Parler d’espoir au bord du gouffre

Résilience politique et planétaire

J’aime beaucoup les titres de Boris. Pas que les titres, d’ailleurs. Mon premier livre de Boris, c’est L’ensorcellement du monde. Ce titre m'a parlé. Il faisait résonner en moi ce qui y vibrait déjà. Le sentiment que la réalité est magique. Bien que le thème de Harry Potter ne soit pas la magie, c’est forcément pas vide de sens, le fait que j’adore à ce point ces sept années de voyage magique au pays de l’école.

Bref. J’avais juste entendu parler d’un type qui exposait le concept de « résilience », mais j’avais rien lu. Et puis voilà, poésie et magie du hasard, l’ensorcellement du monde. J’ai lu et relu. Et puis d’autres livres du même Boris. C’est une mise en abîme Boris. Il a voisiné avec fantômes et victimes, alors il a fait de sa vie un débat avec les fantômes pour aider les victimes à se reconstruire. Sa résilience lui a donné le pouvoir de formuler la résilience. Résilience ! quand vous parlez de Cyrulnik à un.e ignare, elle ou il a un petit air savant et lâche : « Ah oui ! La résilience ! » Comme moi avant d’avoir lu, ne rien savoir de Cyrulnik, c’est connaître le mot résilience.

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Bref. Tout ça pour me faire pardonner le petit pillage que constitue le titre de ce billet. D’abord, peut-être que Boris lui-même pille un peu ? Lâcher les mains au bord du précipice du maître zen Hakuin l’a peut-être inspiré ? Parlez d’amour, parler d’espoir, c’est vraiment se lâcher ! L’amour et l’espoir. Deux tabous. Alors voilà, en guise de transaction, un extrait du premier épisode de l’œuvre qui m’a inspiré un titre pour ce billet. Et après, on parlera de la parole, de Mediapart, du club, et de Nibal.

Boris a seize ans. Dix ans ont passé depuis qu’il s’est évadé de la salle où on avait parqué des Juifs, à Bordeaux, en 1943, dix ans ont passé depuis que ses parents ont disparu. Il est élevé par sa tante. (Les livres de Boris ont une très forte composante biographique et autobiographique).

Rouland me captivait parce qu'il courait vite. C'était important pour l'équipe de rugby des cadets du lycée Jacques-Decour. Nous dominions souvent par notre force physique, mais nous étions battus faute d'ailier rapide. Alors, j'ai copiné avec lui. Dans nos conversations, je devais tout fournir : les questions, les réponses, les initiatives et les décisions d'entraînement. Un jour, après un long silence, il m'a dit soudain : « Ma mère t'invite à un goûter. »
En haut de la rue Victor-Massé, près de Pigalle, une impasse, comme dans un village, avec des gros pavés, des étalages de fruits, de légumes et un charcutier. Au deuxième étage, une petite bonbonnière. Rouland, silencieux sur un canapé, et moi gavé de chocolats, de gâteaux et de fruits confits servis dans des petites assiettes dorées. Je m'appliquais beaucoup à faire semblant de ne pas comprendre comment sa mère gagnait sa vie, rue Victor-Massé ou dans les cafés de Pigalle ?

Cinquante ans plus tard, il y a quelques mois, je reçois un coup de téléphone : « Rouland à l'appareil. Je suis de passage près de chez toi, veux-tu qu'on se voie deux minutes ? » Il était mince, élégant, assez beau et parlait nettement plus : « J'ai fait une école de commerce, ça ne m'a jamais beaucoup intéressé, mais je préférais la compagnie des livres à celle des copains qui m'ennuyaient et des filles qui m'effrayaient. Je voulais te dire que tu as changé ma vie. » J'ai pensé : « Ça, alors ! » Il a ajouté : « Je te remercie d'avoir fait semblant de ne pas comprendre que ma mère faisait ce métier. » Il n'a pas osé prononcer le mot. « C'est la première fois que je voyais quelqu'un attentionné avec elle… Pendant des années, je me suis repassé les images de cette scène, toi qui faisais le naïf, un peu trop poli peut-être, mais c'était la première fois qu'on respectait ma mère. Ce jour-là, j'ai repris espoir. Je voulais te le dire. »

Lundi, j’ai rencontré A.Nibal. Il m’a rendu visite à la librairie-école, et nous avons passé un bon moment à bavarder de choses et d’autres, à casser la croûte et à goûter le beaujolais. (juste goûter, puisqu’il est venu en voiture).
Déjà, je puis vous assurer que tel Lancêtre, qui est un faux vieux, A.Nibal est un faux comique. On se fait forcément une idée faussée, quand on ne communique que par écrit !
Par contre, c’est bien un vrai intello. J’espère qu’il va pas m’en vouloir de le balancer comme ça, mais il a été reçu à un concours où il y avait cinq postes sur 2000 candidats ! La culture et l'intelligence, la communication écrite permet de les déceler. Nombre de cons avérés sur Médiapart, tout simplement parce que l’écrit est bien plus transparent que l’oral. (Ce politiquement incorrect, c’est comme les prunes dans le train. Quand je m’en prenais une, de prune, je me résolvais fermement à griller le dur de nouveau, tant et plus, jusqu’à amortir. Comme je serai pas en une, autant en profiter ! Parlons vrai.)
Nombre d’esprits, aussi, nombre inférieur au premier, certes, mais quand-même.
C’était une rencontre véridique, dans le sens où on ne pense pas complètement pareil. (Là, je parle des gilets jaunes). Moi, je serais plutôt tendance Lancêtre, bien qu’un peu moins généralisateur. Nibal, notre communication de visu (in vivo, in situ, t’es là, BaLoz ?) lui a permis de sortir un truc que j’avais jamais entendu : « Moi, je suis avec les gilets jaunes pour trouver une raison d’espérer. » Voilà. Je vous file le verbatim. C’est peut-être le genre de chose qu’on sort pas par écrit devant x cleubiens. (Dans ce cas, je suis vraiment une grave poucave.) Là, on avoue son désespoir, et sa naïveté. Ça me va. Même bateau. Même monde. Même gouffre. Mêmes larmes d’espoir. Greta. Les rond-points. Les clubs de rugby. Les gens.

« Faut reconstruire la gauche. » Moi je dis, faut reconstruire la politique. Sans sectarisme, tous les gens ensemble. J’ai peut-être tort de dire que la gauche et la droite ne signifient plus rien. Vouloir refaire le monde, c’est pas de gauche, ça, par hasard ?  Peut-être qu’il n’y a rien de plus à gauche qu’un enfant qui décide de réparer le monde.

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