POUR UN DIALOGUE ENTRE LES RELIGIONS

Houellebecq sortira son dernier livre, quatre ans après les attentats de Charlie, ce 7 janvier 2015, où douze personnes avaient perdu la vie...

Portrait de Michel Houellebecq. © Stefan Bianka. © Stefan Bianka Portrait de Michel Houellebecq. © Stefan Bianka. © Stefan Bianka

Portrait de Michel Houellebecq. © Stefan Bianka

Houellebecq sortira son dernier livre, quatre ans après les attentats de Charlie, ce 7 janvier 2015, où douze personnes avaient perdu la vie au moment où la Une du journal satirique s’affichait dans Paris : « En 2015, je perds mes dents, en 2022, je fais ramadan. » On y voyait l’auteur en mage visionnaire, avant son départ précipité de la capitale, «pour se mettre au vert», selon son éditrice, alors que son livre allait se vendre à plus de 100 000 exemplaires, en quelques jours seulement.

Voici une conversation fictive avec l’auteur, publiée dans un de mes livres intitulé La Passion du Nègre (Éditions Les Chemins du Hasard), un plaidoyer pour un dialogue entre les religions, un texte sur l'exil et le désenchantement.

Il s’agit d’une série de deux entretiens que je situe au moment de la rédaction de Soumission, avant l’horreur absolue, avant ma décision de ne plus jamais lire cet auteur décomplexé, chantant la fin de notre civilisation, cristallisant les peurs et les fantasmes dans la société française.

La Passion du Nègre, extrait

Finalement, je reçus un coup de téléphone de Michel qui m’invita dans son appartement du XIIIe arrondissement. Teresa, son éditrice, m’appellerait dans la journée pour régler les détails du vol New York-Paris.

La conversation fut très courte et se conclut à peu près de la façon suivante : « Ouiche, bon si vous voulez… Euh… on peut dire ça comme ça… Euh…ouiche, très bien, à samedi Solal! »

J’aimais bien la voix et la posture de Michel, un modèle de calme, un curieux mélange de découragement et d’apathie.

Michel m’avait donné rendez-vous dans son appartement de Chinatown. C’est Yann qui m’invita à entrer. Il me glissa quelques mots dans l’oreille du genre « Faites attention, Michel est très fragile en ce moment, un rien et vous le perdez », puis il fit les présentations.

Michel était assis dans une modeste cuisine des années soixante-dix, entre deux univers, où la vacuité égalait presque l’intelligence.

Il fixait avec détachement l’escalier apparent, le sol en acajou, le pan de mur orange, ou la petite fenêtre. Il m’inspirait une espèce d’absence, une sorte de distanciation avec la vie matérielle : on pouvait oublier sa présence comme s’il était transparent. Une lointaine et douce lumière le traversait et éclairait une feuille blanche où il avait sans doute lui-même noirci quelques quintils, comme le suggérait un stylo décapuchonné qui attendait là sur le coin d’un meuble.

Enfin, Il posa sur moi un regard sans lumière qui sonnait comme une énigme : un mystérieux secret surgissant des entrailles de la terre, comme la brebis perdue dans le désert.

Michel saisit délicatement une cigarette qui était posée sur cette table recouverte d’une nappe bicolore noire et gris foncé, et l’introduisit dans le coin supérieur gauche de sa mâchoire anguleuse. Il tenait sa cigarette entre le majeur et l’annulaire.

– Bonjour Solal, asseyez-vous.

La gentillesse de Michel affichait un soupçon de mélancolie.

Un petit transistor des années quatre-vingt diffusait l’adagio cantabile de la Sonate numéro 8 en do mineur dite « pathétique » j’entendais parfaitement le chant du piano dans le médium : do, si, mi, ré, do, mi, la, si, mi – la seconde mineure descendante, la quarte ascendante, puis la seconde et la tonique, l’arpège… Je ne réussissais pas à identifier le pianiste…

L’écrivain vivait modestement dans une forme d’austérité monacale.

– J’écris un nouveau livre sur la religion, ça a commencé un petit peu avec Les Particules, j’ai beaucoup insisté avec La Possibilité d’une île euh… il y a l’idée chez moi qu’euh… que l’Occident a du mal à survivre à la perte de sa religion. Dans La Possibilité d’une île c’était une religion nouvelle basée sur la science. J’ai pas fini avec la religion…

– Est-ce que vous croyez, Michel ?

Je lui posais cette question, mais je connaissais la position de l’écrivain, il avait fini par se résigner avec beaucoup de souffrance à être positiviste : admettre l’idée que les questions métaphysiques étaient vides de sens, il lui avait fallu trente ans pour arriver à la conclusion suivante : si l’on veut la vérité, il faut s’adresser à la science.

– Non Solal ! Je suis nettement agnostique.

Michel était en train me dire son doute… Le terme « agnosticism » avait été établi par Thomas Huxley au xixe.

– Comme Huysmans que j’aime beaucoup, j’ai essayé… mais contrairement à lui j’ai échoué. Je vous parle de mon échec dans ma tentative de conversion au catholicisme.

Mon idée est de refaire le même itinéraire que Huysmans pour aboutir à la conversion de mon personnage, mon double littéraire, François. Mais je n’y arrive pas… euh… à cause justement de cet échec… Et puis ça n’aurait aucun intérêt de faire un pastiche !

C’est mon agent qui a contacté votre éditrice, euh… le mot Dieu a un sens pour vous, Solal… Vous avez lu Le Livre… Euh… vous comprenez mon travail…

– Je ne sais pas si je pourrai vous aider Michel… Donnons-nous un peu de temps… Disons demain si vous êtes d’accord.

– Ouiche, bon si vous voulez… Euh… à demain Solal ! Et euh… merci d’être venu. »

Je trouvais cette situation paradoxale, la solitude de Michel Houellebecq dans laquelle je me reconnaissais un peu, particulièrement peut-être cette vacuité, et en même temps ce désir d’explorer le témoin qui sommeille en nous, une conscience couverte de signes comme une terre d’explorateurs, comme ce premier cahier d’écolier que j’utilisais pour écrire les premières pages de mon journal intime…

Toute ma vie je serais un solitaire, loin de ma terre natale, dans les enchevêtrements des portes du monde.

Depuis mon exil américain, je ne me reconnaissais plus, je vivais sans témoin, c’est-à-dire moi-même contre moi-même.

Recherchant seulement la liberté, ivre des dernières années du siècle passé, je comprenais quand même un peu cet écrivain qui prétendait écrire une littérature de fin du monde…

Le décalage horaire m’avait exténué, j’avais été horriblement souffrant dans l’avion au point que l’hôtesse de l’air m’avait installé en première classe : une terrible sueur froide accompagnée d’une très désagréable sensation d’étouffement…

Je manquais d’air, mes mains tremblaient et je sentais mes jambes flageoler. Des vertiges avaient précédé l’irruption de ces premiers symptômes, une espèce de haut-le-cœur, une brusque envie de vomir.

Il ne s’était pas agi d’un banal phénomène de sueur froide mais d’une sensation associée à une suffocation. Quant au flageolement dans les jambes et au tremblement, cela pouvait s’expliquer également par des tas de pathologies.

Peut-être une gastro-entérite… La proximité avec les cafards et les souris pouvait aussi provoquer des maladies. Ou bien était-ce simplement une très grosse fatigue liée au récent surmenage, oui, cela pouvait en être la cause…

Tentant de me ressaisir, je regagnai mon hôtel dans le XIVe et travaillai « sur les traces de Denise Masson ». J’avais découvert par hasard ce très émouvant documentaire intitulé La Dame de Marrakech.

Bienheureux, plagiant Gide et Valéry, je savais les mots et les sourires éternels.

Nicole de Pontcharra, son exégète, avait compulsé ses lettres, des articles de presse : j’appris que Denise Masson était secrète, réservée, entière certes et assez orgueilleuse, mais c’étaient aussi ses qualités. Elle aimait les humbles, les oubliés…

Ce film m’avait été conseillé par ma très chère amie Nicole avant mon départ pour la capitale.

Issue d’une famille artiste très pieuse de la bourgeoisie du nord de la France, infirmière diplômée, elle décide de s’installer au Maroc lors d’un voyage touristique en 1929, à l’âge de 28 ans.

Toute sa vie, elle est imprégnée par la lumière, la terre, la nature, mais c’est par-dessus tout, la foi, cette capacité de se donner à Dieu qui lui inspire ce grand voyage vers le Maroc. Au service des pauvres, confrontée à la misère des gens et à l’isolement des femmes, elle découvre la culture et l’âme marocaines.

Nostalgique de l’Occident chrétien ayant perdu sa vieille tradition religieuse et son attachement à la foi, elle recherche la présence de Dieu, vénérée, chantée et psalmodiée, notam-ment lors du « mystère » des lectures saintes des aveugles le jour du vendredi.

Restée chrétienne, elle partage cette foi dans le Dieu unique.

Elle trouve refuge à Derb Zemrane dans un riad qui porte aujourd’hui son nom, entouré de son jardin du paradis, indispensable à la prière, la méditation, la recherche et l’écriture.

Ayant voué sa vie à ce dialogue entre les religions, elle signe un acte fondateur pour toutes les civilisations.

Cette lecture de l’œuvre de la Dame de Marrakech m’aidait à reprendre contact avec Michel. La célèbre traductrice du Coran, ayant ressenti ce même vide religieux, avait établi un dialogue entre les monothéismes.

Peut-être était-ce une clé, un signe du Destin, un message céleste, pour le roman de Houellebecq : une passerelle, un lien… « car s’il pouvait atteindre la tour, il guérirait de tous ses maux » (Roman de Lancelot).

Mais Michel était un être cynique, désenchanté, il voulait refermer le rideau de notre civilisation sans spiritualité, il était inquiet que la chrétienté ne survive pas à l’islam. Il déplorait avec nostalgie la perte irréparable des rêves de grandeur du christianisme, des cathédrales…

Arielle m’accueillit cette fois-ci, elle marmonna quelques mots en espagnol puis chanta quelques notes d’une chanson du répertoire de Broadway, un standard chanté par Billie Holiday, Chet Baker… j’adorais ce thème, surtout depuis que j’avais écouté l’interprétation de Sarah Vaughan en 1998 dans Sarah Vaughan sings Gershwin. Elle chantait juste mais j’avais du mal à supporter le timbre de sa voix, j’entendais un feedback, les sons entraient en résonnance avec les paroles et affolaient mon oreille interne.

« L’oreille défie, dans sa précision et sa rapidité d’exécution, toutes les possibilités. » Alfred Tomatis

Michel lisait un manuscrit… Il interrompit sa lecture et esquissa un large sourire, un mouvement généreux, ses yeux me souriaient gentiment sans que je puisse m’abstraire de Summertime, je voulais la réduire au silence, mais il n’y avait plus rien à faire…

Then you’ll spread your wings and you’ll take to the sky…

La tête me tournait, je voulais m’allonger et arrêter ce mouvement intérieur.

– Je ne me sens pas bien, Michel, j’ai besoin d’un grand verre d’eau s’il vous plaît, j’ai des vertiges, c’est mon oreille interne, impossible de contrôler… s’il vous plaît, est-il possible d’arrêter la musique ?

– Mais il n’y a pas de musique, Solal, je comprends pas…

J’essayais de me calmer un peu en me concentrant sur ma respiration… Je restais comme ça un certain temps, oubliant Arielle, Michel, le manuscrit, les religions… Je ramenais mon esprit à sa nature lorsque j’entendis en moi les notes majestueuses de ce Prélude n° 2, puis le fameux thème crépusculaire de Schubert repris au violoncelle jusqu’au triton de la troisième mesure joué par l’alto.

Je me rappelais mon rêve qui avait la profondeur d’une vie, tout ça était gravé dans ma mémoire…

– Michel, j’aimerais écouter le Prélude en ré mineur de la Suite n° 2 pour violoncelle seul de Bach. Ré, fa, la

Michel mit Rostro, je reconnus immédiatement son interprétation, je pensais à Robert et j’imaginais le timbre de son violon jouant à l’octave avec le Maître. La texture de la musique tonale de Bach, son élan inventif et créateur parlaient à mon âme. Je voyais Michel pour la seconde fois, je me sentais un peu en confiance, aussi je risquai un conseil :

– Écoutez le Stabat Mater Dolorosa, Hommage chrétien et musulman à la figure de Marie – une création de 2011 du Maestro Julien Eddine Weiss. Il a réuni le Chœur orthodoxe grec d’Athènes, des chanteurs de Syrie et du Liban, et les derviches d’Alep et d’Istanbul. Peut-être y trouverez-vous des réponses à vos questions… Regardez ce document sur Denise Masson, un dialogue entre les religions, écoutez les conférences de Jean-François Clément sur l’islam…

Je ne pourrai pas vous aider à trouver la clé, Michel… Si votre personnage ne peut se convertir au christianisme, qu’il se convertisse au judaïsme, à l’islam… Pour moi, il s’agit du même Dieu.

Je comprends que l’idée d’un monde sans spiritualité vous est insupportable, la laïcisation de la société a désagrégé la foi dans la littérature. Ce que vous voulez écrire, d’autres l’ont fait avant vous : Bloy, Claudel, Péguy, Bernanos, Gide, Mauriac… Vous savez tout cela, n’est-ce pas…

Michel me regardait tranquillement développer ma pensée, il semblait d’accord…

– Relisez les vers de Péguy « Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles / Couchés dessus le sol à la face de Dieu… », recueillez-vous devant la Vierge Noire, au monastère de Ligugé, et vous trouverez cette clé ! Il vous est impossible de faire autrement. Croyez-moi, vous verrez peut-être la lumière… Mais honnê-tement je ne vois pas comment je pourrais vous aider à trouver la clé du bonheur.

– Il y a bien une scène à Ligugé dans mon roman…

Il avait une curieuse façon de communiquer. Il lançait une phrase puis se terrait dans un profond mutisme, fixant le vide comme s’il regardait la mort.

– Je connais la légende de la Vierge Noire, poursuivit-il, je veux faire le même itinéraire que Huysmans, euh… mais je suis dans une impasse… En même temps… euh… honnêtement je ne sais pas.

Par chance, son téléphone cellulaire sonna : il m’était pénible de soutenir une conversation avec Michel à cause de ses absences et du staccato de son discours, la cigarette m’indisposait aussi par ailleurs. Cette sonnerie eut pour effet de couper net la conversation. Arielle vint me chuchoter qu’un de ses proches était très souffrant et que cette situation l’embarrassait beaucoup… L’écrivain s’excusa puis s’isola sur le balcon avant de refermer la baie vitrée derrière lui.

Je ne me sentais pas concerné par cette histoire de religion, le personnage qui voulait refaire l’itinéraire de Huysmans pour se convertir, tout cela ne ressemblait pas à l’écrivain, il manquait le sel de la polémique et de la provocation, le désenchantement et l’absurdité d’un monde. Alors que je m’interrogeais et recherchais des pistes pour la clé de son roman, je réalisais que Michel était revenu s’assoir à cette table, à côté de moi, dans un angle mort.

– Mon personnage est un professeur d’université médiocre, décalé et cynique. Il a une quarantaine d’années et son univers est banal : des sushis, quelques étudiantes, des collègues sans destin romanesque, sans ambition intellectuelle, sans idéal, bref un théâtre de marionnettes. Une époque où l’on fait sa thèse avec Wikipedia et Internet…

Le célèbre auteur esquissait un sourire amer très tranquille et ses yeux me souriaient…

– Depuis la fameuse loi de 1905, la laïcisation de la société a détruit lentement la spiritualité : des écrivains comme Bloy, Claudel, Mauriac, et Huysmans que j’aime particulièrement, ont essayé d’exprimer leur sensibilité religieuse, mais moi je suis agnostique, je ne peux pas cristalliser ce débat sur la littérature, et puis il y a eu mes propos de 2001 sur l’islam, la religion monothéiste la plus con : je me suis retrouvé alors sur le banc des accusés, poursuivi par la Ligue des droits de l’homme… Louise Moor a raison d’évoquer ma posture polémique, mais comment pouvais-je faire autrement ? Il faudrait vraiment que les gens comprennent qu’une fiction est une fiction…

Visiblement Michel était encore affecté par ce chef d’inculpation. Je le laissais poursuivre.

– Mais je ne suis pas raciste, Solal ! C’est vrai, j’ai peur, je peux le dire euh… je suis islamophobe.

Le mot était lâché. J’avais eu parfaitement raison de rappeler la position de l’auteur vis-à-vis de l’islam dans ma récente étude.

– À ce moment-là, pourquoi ne pas imaginer une conversion à l’islam ? Cela réparerait la douleur de ces associations musulmanes qui s’étaient senties offensées…

Houellebecq semblait très intéressé par cette nouvelle idée, mais au fond je ne le croyais pas capable d’assumer une telle position. Je continuais…

– Oui, pourquoi pas ? Mais est-ce possible ?

L’écrivain me regardait avec une sincérité qui cachait une profonde circonspection. J’avais vraiment du mal à cerner cet homme. Je m’en fichais un peu…

– Écoutez Solal, je vous remercie sincèrement, euh… je vais voir, c’est le jugement de mes pairs qui m’importent le plus, mais euh… je ne sais pas, je vais voir…

 

Houellebecq se leva et me tendit une enveloppe qu’il m’invita à ranger dans mon sac. Il appela un taxi et me raccompagna sur le seuil de la porte.

L’envie de vomir me réveillait, je rentrerais tard dans la nuit.

 

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.