Je n'aurais pas montré le dessin de Coco. Il est tellement nul !

Mais j’aurais bel et bien montré les caricatures de Cabu et de Charb. Elles, elles sont intelligentes. Potaches, mais fines. L’humour ne peut relever de l’acte gratuit. Le dessin de Coco est à son image : nul. Coco, amusez-vous à la suivre. Pitoyable. Rien de bon. Cabu et Charb : rien de nul. Chacun de leurs dessins contient une idée, un paradoxe, l’humour appuyé dessus.

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Si le prophète est représenté (ne bravant en aucune manière un interdit, puisque l’auteur ne relève pas de cette religion), il l’est pour une raison précise, le plus souvent une critique de la religion. Rien de cela dans le dessin de Coco. Une obscénité gratuite au niveau ras des pâquerettes, un méprisable mépris (pourquoi Mohamed à genoux, le cul à l’air ?). Un texte stupide, n’ayant aucun sens. Par contre, « Et le cul de Mahomet, on a le droit ? » ça, c’est bon, ça repose sur le fait qu’un cul ne permet pas l’identification, et donc ne permet pas de conclure qu’il s’agit du prophète. Ça évoque la douloureuse aporie : face à la menace, on s’auto-censure. C’est du courage : puisqu’on le fait. Le ressort humoristique, assis sur le pouvoir grotesque d’un cul, rebondit avec l’interrogation. Adorable subjectivité de l’interrogation !

Rien de tout cela chez Coco. Pas d’idée, pas de message. Juste la réaction d’un cancre idiot, qui fait exprès de faire ce qui est défendu, même si c’est parfaitement con.

Non. Je n’aurais pas retenu ce dessin. La liberté, tout le monde hélas ne le sait pas, ça ne consiste pas à faire n’importe quoi. Et l’expression  ni la pensée n’échappent à cette distinction. D’ailleurs, le monde numérique est tout entier en proie à ce débat. Le lynchage sur les réseaux dits sociaux, c’est de la liberté d’expression, si on ne modalise pas le sens du mot « liberté ».

Notre bravoure doit être sélective. Coco ne mérite pas qu’on meure pour elle. Je pourrais très bien faire un cours tout entier autour de « c’est dur d’être aimé par des cons ». En dehors du débat laïc, il y a déjà un débat logique et grammatical : « des cons » et non pas « les cons » : dans le monde des cons, tout le monde n’est pas musulman. « par des cons » et non pas « que par des cons » : dans le monde musulman, tout le monde n’est pas con. Il y a aussi l'analyse artistique et rhétorique : la force, et le danger, de l’implicite. Le message implicite dans le dessin de Cabu : les intégristes sont des cons. Les marionnettistes ne s’y sont pas trompés. Ils ont bien repéré et la force et le danger : fatwa adressée aux imbéciles. Recrutement de marionnettes. Et ils ont dû aussi percevoir que Coco ne représentait pas de danger pour eux : au contraire. C’est dur de voir que les cons ne sont pas si cons.

Frère musulman, sœur musulmane, à cause de Coco, je partage votre indignation. Mais je ne suis pas indigné par Cabu ni par Charb. Ne commettez pas l’erreur de mettre dans le même sac Cabu et Charb, et cette pauvre sotte.

 

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