Comment l’État profond a désindustrialisé la France

Par Georges KUZMANOVIC, président de "République Souveraine" et Jean-Charles HOURCADE, responsable de la commission industrie de République souveraine ; pompé sur Front Populaire. J'ai viré les statistiques qui décrivent la désindustrialisation. Retour sur l'affaire Alstom. Montebourg ! Il était pas si mal. Hollande avait foutu Macron à sa place. Ça me fait penser à Mitterrand et Rocard.

L’industrie française est en train de mourir parce que ses fleurons sont vendus les uns après les autres à de grands groupes étrangers. L’idéologie néolibérale fait des ravages et pousse à la ruine l’ensemble de notre économie nationale. Un texte dans le prolongement du numéro 2 de la revue Front Populaire consacré à l’État profond.

La France vit depuis quinze ans un processus mortifère de désindustrialisation massive. Ces dernières années, des pans entiers de l’industrie française ont été liquidés, réduits à leur plus simple expression, ou ont vu leurs centres de décision passer à l’étranger.

Les emplois industriels ont été divisés par deux. En 1974, l’industrie employait 5 millions de salariés en équivalents temps plein. Fin 2016, ce nombre n’était plus que de 2,7 millions, soit une perte de 2,3 millions d’emplois directs. Durant la même période, l’ensemble de l’économie ayant employé 6 millions de personnes de plus, la part de l’emploi industriel dans l’emploi total a régressé de 29% à 11,7%.

L’industrie chimique affiche un équilibre. Toutes les autres sont en déficit, y compris l’agroalimentaire, avec des ratios allant du préoccupant au calamiteux pour l’informatique, l’électronique, l’optique, les équipements électriques, les machines-outils et équipements industriels. Ces domaines sont pourtant d’une importance stratégique qui n’est contestée par personne. L’industrie textile est quant à elle sinistrée.

La France est devenue la nation la plus désindustrialisée d’Europe

L’Allemagne a conservé un outil industriel vigoureux qui représente 24% de son PIB, soit plus de deux fois le PIB français. La Suisse, qui n’a pourtant pas l’image d’un pays industriel, a maintenu un secteur industriel qui pèse 22% de son PIB (cf. Claude Sicard, FigaroVox, 23/072020). L’Italie, à la différence de la France, a modernisé et rajeuni un outil de production qui pèse 15% de son PIB. La République tchèque, l’Espagne, la Suède ont su préserver, voire renforcer, leurs capacités industrielles.

La France, à l’exception du Luxembourg, de Chypre, de la Grèce et de Malte – on appréciera la comparaison – est aujourd’hui le pays européen qui a le secteur industriel le plus atrophié de l’Union européenne (UE). « La France a un outil productif sous-dimensionné par rapport à son économie », insiste Louis Gallois, ancien président d’Airbus (Martine Orange, Mediapart, 31/05/2019).

La France bénéficie pourtant d’infrastructures de qualité et d’une force de travail expérimentée et bien formée. Les salaires dans l’industrie qui, à la différence des services, requiert des niveaux de qualification élevés, ne sont pas plus élevés en France que dans d’autres pays comparables. Les taux de marge dans l’industrie en France atteignent depuis 2016 un niveau de 39%, stable depuis la fin des années 90, ce qui permet de mettre en doute le fait que les difficultés de l’industrie soient dues à un niveau trop élevé du coût du travail.

De premiers facteurs d’explication apparaissent en revanche du côté des stratégies poursuivies par les investisseurs, c’est-à-dire les détenteurs des capitaux investis ou susceptibles de s’investir dans l’industrie manufacturière. L’investissement net a tout d’abord reculé dans l’industrie. Alors que les actionnaires ponctionnent lourdement les entreprises (celles du CAC 40 ont versé 57,4 milliards d’euros de dividendes en 2018), l’industrie manufacturière française a désinvesti ces dix dernières années 40 milliards d’euros dans son appareil productif : 200 milliards d’investissement contre 240 milliards d’amortissement (source SYMOP 2017, Syndicat de la machine-outil et de la productique). En conséquence, l’âge moyen du parc machines en France est de dix-neuf ans ! Dans le même temps l’Allemagne maintenait un engagement stable de 600 milliards et l’Italie accroissait le sien de 40 milliards.

Conséquence des stratégies d’investissement et de distribution suivies par les actionnaires, l’efficacité (ou la « productivité ») du capital dans l’industrie (ratio de valeur ajoutée au capital fixe brut) est passée de plus de 40% à moins de 30% de 1978 à 2018, ce qui est considérable. Cela n’a pu qu’encourager la propension traditionnelle du capitalisme français à préférer les stratégies financières aux stratégies industrielles, les activités de distribution ou de luxe aux risques de l’industrie manufacturière.

Mais cette tendance n’est pas nouvelle. Ce qui a radicalement changé depuis les Trente glorieuses, c’est bien l’intervention de l’État profond, qui a abandonné un modèle « commercial-industriel » pour adopter un modèle anglo-saxon « libéral-financier ». Cette évolution s’est accompagnée de l’inféodation de la sphère politique aux élites économiques, du pantouflage et des allers-retours entre la haute fonction publique et le monde des affaires, créant un entre-soi indémêlable, fait de consanguinité, de collusion d’intérêts et de renvois d’ascenseur.

Le Commissariat au Plan, artisan de stratégies industrielles impulsées par le pouvoir politique, a fini par disparaître en 2006. Les dernières tentatives d’Arnaud Montebourg de revitaliser une vision d’« État stratège » furent sèchement sanctionnées par sa révocation en 2014 par François Hollande et son remplacement par Emmanuel Macron. La nomination de ce dernier comme ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique en 2014, et plus encore sa victoire lors de l’élection présidentielle de 2017, illustrent un ultime basculement de l’appareil d’État du côté des intérêts de la finance au détriment de l’industrie.

L’affaire Alstom, révélatrice de la mutation néolibérale du capitalisme français

Alstom était l’un des « champions nationaux » français, porteur des intérêts et des capacités industrielles nationales dans les secteurs stratégiques de l’énergie et du ferroviaire. Le gouvernement des USA, agissant de concert avec General Electric (GE), attaqua Alstom au titre de malversations passées dans des contrats export dans des pays tiers, le menaça d’amendes monumentales, emprisonna le dirigeant de son activité Turbines, menaça son PDG et ses dirigeants opérationnels d’emprisonnement et exigea d’ALSTOM la cession à GE de sa branche Énergie.

En français, de tels agissements se nomment racket, chantage et extorsion de fonds. La réaction normale du gouvernement de tout État souverain digne de ce nom est de s’y opposer, de se battre et de protéger les intérêts nationaux menacés. C’est ce que commença à faire le ministre Montebourg, avec des premiers succès.

Mais tout bascula avec son remplacement au pied levé par Emmanuel Macron, qui organisa avec diligence la capitulation française... Il s’avéra que ce dernier était de longue date favorable aux projets d’accords avec GE, voire qu’il les avait encouragés en sous-main, et que leur issue allait se traduire par des dividendes de plusieurs milliards d’euros pour le groupe Bouygues, actionnaire d’Alstom.

En résumé, la perte de contrôle et le probable démantèlement d’un des joyaux industriels français, essentiel en termes d’indépendance stratégique (entretien des centrales nucléaires, maîtrise de la transition énergétique, propulsion des sous-marins nucléaires, TGV, etc.) ne pesèrent rien face aux intérêts financiers d’un actionnaire opportuniste. Emmanuel Macron alla même jusqu’à préconiser la cession à Siemens du contrôle du pôle ferroviaire d’Alstom, ceci devant générer un dividende supplémentaire de 500 millions d’euros pour Bouygues. Seul le veto inattendu de la direction de la concurrence de la Commission européenne permit d’éviter ce drame.

Arrêtons-nous à ce stade et obligeons-nous à répondre aux questions suivantes : imagine-t-on le gouvernement allemand laissant passer Siemens sous pavillon étranger ? Le gouvernement coréen s’inclinant de même concernant Samsung ou Daewoo, ou celui du Japon s’agissant de NEC ou de Nissan ? Dans ces nations attachées à la préservation de leurs capacités industrielles, le scénario français aurait été considéré comme un acte de haute trahison.

L’Affaire Alstom est emblématique de ce basculement de l’appareil d’État, vampirisé par les détenteurs du pouvoir financier, bancaire et actionnarial. Mais elle n’est pas isolée. Des scénarios similaires continuent à se produire sous nos yeux. Pensons à la liquidation récente d’Alcatel, leader mondial du secteur en 2000, cédé à Nokia, qui casse aujourd’hui un outil industriel et de recherche produit par des décennies d’investissement public. Pensons dans l’ingénierie pétrolière à la vente du fleuron français Technip à un concurrent américain, dans l’industrie chimique à la cession de Rhodia à un groupe belge, dans l’exploration-production gazière à la liquidation programmée des activités de GDF par des fonds anglo-américains, dans le ciment au passage sous pavillon étranger de Lafarge, aux abandons de l’aciérie Ascoval, du papetier Arjowiggins, ou au projet de rachat de Photonis, leader français dans l’optique militaire, par Teledyne, groupe américain lié au Pentagone !

La priorité des actionnaires étant de maximiser les retours financiers à court terme, et l’appareil d’État étant passé sous leur coupe, il ne faut pas s’étonner de voir fleurir des stratégies de naufrageurs et de pilleurs d’épaves telles que celles observées avec Alstom. Certains se demandent pourquoi des dirigeants prêtent la main à de telles stratégies destructrices des intérêts nationaux et du bien public. La réponse est toujours la même : l’argent ! Il y a souvent énormément d’argent à faire en bradant une entreprise industrielle : vente de l’immobilier, cession des brevets, filialisation et cession des activités les plus rentables… Les montants dégagés par ces opérations contribuent à alimenter de multiples circuits : retours d’ascenseur, commissions des banques d’affaires et cabinets juridiques et de conseil, rémunérations diverses, officines politiques...

Le verrou exogène : l’UE et les traités européens

Si l’on considère maintenant les décisions à prendre pour stopper le déclin de l’industrie en France, sauver ce qui peut encore l’être, voire tenter d’amorcer un redressement, certaines mesures s’imposent, comme l’instauration d’un volet minimum de protectionnisme destiné à limiter les importations porteuses de dumping social, environnemental et sanitaire, ou la renégociation des clauses les plus toxiques des accords de libre-échange imposés ces dernières années par la Commission européenne. Ceci entre déjà en contradiction frontale avec ses prérogatives exclusives en matière de commerce international. Mais, circonstance aggravante, ces effets de dumping proviennent pour bonne part de pays membres de l’UE du fait des effets délétères de la circulaire sur les travailleurs détachés, de dumpings salariaux et de législations accommodantes, sans parler de l’évasion fiscale massive organisée par des pays comme le Luxembourg, Malte ou les Pays-Bas et récemment avalisée par la Cour de justice de l’UE.

Il est de ce fait inévitable de remettre en cause les dogmes considérés comme intangibles par les traités européens : libre-échange absolu à l’intérieur de l’UE et en extension constante pour le reste du monde, libre circulation des capitaux et des marchandises, primat de la concurrence « libre et non faussée », supériorité du droit communautaire sur le droit national, interdiction des aides aux entreprises et donc de toute politique industrielle assumée, règles et tribunaux d’arbitrage privés permettant à des multinationales de contester les décisions des États membres, etc.

Les traités européens successifs ont patiemment tissé un vaste système juridique et commercial qui fonctionne comme un mécanisme à « cliquets » : il ne peut évoluer que dans un seul sens, celui de l’idéologie néolibérale et de l’approfondissement des logiques de marché. Tout retour en arrière est interdit. Selon Jean-Claude Juncker, ancien président de l’UE, « il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens ». Les institutions européennes constituent aujourd’hui le véritable centre de commande du néolibéralisme en Europe : Cour de justice de l’UE et Banque centrale européenne pour le cadre d’airain juridique et financier (toutes deux mises hors de portée de tout contrôle démocratique), Commission européenne pour les affaires commerciales et règlementaires, Parlement européen pour amuser la galerie.

La France a d’ores et déjà abandonné des pans entiers de sa souveraineté au profit de l’UE, après l’adoption des dernières versions des traités européens – adoption réalisée par MM. Sarkozy et Hollande au mépris du « non » exprimé par le peuple français lors du référendum de 2005. Emmanuel Macron a pris aujourd’hui leur succession dans le rôle de relais français zélé des politiques élaborées au niveau de l’UE. Combattre sa politique est à l’évidence une première exigence, mais ne pas penser simultanément aux conditions de sortie du cadre actuel des traités européens, et donc de l’UE si nécessaire, condamnerait à l’impuissance et à la désespérance. Le salut de l’industrie française et, au-delà, de l’économie française dans son ensemble, passe décidément par une rupture déterminée avec le cadre néolibéral, à la fois au niveau national et au niveau européen, afin de reconstruire en France un État fort disposant des moyens de son action.

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