Pensées pensives, complexité complexe

Peut-on accepter la contradiction d’un élève, quand on est professeur ? Mais oui, mais non. Si nous étions libres, nous saurions affronter cette catastrophe pédagogique, sociale et politique. Les décisions (méthodes, contenus) seraient prises après débat entre gens concernés. Tout professeur seraient compétent et intelligent, comme c’est le cas de tout métier en dehors du statut de fonctionnaire.

Critiquer l’école pour améliorer le monde

L’éducation nationale est sur la sellette : encore plus, pour une raison de plus, avec une nouvelle preuve de sa déliquescence. Elle est doublement affectée par le 16 octobre : outre les hideuses lâchetés et compromissions, qui apparaissent enfin au grand jour, notre foutriquet a décidé d’imposer aux profs de montrer les caricatures. Ce qui était appréciation et courage personnels va relever à présent de l’envoi au front. Ce qui était du domaine des recteurs, ministres et gouvernement, devient regalien, royal. Monsieur Ubu ordonne que tous les profs d’HGEMC montrent des dessins un peu con et très dangereux. Pas étonnant ! Il croit que le roi de France, en 1539, a obligé ses sujets à parler le dialecte de Paris ! L’éducation nationale n’est pas seulement en état de mort clinique, elle est de surcroît la chose d’un foutriquet.

Cette critique, millénaire et humaniste, de l’éducation en France, connaît essentiellement trois étapes :

1) La Sorbonne

La critique de la Sorbonne commence probablement à ses tout débuts. « Probablement », parce qu’il ne peut y en avoir de trace, de cette critique ! Vu qu’elle menait alors au bûcher. La pensée libre a une petite prédisposition naturelle à mourir jeune, une aptitude à « l’avoir bien cherché », un certain amour du feu. Ignorance officielle, d’origine religieuse, des licenciés, bacheliers, maîtres et docteurs, concernant toute science. C’est en bref la chose « infâme » que Voltaire voudra écraser. La loi de dieu contre les lois de Kepler. Mais cet infâme-là devient laïque ! Mallem cum Galeno errare quam cum Harveio circulare. (Je préfère me tromper avec Galien, plutôt que de circuler avec Harvey.) Dans cette anecdote, le dogme n’est pas religieux, mais universitaire. On pourrait croire que ça c’est arrangé depuis le temps, mais pas tant que ça, en fin de compte. Aristote n’a pas suivi Pierre et Paul dans les oubliettes de la pensée.

https://blogs.mediapart.fr/jean-max-sabatier/blog/010919/les-autorites-deleteres

2) La cuistrerie scolastique puis républicaine.
Le corpus de la dénonciation commence avec Rabelais. Et ne s'arrêtera pas. Même aux temps bénis où elle fonctionnera à peu près, l’éducation nationale sera critiquée.

Rosa, rosa , rosam...

L’enseignement de l’histoire par exemple est dérisoire, orienté, erroné. (Je ne fais pas ici la même confusion que les historiennes patentées de Trapaidem, qui passent à côté des vrais mensonges républicains en prenant pour cible des images d’Épinal).Nous sommes bien ici en pleine faillite universitaire : je crois qu’elles sont agrégées d’histoire.

https://www.mediapart.fr/journal/france/300118/historytelling-lalternative-au-recit-national

Voir aussi nombre de poèmes de Prévert. Pauvre Prévert ! S’il avait su à quelle entreprise d’aliénation il allait participer ! Mais votre serviteur lui aussi a des choses à raconter. Pas aussi péchu que le grand Jacques, mais quand même :

https://blogs.mediapart.fr/jean-max-sabatier/blog/170619/portraits-de-maitres

3) Mai 68
Et après mai 68, la décadence. Interdit d’interdire. Interdit de demander le travail, l’effort, la concentration, le silence. Interdit de demander d’écouter. Croyez pas que c’est Sarkosy, Hollande et Macron qui ont tout bousillé. Ça commence bien avant. Il faut niveler par le bas, en finir avec l'élite, abolir la sélection. C’est le règne de Mao. La dictature du prolétariat pédant.
Aux temps bénis où l’école fonctionnait à peu près, les professeurs étaient compétents au moins dans leur discipline. Ils pouvaient être de très mauvais pédagogues, oui, mais le niveau en leur domaine propre était encore parmi les meilleurs du monde. Mais voilà. On n’en est plus là. Robert de Sorbon est de retour. Et on l’aime toujours ! Prenons l’école dont a bénéficié notre roi Ubu, en compagnie de nombre d’enseignants actuels. Macron a dix ans en 1987, vingt en 1997. La doctrine évoquée un peu plus haut est à l’œuvre depuis près de trente ans déjà. Voilà pourquoi votre Guyane est une île, pourquoi votre roi de France oblige ses sujets à parler la langue de Paris. Voilà pourquoi tant de sottises en si peu de temps, dans un seul encéphale, une seule bouche.

https://blogs.mediapart.fr/jean-max-sabatier/blog/111218/quelle-honte

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Voilà pourquoi ces photos pénibles avec le Pape, Trump, MBS, Erdogan… Voilà pourquoi les historiennes patentées de tout à l’heure. Rien d’étonnant dans cette spirale : nombre d’enseignants sont eux-même des échecs scolaires. (Dé)formé à une mauvaise école, on ne peut souvent que proposer une école encore plus mauvaise.
Qu’il y ait encore des gens cultivés dans l’éducation nationale, voilà ce qui est mystérieux. Comment ont-ils fait ? C’est pas une histoire de privé, car le privé sous contrat doit respecter les méthodes et les programmes de l’éducation nationale. Ce doit être une histoire de résilience, et d’entourage familial. Et puis, l’intelligence, ça ne s’étouffe pas complètement. Ça reprend sous les gravats, ça finit toujours par percer et trouver la lumière.

Je sais pas si cette anecdote est vraie, mais elle est rigolote, et puis elle est possible, après tout. Au siècle dernier, à moins que ce ne soit celui d’avant, le maître interroge un élève : « Où la Loire prend-elle sa source ? » « Dans la grange de mon grand-père ! », répond le cancre, qui est sévèrement réprimandé. Or son grand-père habite au mont Gerbier de Jonc ! Et le gosse a répondu juste.
Combien de questions intelligentes, méprisées au mieux, au pire sanctionnées ? Il n’y a rien de plus précieux que la question d’un enfant. C’est souvent l’occasion d’une ouverture, d’une découverte, d’une réflexion. Parfois d’un sourire, d’un rire ! Un bon professeur aime quand la dialectique de ses élèves montre leurs progrès.

Chronique de la cuistrerie ordinaire

Le confinement a mis à poil la nullité de certains profs, en contraignant à mettre les cours en ligne. Fatoumata, CE2, avait une maîtresse à peu près ignare. Une faute d’orthographe par mot, en gros. Des choix de phrases-exemples en grammaire hallucinants :

Mon frère et moi coupons les griffes des chiens enragés.

En musique, une vidéo de Noir Désir, avec le bonus de la mort : le pedigree de Bertrand Cantat. Sujet d’éducation morale et civique ? En CE2 les féminicides ? Pis c’est en musique. Ignare, et malade, la prof.

On ne trouve plus de gens assez compétents pour le professorat des écoles.
Alors vous pensez qu’au lycée !
J’espère qu’Elfie, Sarah et Marwan vont pas avoir des ennuis à cause de moi. Ils sont en première, et on fait beaucoup de français, bien que deux sur trois préfèrent les maths, ce qui n’est d’ailleurs pas bon signe.
Ça a commencé avec Elfie qui étudie :

Je ne pensais pas à Rose
Rose au bois vint avec moi.

C’est un excellent choix pédagogique, d’ailleurs. Le garçon ne regarde que la nature (question : il ne « regarde », ou il ne « voit », que la nature ? Posé autrement : « C’est un garçon qui est tellement passionné de nature qu’il ne voit ni Rose ni ses appels, ou bien c’est un garçon timide qui s’oblige à ne regarder que la nature ? » Pas un des trois ne s’est trompé ! )

De la nature, on passe à la poésie. Et de la poésie aux poètes.

« Les poètes, ils se croient supérieurs. »

Voilà. Quand c’est un cancre qui vous sort ça, vous vous dites que c’est un cancre. Quand c’est une élève sérieuse et douée, ça montre la qualité de l’enseignement qu’elle a reçu. J’essaye de faire préciser. « La prof elle a dit que les poètes ils se croient au-dessus des autres. »

Et là, moi, je crois que je comprends. J’écris et prononce la fin de L'albatros :

Le poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer
Exilé sur la terre aux milieux des huées
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.

Elfie reconnaît ! Alors je parle du spleen, de la solitude de l’honnête homme confronté à la sordide mesquinerie, la bassesse…

Ce poète-là, oui, peut-être, se « croit » supérieur. Mais pourquoi tous ? Le spleen de Baudelaire n’appartient qu’à lui. Cependant, Marwan vient en renfort à la thèse avancée par Elfie, thèse qui est en train de prendre du plomb dans l’aile.
« Nous on a vu Les sapins. C’est pareil. Il dit que les poètes se croient supérieurs ! »
Donc là, de nouveau, je pige pas. Pas de spleen chez Apollinaire. Pas plus de hauteur que chez Baudelaire. Plutôt le contraire. Il se pense mal aimé, oui, mais là, pas question de supériorité. Au contraire. Voilà le passage pour lequel Marwan confirme la thèse d’Elfie.


Dans les sept arts endoctrinés
Par les vieux sapins leurs aînés
Qui sont de grands poètes
Ils se savent prédestinés
À briller plus que des planètes

On explique un peu tous les termes, on fait le tour du poème, et on en arrive à cette strophe sur la sellette. D’abord, un peu de grammaire. Il y a une phrase complexe, avec une subordonnée relative accrochée à un complément d’agent. Pour piger que ce sont les aînés qui sont de grands poètes. Et leurs descendants qui se savent un grand destin. Grâce aux humanités reçues, grâce aux rêves de leurs parents, grâce à la poésie. Ce ne sont pas les poètes qui se savent un grand destin.
Les trois gamins, qui font front, ce qui est bon, commencent à comprendre que la déroute n’est pas loin ! Je demande à Marwan si cette interprétation est la sienne, ou bien celle du prof, qui aurait alors la même optique que celui d’Elfie. Il n’hésite pas : « C’est bien le prof qui a dit ça ! »
Mais qu’est-ce que c’est que ces profs qui peignent ainsi les poètes ? Et à tort !

Mais ce n’est pas tout. Le prof est macronesque. Les sept arts, vous savez ce que c’est ? D’après le prof, c’est les sept arts artistiques ! Ceux qui se sont retrouvés à huit avec les frères Lumière ! Ceux qui, d’ailleurs au fil du temps et des civilisations sont 5, 7, 10, etc.

Du coup, je me suis lâché ! J’ai pas hésité, moi non plus. « Eh ben, je suis content de voir que dans le privé (Marwan est dans une boite à bac sous contrat), les profs sont aussi nuls que dans le public !  Ce serait pas égalitaire, sinon ! » J’espère que j’aurai pas d’ennui pour ça. On a alors regardé le lexique du poème (depuis lurette je fais cadeau aux élèves de l’expression « champ lexical ») : astrologues, endoctrinés, planètes, musiciens, incantent, magiciens, chérubins, Noëls anciens, rabbins, médecins, onguents…

Et je leur ai expliqué ce que sont les sept arts libéraux, les programmes du bac et de la licence, trivium (grammaire, dialectique et rhétorique) et quadrivium (arithmétique, géométrie, astronomie et musique), au moyen-âge, à la Sorbonne (la médecine est arrivée plus tard).

Et donc, tout ça, c’est bien dommage. Hors de question d’interdire de contredire le professeur.
Voilà ce qu’est devenue son autorité. Et que répondre alors à un enfant qui vous dit que l’évolution des espèces est fausse ? Et qu’Adam et Ève ont bel et bien existé ?

Comment demander à une école infime d’écraser l’infâme ?

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