Sacré Mediapart (3) !

Cartes postales, maudits photographes, poètes bénis, honte malsaine et honte saine.

Quand Cannelle parle de l’arbre aux pendus, tu as honte, mais de façon saine. Tu as honte d’être homo sapiens, et oui c’est sain. On a tellement tendance à se croire au dessus de toute la création ! Pareil quand c’est Théodore de Banville et son Verger du roi Louis, ou Brassens qui le chante. Pareil quand c’est Aimé Césaire qui peint le calvaire. 
Mais quand tu regardes cette photo tu as honte, et honte d’une façon malsaine.
L’indicible,  je préfère qu’on me le dise, plutôt que de me montrer l’immontrable.

La honte malsaine.
Quand tu regardes cette photo, tu es avec les autres spectateurs, en compagnie des témoins sujets, sujets secondaires, puisque le sujet principal, le motif de la photo, c’est ce jeune homme martyrisé, il y a 120 ans. Et tu es en compagnie des autres témoins que tu devines derrière toi. La photo a encore ajouté au supplice, a encore ajouté à l’infamie. Dernier raffinement. L’homme sait que son calvaire sera montré dans l’éternité. Une carte postale, elle va devenir. Des homo sapiens l’enverront à d’autres, comme toi la photo d’une plage. Est-ce qu’il peut se douter que dans certains cas, ça fera honte au lieu de faire plaisir ? Que plus le temps passera, plus cette photo fera pleurer au lieu de faire rire ? C’est un homme courageux, donc intelligent. Tout le montre dans son attitude. Il regarde son destin en face, et ne donne aucun signe de douleur ou de peur, d’une quelconque lâcheté, de la moindre servilité. Il ne donne aucun sujet supplémentaire de contentement à ses bourreaux et à leurs admirateurs. Alors, peut-être qu’il espère ça, et qu’il sourit en son for intérieur, à la pensée que tôt ou tard, cette rigolade deviendra une preuve. Ce for intérieur, je l’ai trouvé aussi dans Césaire.

Et cette photo, j’aurais préféré ne jamais la voir. Je sais déjà. J’ai pas besoin qu’on me le prouve. Je sais depuis mes quatorze ans. Grâce à Sartre et à Madam B., prof de français. Et grâce à tout ce que j’ai pu découvrir ensuite. Qu’apporte cette photo, hormis une honte malsaine ?

J’avais retrouvé à son décès, dans les papiers de maman, d’autres cartes postales. Pas timbrées, hein ! Dans une enveloppe, enfouies probablement, oubliées peut-être, toute la vie. Des photos en gros plan d’excision en Afrique (maman et papa se sont connus au Tchad). Pauvre Maman ! Je pense qu'elle aussi elle a eu honte, d’être une femme, cette fois-ci (l’excision est pratiquée par des femmes). Total déchirement pour une femme féministe. Tout comme l'arbre dont parle Cannelle est un total déchirement pour un homo sapiens humaniste.

Les bêtes d'abord, les hommes ensuite

Là encore, j’avais pas eu besoin de voir des photos L214 pour arrêter la viande. Notez que ces pauvres bêtes, au moins, c'est pas la photo qui avait ajouté à leur calvaire. Hippolyte aime bien le gore. Peut-être parce que ça lui vaut le succès ? la une ? L’affluence ? Bon. Mais je me doutais pas qu’il en était aussi friand. Et qu’il ne s’arrêterait pas aux porcs et aux veaux. Quel dommage. Ses articles sont si beaux, sa prose si riche. Pourquoi cette complaisance morbide ? Vous voyez bien qu'on peut la raconter la photo. Pourquoi la montrer ? Notez que dans ses photos, il y en a certaines qui ne montrent pas l’exaction elle-même, mais des œuvres d’art qui en parlent. Celles-ci, elles me plaisent.

Le cri, Goya, L’affiche rouge, Julos Beaucarne… L’art, ça sert aussi à ça.

Mes amis, pour lutter contre l’exaction, il y a bien mieux que la photo de l’exaction. Il y a la chanson, la poésie, la parole, le récit. Il y a l'art. Autant il est inutile de montrer ces vieilles horreurs, autant on peut œuvrer en grand avec des mots et de la matière.

https://www.youtube.com/watch?v=X9xFmjIwq3Q (je vous suggère d'écouter aussi la suivante)

Amorose

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