En 1675, à La Haye, l’obscurantisme politique est calviniste

Spinoza répond à son ami Henri Oldenburg, qui lui a écrit le 22 juillet 1675, justement pour lui conseiller la prudence, c’est à dire l’auto-censure. Comparez la bassesse des « élites » d’hier et d’aujourd’hui.

Monsieur,

Au moment où j'ai reçu votre lettre du 22 juillet, je suis parti pour Amsterdam pour faire imprimer le livre dont je vous avais parlé dans ma lettre antérieure. Tandis que je m'occupais de cette affaire, le bruit se répandit partout qu'un livre de moi était sous presse où je m'efforçais de montrer qu'il n'y avait pas de Dieu, et quantité de gens ajoutaient foi à ce bruit. Quelques théologiens (peut-être les premiers auteurs de ce bruit) en prirent occasion pour déposer ouvertement une plainte contre moi auprès du prince et des magistrats ; de sots cartésiens en outre, pour écarter le soupçon de m'être favorables, ne cessaient pas et continuent d'afficher l'horreur de mes opinions et de mes écrits. L'ayant appris de quelques personnes dignes de foi qui affirmaient en même temps que les théologiens me guettaient de toutes parts, j'ai résolu d'ajourner la publication jusqu'au moment où j'aurai vu comment tournaient les choses, et je me suis proposé de vous communiquer alors la décision à laquelle je m'arrêterais. Mais la situation paraît s'aggraver tous les jours et je ne sais trop que faire. Je n'ai cependant pas voulu différer plus longtemps de répondre à votre lettre et, en premier lieu, je vous remercie de votre avertissement amical. Je voudrais savoir quelles sont les opinions que vous croyez de nature à mettre en péril la pratique de la vertu religieuse et vous demande à ce sujet un complément d'explication. Je crois en effet, quant à moi, que des opinions conformes à la raison sont aussi de la plus grande utilité pour la vertu. Je voudrais aussi que vous me fissiez connaître, si cela ne vous est pas désagréable, les passages du Traité théologico-politique pouvant arrêter les savants, car j'ai l'intention d'éclaircir ce traité au moyen de quelques notes et de faire tomber s'il est possible les préventions qu'on peut avoir contre lui. Adieu.

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Il m’a paru intéressant de contextualiser cet épisode, en le replaçant dans l’histoire de l’intolérance religieuse depuis 1492 (donc 100% sans islam). Le passage en italiques est pris sur wikipédia.
La famille Espinosa est originaire d’Espagne. Chassée en 1492 par la persécution catholique, elle se réfugie au Portugal, où elle peut rester juive. Mais elle n’y restera que quarante ans. Elle est contrainte à la conversion, et finit par se réfugier en France, à Nantes, puis en Hollande, où elle peut retourner à la religion juive.
Spinoza baigne dans ses humanités. Il connaît bien sûr le latin et son corpus, mais aussi et surtout l’hébreu et la Bible. Sa réflexion est rationaliste, même si son objet est théologique ou politique.
Athée qui s’ignore ? La question qu’on se pose pour Montaigne, en fait, ne se pose pas pour Spinoza. Il est bel et bien croyant. Lui aussi, il prouve dieu, avec des arguments nettement moins idiots que ceux de Descartes. Mais le fait même de penser dieu est impie, contraire à tout dogme.
À cause de ce rationalisme, il est exclu de la religion juive.

Le 27 juillet 1656, Baruch Spinoza a 23 ans et est frappé par un herem — terme que l'on peut traduire par excommunication, bannissement et anathème — qui le bannit et le maudit pour cause d'hérésie, de façon particulièrement violente et, chose rare, définitive, c'est-à-dire à vie. Le document est signé par le rabbin Isaac Aboab da Fonseca.
L'exclusion de Spinoza est exceptionnellement sévère, une des deux seules prononcées à vie, mais n'est pas la première crise traversée par la communauté éprouvée par les perceptions identitaires hétérodoxes et morcelées de ces juifs contrariés au sein d'une cité un peu libérale. Quelques années plus tôt, son cousin, le convaincu Uriel da Costa (philosophe portugais réfugié à Amsterdam) fait circuler dans la communauté, dès 1616, des Propositions contre la Tradition et défie les autorités. Repentant, il doit subir des punitions humiliantes (flagellation publique) pour pouvoir être réintégré, peines auxquelles le jeune Baruch assiste. Cependant, il réaffirme en 1624 ses idées qui sont jugées à nouveau hérétiques par les communautés juive et chrétienne, et se suicidera en 1640. Le philosophe rationaliste Juan de Prado, ami de Spinoza, est à son tour exclu de la communauté en 1657 pour avoir tenu des propos similaires, et finit par rejoindre Anvers. Il est difficile de savoir avec exactitude quels propos ou attitude sanctionne ce herem, exceptionnellement dur contre Spinoza, car aucun document ne fait état de sa pensée à ce moment précis ; il a 23 ans et n'a encore rien publié. On sait cependant qu'à cette époque, il fréquente l'école du philosophe républicain et « libertin » Franciscus van den Enden, ouverte en 1652, où il apprend le latin, découvre l'Antiquité, notamment Terence, et les grands penseurs des XVIe et XVIIe siècles comme Hobbes, Bacon, Grotius ou Machiavel. Il côtoie alors des hétérodoxes de toutes confessions, notamment des collégiants comme Serrarius, des érudits lecteurs de Descartes, dont la philosophie exerce sur lui une influence assez profonde. Il est probable qu'il professe, dès cette époque, qu'il n'y a de Dieu que « philosophiquement compris », que la loi juive n'est pas d'origine divine, et qu'il est nécessaire d'en chercher une meilleure ; de tels propos sont en effet rapportés à l'Inquisition en 1659 par deux Espagnols ayant rencontré Spinoza et Juan de Prado lors d'un séjour à Amsterdam. Quoi qu'il en soit, Spinoza semble accueillir sans grand déplaisir cette occasion de s'affranchir d'une communauté dont il ne partage plus vraiment les croyances. On ne possède aucune trace d'un quelconque acte de repentance visant à renouer avec elle.

Il se retrouve alors hors de toute pratique religieuse. Et continue son travail, refusant chaires, honneurs et prébendes de la part de la société protestante de Hollande. Il gagne sa vie en polissant des verres optiques.

 

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