Referendum, diabolicum (suite)

Le train était sur les rails : le « non » devait l'emporter au référendum irlandais. C'est le « oui » qui aurait été une énorme surprise, tant il est vrai qu'aujourd'hui toute consultation de ce type est la garantie que le plus d'Europe se fracassera toujours contre le murs de tous les nationalismes, particularismes, singularismes, renforcés des scepticismes suscités par un Traité de Lisbonne illisible pour qui n'est pas au fait du détail des précédents Traités (Rome, Maastricht, Amsterdam, Nice). Le référendum est une machine infernale, dont ceux-là mêmes qui se réjouissent le plus du « non » irlandais, pourraient se la voir, un jour, péter à la figure sur d'autres sujets.

 

Aurait-il pu être évité en Irlande ? La question est vaine car la Constitution locale l'imposait. Cela étant admis, il n'est pas interdit de questionner la pertinence de la procédure en elle-même dans l'avènement d'une entité transnationale sans précédent dans l'Histoire et dont l'auteur de ces lignes, fidèle à quelques utopies anciennes, veut toujours y voir un salutaire dépassement des nationalismes fauteurs de guerre : plus encore aujourd'hui où le choc des économies s'est substitué au fracas des armes.
J'ai tendance à considérer le référendum en général comme un vote qui appartient incontestablement au registre démocratique sur le plan technique ( suffrage universel, équité des règles officielles de campagne, etc. ) mais dont l'usage ne répond que bien rarement à une des fonctions majeures de la démocratie qui est, aussi, de dégager un choix souverain exprimant l'intérêt général. Ce point de vue qui ne va pas dans le sens de la sacralisation du référendum comme expression du « peuple » par excellence, je l'ai déjà formulé dans un précédent billet « Referendum diabolicum » ( en date du 21 mai). J'insiste et signe.
La consultation irlandaise illustre assez bien la distorsion entre l'enjeu qui concerne le fonctionnement d'une communauté de vingt sept pays et l'outil qui mobilise toutes les contradictions d'une nation « pesant » à peine 1% de la population européenne. Mais aurait-elle pesé davantage, ou le résultat serait-il inverse, cela ne change rien au problème. Car, « oui » ou « non », un référendum de cette nature, tout comme les précédents français et hollandais, tient de la « roulette russe », dont le caractère aléatoire ( qui appuie sur la gâchette ? quelle munition est engagée dans le canon ? à quel moment le coup part ? ) est en complète inadéquation, me semble-t-il, avec ce que devrait être une démocratie dans le cadre d'une construction commune à deux degrés. Ce sont les Etats qui se dessaisissent d'une part de leur souveraineté pour la mutualiser dans le cadre d'une Union, et ce sont des électeurs qui votent pour les gouvernements qui conduisent les affaires de l'Etat. Une articulation qui ne va pas de soi, tant les facteurs de grippage sont multiples : le Traité de Rome aurait-il été adopté par référendum en France en 1957 ( s'il avait existé), à la toute fin d'une IVème République complètement discréditée ?
Comme dans tout référendum, la réponse à la question posée dépend à la fois du texte et du contexte dans des proportions qui peuvent bien sûr varier d'une consultation à l'autre. Ce référendum irlandais est intervenu moins d'un mois après la démission du premier ministre Bertie Ahem ( qui en avait décidé de la date) suite à une affaire de corruption. Celui qui lui succède, Brian Cowen, ( du même parti de droite, le Fianna Fail) est aussi terne que son prédécesseur était brillant. Certes cela n'explique pas le « non » majoritaire, mais cela ne crée pas un climat politique très motivant. D'autant que le nouveau premier ministre s'est surtout distingué par sa médiocre capacité à expliquer les raisons de voter « oui », une carence au demeurant partagée par la plupart de ses ministres. La vraie « majorité » de ce référendum aura été formée par ceux qui disent n'avoir rien compris au texte et qui se sont distribués dans l'abstention ou le vote « non ».
Dans cette situation peu favorable à une campagne du « oui », viennent fatalement prospérer des arguments assez disparates, portés par un multimilliardaire souverainiste, dont la fortune doit beaucoup à l'armement de guerre américain, des ultra-catholiques qui affirment que l'Europe va introduire la liberté de l'avortement et du divorce, des xénophobes qui accusent l'immigration est-européenne d'avoir gonflé le chômage, certains milieux d'affaires qui veulent préserver une fiscalité profitable, une « gauche de la gauche » ( en l'espèce le Sinn Fein) qui prête à Bruxelles l'intention de » privatiser » la protection sociale. Bref, une configuration bien connue rendant la campagne du « oui » aussi périlleuse que l'avancée d'une armée régulière en milieu urbain, avec des snipers sur tous les toits.
Ce vote « non » l'emportant dans les quartiers populaires doit-on le considérer comme la manifestation de colère de « laissés pour compte » du « miracle irlandais ? Il y a une part de vérité dans cela, mais l'interprétation est plus complexe peut-être s'agissant de ce pays. L'Irlande connaît certes un ralentissement économique, mais en 2001, alors qu'elle était en plein boom de croissance ( grâce à son dumping fiscal), une majorité d'irlandais avait déjà voté « non » pour la ratification du Traité de Nice ( avant de se raviser plus tard). Par ailleurs on ne peut même pas considérer le « non » de vendredi comme un « vote sanction », à la manière de ce qui avait prévalu en France, il y a trois ans. Si l'on en croit les sondages publiés avant le scrutin, une majorité d'électeurs se déclarait alors satisfaite de la manière dont le gouvernement dirige le pays, tout en s'apprêtant à déposer un bulletin « nil » dans l'urne. Comme le notait alors l'Irish Times « manifestement, les électeurs se méfient des propositions quelles qu'elles soient, lorsqu'elles ont l'appui de presque tous les partis politiques et des institutions les mieux placées pour être bien informées sur la question » ( Courrier International, 12-18 juin 2008).
Une réaction, du coup comparable à ce que l'on avait pu enregistrer en France, notamment, et qui devrait conduire à s'interroger pourquoi ce qu'il est convenu d'appeler les « élites », où l'on retrouve l'essentiel de la classe politique, militent, ici et là, pour le « oui » à une intégration européenne plus poussée. On peut avancer l'idée que plus on est confronté à la gouvernance d'un pays plus on est conscient que l'addition des avantages retirés de l'Europe est supérieure à la somme de ses inconvénients. Un « représentant » élu est, en principe, plus comptable, ou en tout cas avisé de l'intérêt général. Peut-être pas de la même façon selon que l'on est conservateur ou moderniste, de droite ou de gauche, mais c'est ce qu'on appelle le débat démocratique.
Pourtant l'idée a du mal à descendre des hauteurs - c'est l'évidence - et l'on invoque volontiers le « déficit démocratique » de l'Europe. Une formule qui mériterait d'être regardée de plus près. Est-ce que cette carence imputée à l'Europe ne serait pas davantage celle des politiques qui, au plan national, escamotent les choix européens quand ils sont en campagne, et ne se réveillent que quand ils ne peuvent pas faire autrement, dans le cadre d'un référendum par exemple, où est mise en jeu une avancée institutionnelle de l'Union ? Mieux vaudrait sans doute que l'Europe soit régulièrement partie intégrante et affichée de chaque campagne des candidats au pouvoir, soumise à la validation citoyenne, plutôt que livrée épisodiquement à une loterie référendaire.
Un discours semble prévaloir dans la classe politique - surtout depuis vendredi dernier - selon lequel, pour remédier à ce fameux « déficit démocratique », il conviendrait de mettre en avant des politiques européennes qui soient en phase avec les préoccupations de tous les peuples et susceptibles de leur faire directement mesurer ce que l'Europe leur apporte. A droite et à gauche on dit ainsi la même chose, tout en pensant bien entendu à des contenus différents. Mais qui empêchait de le faire avant ? Et n'est-ce pas ains renforcer l'argumentaire des europhobes de tous poils, alors même que l'histoire de l'Europe n'est pas faite seulement d'ouvertures toujours plus larges au marché, mais aussi de l'édification d'un socle de protections en faveur des droits individuels et collectifs ? En réalité, rien n'est moins simple au regard de la tension de plus en plus aigue, en tout cas aiguisée par la mondialisation, entre les intérêts et les cultures des Nations, et un intérêt général européen qui fait, pour reprendre une formule fameuse que « ensemble on est plus fort ? ». C'est très difficile en effet.
Qu'on essaye seulement de « lister » les raisons du vote « non » en France, Hollande et Irlande et d'en tirer des « politiques communes » ! D'un pays à l'autre, ce sont souvent des motivations et préoccupation exactement inverses qui ont prévalu et, à moins de considérer la « défiance des peuples » comme un programme à lui tout seul, le « nonisme » transeuropéen peine à convaincre qu'il puisse incarner un nouvel internationalisme progressiste. Mais ce n'est pas parce que des « politiques communes » sont difficiles à élaborer qu'elles sont impossibles à concevoir. Du moins si l'on ne place pas la barre à des hauteurs que l'on sait d'emblée inaccessibles. Cela suppose de la patience et de l'opiniâtreté, tant au plan des négociations au niveau politique que des actions collectives au plan social. Avec des temps de validation démocratique, mais qui peuvent difficilement se couler dans la tenaille des référendums, sauf à les briser avant terme.
Peut-être serait-il judicieux d'appliquer à l'Europe la formule de Gambetta sur la République : c'est « une forme » avant que d'être « un contenu ». Sachant que le contenu n'a de chance d'être approfondi, que si les formes n'y font pas obstacle.

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