Ajouter zéro, sans cesse, au bord du vide.

La somme des riens. Première version, science humaine. Plus tard : version matheuse.

Chacun sait ça, les petits ruisseaux font les grandes rivières. Et si on y réfléchit, on voit tout de suite que c’est grâce au grand nombre de ruisseaux. Alors, ça n’a rien de magique, rien de surnaturel, rien d’incompréhensible, rien de philosophique.

Quelle somme de riens ! Pour mettre à l’honneur une somme de riens.

Rappelons que « rien », c’est un exemple de mot positif qui par le roulement des siècles sur la parole française a pris un sens négatif. Il vient du latin « res », la chose. La fameuse chose qui donnera le mot « république » ! Dans le moyen-âge français, il a pour autre sens « un être », « une personne ». Personne, rien, pas, goutte, point. Autant de choses positives, mais si petites qu’on s’en sert très tôt, dans des figures hyperboliques, pour accentuer la négation.

« Je ne fais pas » signifie « je ne fais pas même un pas. » Idem pour « il n’y a personne », « on n’y voit goutte », « je ne sais point ».

Vous voyez, Manu, il boucle : « des gens qui ne sont rien ». Des personnes qui ne sont personne. On pourrait dire pareillement « des présidents qui ne sont président ». Merci à cette suite-brelan de rois, qui l’un après l’autre, depuis 24 ans, font la preuve que le chef n’est rien. Et qu’on doit donc arriver à s’en passer.

Mais bref. C’est pas de ça que je voulais parler.

Les petits ruisseaux font les grandes rivières. Et les petites gens font les grands peuples. Comprenez bien : je ne dis pas qu’il y a des peuples plus grands que les autres. Le proverbe non-plus ne dit pas qu’il y a des rivières plus grandes que d’autres. Là encore il y a figure, de répétition : petit ruisseau est pléonasme, grande rivière aussi. Le ruisseau est petit devant la rivière, qui est grande devant le ruisseau. Pareil pour gens et peuples.

Bientôt Noël, dont la magie commence déjà à se faire sentir ! Cette magie fort liée à celle du christianisme. (Ça y est vlà le bigot qui recommence !) Que voulez-vous ! Si on fait abstraction de l’histoire de l’Église, des Églises, chrétiennes, pour s’en tenir à l’Évangile, on y trouve des tout petits riens merveilleux. Ce couple de pauvres rejetés de partout, accueillis par des bêtes dans une étable. Cet enfant qui naît sur la paille. Ça ne vous rappelle rien ?

Un autre de ces mots positifs qui devient négatif, c’est « mie », c’est-à-dire « miette ». « Ne les écoutez mie ». Déjà vieux du temps de Littré. Les miettes de pain ont dans Matthieu une extraordinaire importance, tout comme la « personne », la « rien », la Cananéenne qui les évoque. Je crois que c’est le seul cas dans les Évangiles où un débat entre Jésus et quiconque voit la victoire du lambda :

je-sus-canane-enne
Jésus, étant parti de là, se retira dans le territoire de Tyr et de Sidon. Et voici, une femme cananéenne, qui venait de ces contrées, lui cria : Aie pitié de moi, Seigneur, Fils de David ! Ma fille est cruellement tourmentée par le démon. Il ne lui répondit pas un mot, et ses disciples s'approchèrent, et lui dirent avec insistance : Renvoie-la, car elle crie derrière nous. Il répondit : Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël. Mais elle vint se prosterner devant lui, disant : Seigneur, secours-moi ! Il répondit : Il n'est pas bien de prendre le pain des enfants, et de le jeter aux petits chiens. Oui, Seigneur, dit-elle, mais les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. Alors Jésus lui dit : Femme, ta foi est grande ; qu'il te soit fait comme tu veux. Et, à l'heure même, sa fille fut guérie.

Elle a le double handicap d’être femme et étrangère. L’attitude des disciples le signifie. Celle de Jésus, au début, le confirme. Et en parlant de chiens et de miettes, elle a raison de celles de Jésus et des autres. Le lambda vainqueur est femme, et étrangère. Dommage, la conclusion part un peu en couille : « Ta foi t’a sauvée. » Ça, j’aime pas ! C’est pas la foi, c’est la raison. C’est pas pareil, c’est même le contraire. Comme je suis de très mauvaise foi, je vais imaginer que c’est falsification évangélique. Que le mot prononcé en araméen par Jésus n’est peut-être pas bien traduit, mais vraiment trahi ! Car au fond, ça prouve quoi tout ça ? Que Jésus s’est planté ! Qu’il avait tort ! Qu’autrui le fait progresser ! Qu’il n’est qu’un homme !

Quant au miracle, ça non-plus, j'aime pas trop. Il paraît qu'il en faut.

Disciples, publicistes, évangélistes : toujours plus ou moins thuriféraires. Sans génie, sans intuition, d’ailleurs. Si j’aime autant Jésus, c’est bien parce qu’il n’est qu’un homme. (Me faites pas dire ce que j’ai pas dit ; si c’était une femme, ce serait pareil encore mieux.)

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