L’âme du violon

Une once de lutherie

Zaïna est en quatrième. Elle participe depuis quinze jours à un groupe maths et français avec Rayan, Christvie et Kilian. Un soir, elle passe à la librairie-école, avec son vélo crevé. Je répare, on discute. Elle a un violon sur le dos. Elle va apprendre. Elle en a acheté un sur Amazone, 90 €, un 4/4, c’est-à-dire un entier (pas pour un gosse). Mais y a un problème. Le violon a perdu son âme ! Poésie du jour. J’apprends. Je comprends pas super ce qu’elle me dit. C’est un petit truc qu’on entend dinguer quand elle secoue le violon (pas peur, secousses douces). Il prend place sous la pièce qu’elle me montre, qui s’intercale entre la table et les cordes, je saurai bientôt que ça s’appelle le chevalet. Et que sans âme, plus de son, enfin, un son mort, un son zombie, les cordes sont mal tendues. Et puis en plus, elle a perdu une des quatre chevilles (clés qui servent à tendre les cordes). Je commence par récupérer le petit cylindre, je saurai bientôt qu’il est en épicéa, qu’il mesure 6 mm de diamètre. Je galère un peu, faut le faire passer par une ouïe, l’ouverture a à peine la dimension de l’âme, et encore pas partout. On ne peut pas passer les doigts. Je m’en sors et l’en sors en retournant le violon, le tenant au-dessus de moi, et jouant sur l’inclinaison pour faire rouler l’âme, et au final en l’attrapant avec une pince à épiler. Je dis à Zaïna : on va regarder sur internet. On monte et on s’assoit près du serveur. ame + violon.

https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%82me_(lutherie)

— J’ai compris. L’âme est un pilier qui transmet la poussée des cordes sur le fond. Elle empêche l’affaissement de la table. Et elle transmet les vibrations sonores au fond.
D’après son professeur au conservatoire de musique, c’est mort. Elle va louer un violon sur un an. Trente ou quarante euros. C’est le conservatoire qui fait la location.
Il me vient une idée :
— Je dois pouvoir la remettre en place. Puisque le violon est foutu, je vais faire un trou, passer et coller l’âme. Et je reboucherai avec de la pâte à bois. Parles-en à ta tante, si elle est d’accord. Tenez-moi au courant.
Après qu’elle soit repartie, je retourne sur internet.

https://palomavaleva.com/ame-du-violon/

https://www.guillaume-kessler.fr/ame-du-violon

http://www.luthimate.fr/fr/24-outil-pour-ames

https://fr.wikihow.com/placer-un-chevalet-sur-un-violon

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Et là, j’apprends. Que l’âme n’est pas collée, qu’elle est placée avec une « pointe à âme », et positionnée avec une « pince à âme ». Qui n’est pas une pince. Je me souviens d’un client qui fut luthier. Je l’appelle. Il n’a plus aucun outil. Mais il m’explique que les gitans font ça avec deux fourchettes. Pour moi, ce sera des rayons de vélo. Un aiguisé, pour la pointe, l’autre courbé, pour tirer sur le bas ou le haut de l’âme.
En passant, j’ai vu qu’il y a des violons d’étude à 50 €. Je pense que le professeur est soit incompétent, soit malhonnête, et qu’il touche sur les locations. J’appelle la tante de Zaïna. Pas besoin de louer un violon. Je vais remettre l’âme en place. Et je ne percerai aucun trou, c’est rien. Et je trouve les quatre chevilles pour 12 € avec le port. Elle pourra en perdre d’autres ! Ou peut-être qu’elle fera attention.

Voilà l'âme revenue habiter son violon.

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