire sa police, d'avoir sa gendarmerie et sa garde civique ; de nommer ses juges, d'avoir ses journaux, ses réunions, ses sociétés particulières, ses entrepôts, sa banque, etc. La commune, en conséquence, prend des arrêtés, rend des ordonnances : qui empêche qu'elle aille jusqu'à se donner des lois ? » Puis, plus loin, toujours à propos de la commune : « Elle discute publiquement, au sein du conseil municipal, dans ses journaux et dans ses cercles, tout ce qui se passe en elle et autour d'elle, qui touche à ses intérêts et qui agite son opinion. Voilà ce qu'est une commune : car voilà ce qu'est la vie collective, la vie politique. »
Les tenants jacobins d'une Europe qui impose son libéralisme de façon autoritaire en partant du haut, de façon théocratique, auront du mal à ne pas souscrire à cette version, réellement démocratique, puisque ce sont les mêmes qui, au nom du Brexit, ont récemment réactivé cette vieille idée communaliste en demandant que Londres se déclare ville indépendante !
Chiche qu'on élargisse cette bonne idée à toutes les communautés, des plus petits villages aux plus grandes mégapoles et qu'on milite pour une souveraineté recouvrée s'administrant seule via un conseil autogéré qui fasse vraiment la loi !
Certes, il faut repenser le conseil municipal et les autres instances élues afin d'éviter qu'elles soient elles aussi une émanation jacobine qui finit par culminer dans un maire, un président de conseil départemental ou régional devenant l'équivalent du roi imposant ses caprices sous couvert de représenter des électeurs privés de pouvoir contrôleur une fois la fonction conférée. Il faut une assemblée réellement délibérante avec un véritable conseil authentiquement municipal, départemental et régional, autrement dit une assemblée sans autre chef que celui qui se trouve élu avant délibération et remplacé à la réunion suivante.

Ce conseil et ce communalisme libertaire ont une histoire, c'est celle qui, du Testament de Jean Meslier au début du XVIIIe siècle au Municipalisme libertaire de Murray Bookchin au XXième siècle, en passant par Du principe fédératif de Proudhon au XIXième siècle, traverse le temps en contre-histoire girondine de la démocratie. Elle permet à John Holloway de publier en 2002 un livre dont le titre est aussi un manifeste : Changer le monde sans prendre le pouvoir. Il s'agit là d'un archipel libertaire totalement indépendant de la tradition anarchiste du XIXième siècle trop souvent marquée par le marxisme, dont elle ne se distingue souvent que sur les moyens. La révolution autoritaire, sanglante, armée, barbelée, militarisée laisse place à une autre formule : libertaire, contractualiste, pacifiste, délibérante.
Ce contre-pouvoir des Multitudes s'oppose au pouvoir de l'Un qu'est l'État dont la machinerie se trouve à Paris. Le communalisme libertaire réactive la proposition faite à la tribune de la Convention le 25 septembre 1792 par Lasource, député girondin du Tarn qui meurt guillotiné avec les autres Girondins : « Je crains le despotisme de Paris, et je ne veux pas que ceux qui disposent de l'opinion des hommes qu'ils égarent dominent la Convention nationale et la France entière. Je ne veux pas que Paris, dirigé par des intrigants, devienne dans l'empire français ce que fut Rome dans l'empire romain. Il faut que Paris soit réduit à un quatre-vingt-troisième d'influence, comme chacun des autres départements. Jamais je ne ploierai sous son joug ; jamais je ne consentirai qu'il tyrannise la république, comme le veulent quelques intrigants contre lesquels j'ose m'élever le premier, parce que je ne me tairai jamais devant aucune espèce de tyran. »
Lisons également la lettre que le Girondin Roland écrit à la Convention le 30 septembre de cette même année : « Sans doute Paris a bien servi la liberté : c'est pour cela qu'il ne faut pas permettre que des aveugles ou des pervers l'y étouffent et l'enchaînent au nom du peuple qu'ils abuseraient ; c'est pour cela que Paris doit se réduire à sa quatre-vingt-troisième portion d'influence, car une influence plus étendue pourrait inciter des craintes, et rien ne serait plus nuisible à Paris que les mécontentements ou la défiance des départements. »
La France ayant en effet été découpée en 83 départements par la Constituante le 15 janvier 1790, les Girondins ne veulent pas que Paris, l'un des 83 départements, fasse la loi aux 82 autres — comme c'est le cas depuis. Dans leur Histoire et dictionnaire de la Révolution française, Jean Tulard et les siens écrivent : « Si la France entière souhaite des réformes au début de 1789, très vite Paris va s'arroger le droit exclusif de représenter tout le pays. »
Cette situation de domination de Paris sur la province, de la capitale sur les régions, des Jacobins centralisateurs sur les Girondins décentralisateurs, s'inscrit dans le droit fil de la centralisation monarchique qui fait la loi depuis les rois capétiens. La Révolution française était plus révolutionnaire dans sa formule girondine que dans sa formule jacobine ...

Le triomphe du jacobinisme a identifié le pouvoir à Paris et à l'État, machine de guerre qui centralise la force en empêchant qu'elle existe aussi dans le reste du pays. Mais l'État jacobin n'est pas la seule forme possible d'État, même si c'est la plus répandue au monde depuis la Révolution française, et ce, à coups d'invasions, de batailles, de guerres, de coups d'État ou, aujourd'hui, de droit d'ingérence.
Il existe une conception girondine de l'État qu'on trouve chez Proudhon, qui, anarchiste, critique l'État jacobin en tant qu'il est l'instrument de domination du capital sur les masses, mais qui, dans Théorie de l'impôt, défend l'État libertaire parce qu'il garantit l'organisation communaliste, mutualiste, fédérative. Dans cette nouvelle configuration, Paris cesse d'être capitale pour devenir ville fédérale.
Le système qui donne au peuple le pouvoir sur lui-même implique qu'il puisse décider également de la politique étrangère de son pays. De la politique étrangère, donc de l'engagement des guerres s'il y a lieu, quand il y a lieu.
Il est dans la logique du jacobinisme de ne pas tolérer ce qui n'est pas lui, ce qui le conduit à exporter son modèle agressif en dehors du pays. Au XIXième siècle, le colonialisme a procédé de cette logique et s'inscrivait dans le droit fil de la Révolution française qui souhaitait, disait-il, exporter les Lumières républicaines à des sauvages auxquels la France apportait ce qu'il était convenu de nommer alors « les bienfaits de la civilisation ».
La politique étrangère de la France est le domaine réservé du chef de l'État, qui ne consulte jamais le peuple pour savoir ce qu'il pense de ses alliances, de son refus d'alliances, de ses changements d'alliances. Un jour, le chef de l'État français reçoit Saddam Hussein, on lui vend des armes et des centrales nucléaires, le lendemain la France détruit son pays et l’assassine ; une fois, un autre chef de l'État invite Bachar el-Assad à assister au défilé de l'armée française sur les Champs-Élysées le jour symbolique du 14 juillet, un défilé dans lequel se trouvent des militaires syriens, quelque temps après la France bombarde son pays ; un beau jour, Kadhafi installe sa tente berbère dans un château de la République, on lui organise une visite privée de Versailles, avant de réduire son pays en poussière et de le faire exécuter dans un pick-up. Combien de morts dans ces aventures ? Connaît-on le chiffre des victimes civiles innocentes induites par notre option belliciste ?
Les élus s'engouffrent comme un seul homme dans la voie ouverte par leur parti qui a décidé d'une politique étrangère selon des critères obscurs. Qui, dans les cinquante dernières années, a décidé de la guerre contre l’Irak ? Contre l' Afghanistan ? Contre la Libye ? Contre le Mali ? Contre la Syrie ? Contre l'État islamique ? Qui et pour quelles raisons ? Pourquoi ces pays, qui, certes, ne sont pas des modèles en matière de droits de l'homme, mais comme la majorité des pays du globe avec lesquels nous commerçons, et non pas d’autres ? Pourquoi pas la Chine ou la Corée, Cuba ou l'Azerbaïdjan, pays en délicatesse avec ces fameux droits de l’homme ? Qui décide ? Le président de la République jacobine, qu'il soit de droite ou de gauche, et ce, par-dessus la tête des citoyens. Depuis des décennies, la droite et la gauche de gouvernement crient à la dette qu'il faut rembourser, à la faillite qui menace, à la nécessité d'imposer une politique d'austérité exigée par Bruxelles qui s'avère d'une grande brutalité pour les Français les plus modestes, à l'incapacité de trouver un seul euro pour augmenter les salaires les plus bas, à trouver de l'argent pour l'agriculture, la santé, l'éducation, la recherche, la sécurité, l'armée, la police, la justice, l'industrie.

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Mais, dans le même temps, ces mêmes droite et gauche de gouvernement trouvent les dizaines de milliards nécessaires pour mener et conduire des guerres dans tous ces pays en estimant naïvement que cette politique belliqueuse dans autant de pays musulmans ne nous vaudra aucune riposte de leur part et de la part de leurs alliés, fussent-ils leurs franchisés, sur notre sol. Nous sommes de presque toutes les expéditions punitives décidées par les États-Unis depuis 1991 — expéditions qui ont causé pas moins de quatre millions de morts chez les musulmans.
Or, ce bellicisme défendu à longueur de médias d'État comme prétendument légitime parce qu'il lutterait contre le terrorisme en France produit l'exact effet inverse, car, de fait, elle le rend possible et l'augmente sur notre territoire. Alors qu'avec son complice il vient d'égorger le père Hamel dans son église de Saint-Etienne-du-Rouvray, l'un des terroristes dialogue avec une religieuse et lui dit : « Quand vous serez à la télévision, vous direz aux autorités : "Tant qu'il y aura les bombardements en Syrie, il y aura des attentats en France. Tous les jours." » Plus la France bombarde l'État islamique, plus les jeunes candidats français au djihad augmentent ! Chacun en convient, alors, pour quelles étranges raisons tous persistent dans cette logique thanatocratique ?
Cette politique étrangère est fautive et coûteuse en millions de morts dans les pays bombardés par nos soins et sur notre sol même en centaines de victimes du terrorisme. Mais quel pouvoir a le citoyen français sur l'argent de ses impôts converti en financement des bombardements et des expéditions punitives effectuées par nos Rafales qui bombardent des villages en générant nombre de victimes innocentes ? Lui demande-t-on son avis pour payer les bombes que la France largue là-bas et qui nous valent ici la terreur contre laquelle nos gouvernements prétendent lutter ?
Les guerres induites par la politique étrangère française ne sont bonnes que pour le porte-monnaie des fabricants et des marchands d'armes qui, pour certains parmi les premiers, possèdent les médias dans lesquels, c'est étrange, on pousse au crime chaque jour que fait le dieu de la Guerre et pour les seconds, c'est étonnant aussi, se retrouvent souvent à financer en douce les campagnes présidentielles de tel ou tel candidat qui défend ensuite ardemment ces politiques bellicistes !
La guerre, comme les autres affaires qui concernent le pays, dont sa politique étrangère, devrait être décidée par votation. Cette votation ne devrait concerner que le cas de guerres défensives. Dans le cas de guerres offensives, comme celles que nous menons en les présentant, c'est une technique de désinformation courante depuis la nuit des temps, comme des guerres défensives, la neutralité s'impose.
La Suisse, qui pourrait nous donner de nombreuses leçons en matière de démocratie, nous en donne une autre avec sa neutralité. Depuis sa défaite contre les Français à la bataille de Marignan en 1515, ce pays a opté pour la neutralité. L'argent qu'elle ne met pas dans les guerres lui permet d'investir dans la machine économique productive ; son existence à l'écart des conflits qui ne la concernent pas lui permet d'être un pays où se préparent les traités de paix. Ainsi, ce pays est devenu un lieu où les droits de l'homme et du citoyen sont probablement mieux observés que dans le pays de Voltaire. Ce pays, soit dit en passant, ignore le chômage et le terrorisme...

L'autogestion nomme la véritable démocratie : celle qui permet au peuple de décider lui-même de ce qui le concerne. Condorcet savait que le suffrage était la meilleure des choses quand il était éclairé et le pire quand il ne l'était pas.
Nos temps idéologiques fonctionnent à la main de fer dans un gant de velours. Ce qui les distingue des régimes autocratiques, tyranniques, sinon dictatoriaux ? Le gant de velours — le velours médiatique.
Ce que les gouvernants veulent que nous pensions, ils nous l'infligent par la presse d'Etat, les médias d'État, subventionnés par l'État. Les journalistes, flanqués de prétendus comiques qui sont en fait des idéologues officiels du régime qui ponctuent juste les litanies de leur catéchisme de ricanements, bourrent les cerveaux comme d'autres les urnes. En cela, notre pays ne vaut guère mieux qu'une République bananière.
Voter, c'est souvent voter pour ce que cette clique médiatique a sélectionné pour le peuple : une soupe de peste ou un bouillon de choléra. Comment vouloir autrement que comme ils veulent que nous voulions ?
En créant des lieux alternatifs qui fonctionnent comme des agoras grecques, des forums romains ou des things scandinaves, des soviets russes, des conseils hongrois, autant de lieux où la parole s'exprime de façon libre, ouverte, où le débat n'est pas pugilat destiné à faire de l'audimat, mais assemblée délibérante avant délibération.
L'Université populaire que j'ai créée à Caen en 2002 en est une esquisse. Avec la région Normandie, nous avons le projet de passer en 2019 à la vitesse supérieure en nous installant dans un lieu en dur qui soit susceptible de constituer un Parlement des idées à même de recréer les conditions de la démocratie véritable, autrement dit à même d'en finir avec l'oligarchie jacobine centralisée à Paris.
Ces parlements des idées pourraient exister dans chacune des régions françaises — des régions à redessiner, bien sûr, en fonction de l'histoire et non des récents caprices technocratiques et politiciens. La réunification des deux Normandie avait un sens géographique et historique. Mais nombre de nouvelles régions sont des hérésies historiques.
Dans chaque lieu où vivent des gens, il faut multiplier ces forums mis en ligne afin que les réseaux infusent le territoire national dans sa totalité. Ces lieux peuvent et doivent générer et fédérer les énergies, les mutualiser. La politique ne doit plus être l'affaire de quelques-uns qui décident pour tous, mais l'affaire de chacun décidant de son destin avec tous. C'est par la fraternité que la liberté, qu'aime tant la droite sans l'égalité, et l'égalité, qu'aime tant la gauche sans la liberté, prennent tout leur sens.

 

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