Jean-Max Sabatier (avatar)

Jean-Max Sabatier

autoentrepreneur

Abonné·e de Mediapart

524 Billets

3 Éditions

Billet de blog 24 décembre 2024

Jean-Max Sabatier (avatar)

Jean-Max Sabatier

autoentrepreneur

Abonné·e de Mediapart

Étrange nuit de Noël

Créolisation chrétienne

Jean-Max Sabatier (avatar)

Jean-Max Sabatier

autoentrepreneur

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

L’histoire du monde est une succession de créolisations. Les civilisations se rencontrent, au sens « sportif » : elles s’affrontent. Sur le plan guerrier, hélas, mais aussi sur le plan intellectuel. Peut-être même peut-on imaginer que le progrès ne vient pas d’autre chose que de ces croisements.

Et au final, ce qui apparaît, c’est un nouveau langage. « Créole » désigne au 19ième siècle un colon américain. La dame créole à laquelle Baudelaire adresse un poème est la femme d’un administrateur chez qui il est reçu lors d’un voyage décidé par son beau-père pour lui apprendre la vie. Et au 20ième siècle, le mot désigne tout habitant de ces anciennes colonies. Par ailleurs, c’est passé en linguistique : on appelle « créole » une langue forgée par la pression d’une langue dominante sur un substrat dominé. Les langues européennes sont des créoles du latin.

Un petit clerc de Troyes, en Champagne, a un jour l’idée de transcrire les légendes bretonnes qu’il entend en « roman », c’est à dire en créole, en français, dans cette même langue française, alors que jusque là on n’écrit guère qu’en latin. Par métonymie, ce premier livre écrit en roman s’appellera un roman. Chrétien de Troyes écrit le premier roman. 

Il transcrit, mais il adapte. C’est ici que se passe la créolisation. La religion est modifiée : le chaudron, symbole de magie et de science, devient vase, calice, cratère. Celui qui a recueilli le sang du christ. Le fétichisme païen passe dans le christianisme. Sûr que la hiérarchie de notre petit moine n’apprécie pas trop. Le moyen âge est aussi l’histoire de la persécution des sorcières par l’église, et donc par la société. Jeanne d’Arc en sera victime, elle qui pourtant n’avait rien de païen ni de sorcier. Mais qui avait le grand tort d’être une femme, et le plus grand tort encore d’avoir sauvé la France et le trône.

À part quelques adaptations, le conte du graal conserve l’essentiel des péripéties et des éléments des contes oraux venus du passé celte. Un savoir pré-scientifique, pertinent (pharmacopée, botanique, zoologie) ou pas (alchimie). Une sorcellerie faite de philtres, d’incantations, de tracés, de pentacles, de runes, de paroles et de pensées. C’est bien parce que les prêtres sont concurrencés par les chamans qu’ils veulent leur peau. Les charlatans vont être remplacés par d’autres, d’une autre sorte.

Étrangement, quasiment toutes les formules magiques présentes dans Harry Potter sont en latin ! Pourtant, il y a UV runes, à Poudlard (à ma connaissance, y a qu’Hermione qui l’a prise). Un peu comme le latin de nos jours ! Ou le grec. Le gaélique ne parlerait à personne. Pour transcrire, plutôt pour prolonger, de nos jours, les romans de Chrétien de Troyes, la langue étrange sera donc le latin.

La petite prof d’Écosse qui va avoir l’idée de transcrire les mythes arthuriens et chrétiens dans le monde occidental moderne et de leur ajouter sa science et sa technique, sa sociologie et sa psychologie, elle, a un nom et un prénom. Johanne Kathleen Rowling. Nouvelle créolisation : l’esthétique, la morale chrétiennes vont rencontrer notre modernité, notre école, notre savoir, notre science, notre philosophie. Et cela donne un univers de plusieurs milliers de pages, que je relis en gros tous les ans.

Dimension arthurienne de Harry Potter

La qualité morale est question souvent centrale. 
L’amour d’Hermione pour Ron se libère quand elle constate que son sens moral prend le pas sur son côté bad boy. Dans le dernier tome, en pleine guerre finale, lui qui se souciait peu du sort des elfes de maison, lui qui abusait parfois de son pouvoir de préfet, lui qui révélait parfois une certaine couardise (face à ses frères par exemple), le voilà qui décide de sauver également les elfes. 
Elle affecte parfois Harry, qui analyse sa rancœur, sa jalousie, qui censure son désir pour Ginny (diminutif de Ginevra, Guenièvre).
Comme dans le cycle arthurien, l’élu doit être « pur ». 
Harry est un héros qui relève de Perceval. Ron relève de Lancelot ou de Tristan. Hermione… relève de Johanne ! 

La quête

Enquête, et quête. L'enquête sur Voldemort, pour le comprendre et pouvoir le deviner, a été menée par Dumbledore. La quête le sera par Harry, Hermione et Ron, qui devront trouver et détruire les horcruxes, dans lesquels réside l’âme, c’est à dire l’immortalité, de Voldemort. Notons que l'épée de Godric Gryffondor, telle Excalibur se présente aux héros. Non pas sur l'eau mais sous la glace. Nécessaire pour détruire les horcruxes, elle sera prise par Ron, qui vient de revenir après avoir déserté, qui sauve Harry, et qui détruit le maudit premier horcruxe, maléfique, que les trois ados portent tour à tour.

Dimension christique de Harry Potter

Harry Potter est d'abord un bébé. Normal. Ce que je veux dire, c’est que son histoire commence quand il a un an. Et il est survivant. Et il est aussi vainqueur. Voldemort vient de tuer ses parents, mais c’est à lui qu’il en veut. Il dirige vers lui le sortilège de la mort, mais, fait unique dans toute l’histoire des sorciers, son rayon lui revient en pleine poire. Il ne succombe pas, mais presque : réduit à l’état de fantôme vague et errant. Harry s’en sort avec une simple cicatrice sur le front. Harry présente un stigmate.
Harry est aussi une idole. Il ne l’apprendra que lors de sa douzième année, mais le monde des sorciers a été libéré de Voldemort grâce à lui.


Peu de temps avant le combat final, Harry découvre qu’il doit se sacrifier. Il a une parcelle de l’âme de Voldemort en lui, il est lui-même le huitième horcruxe, et sa propre mort est condition sine qua non de celle de Voldemort. Il connaît le doute et la tristesse. Il va résolument affronter en combat singulier Voldemort, devant tous les belligérants rassemblés. Il est touché de nouveau par le sortilège de la mort. Il semble mort. Il est mort pour tous. Désolation et rires, cris de douleur et de joie.
Suit une scène surréaliste. Il se trouve dans un lieu très grand et vide. Il converse avec Dumbledore (mort depuis un an). Qui lui explique qu’il ne sait pas très bien s’il doit vraiment être sacrifié. Mais qu’il doit quand-même affronter Voldemort. En fait, le principal était qu’il accepte son sacrifice pour sauver le monde. Alors Harry revient, ressuscite.

Étrange nuit de Noël. 

Douce, sainte. Merveilleuse, mais ancienne, plus ancienne que Jésus. Les quatre jours d’écart avec la nuit la plus courte, c’est à dire avec le retour d’un espoir du jour, du soleil, de la chaleur, du printemps et de la vie, sont volonté de l’Église de tordre le coup aux rites païens. La vraie fête d’hiver, c’est celle du solstice, bien sûr. Noël va ajouter le retour du sauveur.

Toujours dans le dernier tome, Les Reliques de la mort, Harry a estimé qu'il était nécessaire d’aller à Godric Hollows, village où il est né, où ses parents sont morts, et où ils sont enterrés. Village aussi où a vécu Dumbledore. Il arrive en compagnie d'Hermione à Godric’s Hollow, sans savoir que c’est la nuit de Noël. 

___________

Ici, la neige était tassée. Elle était devenue dure et glissante, là où des passants l'avaient foulée toute la journée. Des villageois se croisaient devant eux, leurs silhouettes brièvement éclairées par la lumière des réverbères. Ils entendirent des éclats de rire et quelques échos d'un morceau de pop music lorsque la porte d'un pub s'ouvrit et se referma. Puis un chant de Noël s'éleva à l'intérieur de la petite église. 
— Harry, je crois que c'est la veille de Noël ! dit Hermione. 
— Ah bon ? 
Il avait perdu la notion des dates. Ils n'avaient pas vu un journal depuis des semaines. 
— J’en suis sûre, affirma Hermione, les yeux fixés sur l'église. C'est... c'est là qu'ils sont, non ? Ton père et ta mère ? Je vois le cimetière derrière. 
Harry éprouva une sensation qui allait au-delà de l'excitation, quelque chose qui se rapprochait davantage de la peur. À présent qu'il était si près, il se demandait si, finalement, il avait vraiment envie de voir. Peut-être Hermione savait-elle ce qu'il ressentait car elle lui saisit la main et l'entraîna avec elle, prenant l'initiative pour la première fois. Mais lorsqu'ils furent arrivés au centre de la place, elle s'immobilisa soudain. 
— Harry, regarde ! 

Illustration 1

Elle montrait du doigt le monument aux morts. Au moment où ils étaient passés devant, il s'était transformé. Au lieu d'un obélisque couvert de noms, il y avait maintenant une statue représentant trois personnes : un homme avec des lunettes et des cheveux en bataille, une belle femme à la longue chevelure, aux traits bienveillants, et un bébé qu'elle portait dans les bras. De la neige s'était déposée sur leurs têtes, comme des casquettes blanches et duveteuses. 
Harry s'approcha, contemplant le visage de ses parents. Il n'aurait jamais imaginé qu'il puisse y avoir une statue... Il trouvait tellement étrange de se voir représenté dans la pierre, comme un bébé heureux, sans cicatrice sur le front... 
— Viens, dit-il, après avoir regardé la sculpture tout son soûl. Ils se tournèrent à nouveau vers l'église. En traversant la rue, il jeta un regard par-dessus son épaule. La statue était redevenue un monument aux morts. 
Le chant de Noël s'amplifia à mesure qu'ils approchaient de l'église. Harry en avait la gorge serrée. Il ramenait en force dans sa mémoire les souvenirs de Poudlard, Peeves qui vociférait des versions grossières de cantiques traditionnels en se cachant dans des armures, les douze sapins de Noël de la Grande Salle, Dumbledore coiffé d'un chapeau trouvé dans un pétard surprise, Ron vêtu d'un pull tricoté à la main... 
Il y avait une porte étroite à l'entrée du cimetière. Hermione la poussa aussi silencieusement que possible et ils se faufilèrent par l'ouverture. De chaque côté du chemin glissant qui menait aux portes de l'église, l'épaisse couche de neige était restée vierge. Ils s'avancèrent sur cette surface immaculée, creusant de profondes ornières dans leur sillage tandis qu'ils contournaient l'édifice, attentifs à demeurer dans l'ombre, sous les vitraux illuminés. 
Derrière l'église, des rangées de tombes enneigées se dressaient sur l'étendue bleu pâle du sol, parsemée d'éclats rouges, verts et or, là où les vitraux projetaient leurs reflets. La main serrée sur sa baguette, dans la poche de sa veste, Harry se dirigea vers la tombe la plus proche. 
— Regarde, quelqu'un qui s'appelait Abbot, c'est peut-être un parent éloigné d'Hannah ? 
— Parle plus bas, le supplia Hermione. 
Ils s'enfoncèrent de plus en plus profondément dans le cimetière, leurs pas laissant derrière eux des traces sombres dans la neige. Ils se penchaient pour regarder les inscriptions des pierres tombales, scrutant de temps à autre l'obscurité pour s'assurer qu'ils étaient seuls. 
— Harry, là ! 
Deux rangées de tombes le séparaient d'Hermione. Il dut revenir sur ses pas en pataugeant dans la neige, son cœur lui martelant littéralement les côtes. 
— C'est... 
— Non, mais regarde ! 
Elle montra une pierre sombre. Harry se pencha et vit sur le granit gelé, constellé de lichen, le nom de KENDRA DUMBLEDORE. Un peu au-dessous de ses dates de naissance et de mort, il était écrit « ET SA FILLE ARlANA ». Il y avait aussi une citation : 

Là où est ton trésor sera aussi ton cœur *

[…] 

Peu après, Hermione et Harry se trouvent devant la tombe des parents de Harry.

JAMES POTTER, NÉ LE 27 MARS 1960,
MORT LE 31 OCTOBRE 1981
LILLY POTTER, NÉE LE 30 JANVIER 1960,
MORTE LE 31 OCTOBRE 1981

LE DERNIER ENNEMI QUI SERA DÉTRUIT, C’EST LA MORT **

_______________

* Mathieu 6, 20-21
mais amassez-vous des trésors dans le ciel, où la teigne et la rouille ne détruisent point, et où les voleurs ne percent ni ne dérobent. Car là où est ton trésor, là aussi sera ton coeur.

** Corinthiens 15, 26

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.