L'Irlandais, tel qu'il se vote

La majorité des irlandais n'a pas seulement voté « non » au Traité de Lisbonne. Ils sont une majorité d'irlandais à n'avoir compris ni l'utilité ni le contenu du texte qui leur était proposé. Et ils ne s'en cachent pas. Cela ne signifie pas que, l'ayant compris, ils auraient voté ou non autrement. Ce décryptage contribue peut-être à éclairer la consultation de vendredi dernier d'un jour plus complet. Cet « aveu » d'incompréhension est un des enseignements notables de l'Eurobaromètre, qui sous l'égide de l'Union européenne et par l'entremise de l'Institut Gallup, a été réalisé tout de suite après le référendum.

Une intéressante enquête « sortie des urnes », car elle ne se contente pas de sonder ceux qui venaient de voter mais aussi - c'est plus rare dans ce type d'enquête - ceux qui ne s'étaient pas déplacés. Ainsi, lorsqu'on présente aux personnes interrogées un certain nombre de raison du « non-vote », elles placent en tête le fait ne pas avoir complètement saisi les conséquences du Traité ( 52%), mais aussi de ne pas être informés de son contenu ( 37%). On relève aussi que la deuxième raison avancée est d'avoir été occupé à autre chose le jour du vote (45%) lequel, rappelons-le, avait lieu un jour de semaine.
Quand l'on interroge de la même manière les « nonistes » locaux sur leurs motivations, arrive en tête (22%) : « parce que je n'en savais pas assez sur le Traité et je ne voulais pas voter pour quelque chose que je ne connais pas bien ». Dans le doute certains se sont abstenus, d'autre ont refusé de signer un chèque en blanc. Logique.
Bien entendu cela n'épuise en rien les raisons du vote « non », mais il est à noter que cette explication sur la «compréhension » arrive en tête, loin devant la deuxième raison énoncée qui est de « protéger l'identité irlandaise » (12%). Viennent ensuite, autour de 5 ou 6%, des argument comme la défense de la neutralité de l'Irlande, la défiance envers les politiques, la perte d'un Commissaire européen à Bruxelles, la protection du système fiscal, voire le refus de l'Europe.
Il est à noter que cette enquête tord le cou à une idée toute faite avancée par beaucoup de monde au lendemain du vote, dont l'auteur de ces lignes, selon laquelle les irlandais auraient craint que l'Europe ne leur impose plus d'immigrés, la liberté de l'avortement, de l'euthanasie ou du mariage gay. Ces deux « items » ne recueillent respectivement que 1 et 2 % des choix.
Pour le reste, cet Eurobaromètre confirme ce que l'on savait des racines sociologiques du vote « non », dominant dans les couches populaires, chez les femmes et les jeunes. Mais il apporte une indication utile sur l'abstentionnisme dans ces catégories : ainsi apprend-on que 60% des ouvriers et 50% des employés se sont abstenus ainsi que 64% des 18-24 ans. Là encore, auraient-ils participé que la face du référendum n'en auraient pas été nécessairement changée, mais cela relativise l'impression de « vague » électorale qui aurait porté le « non », à entendre certains commentateurs d'ailleurs.
Ce sondage nous montre en tout cas le décalage entre la lecture sociale et politique qui est souvent faite ici du référendum irlandais et les raisons invoquées sur place. Visiblement, les irlandais ne sont pas dans le registre du refus anticapitaliste au sens où on l'entend en France. Mais ce n'est pas pour autant que l'on en retirera, de façon symétriquement péremptoire, que ce n'est pas leur problème. La crainte du chômage, les préoccupations de pouvoir d'achat, l'anxiété face aux désordre du monde, ne sont forcément pas étrangères aux irlandais non plus, simplement on ne peut se servir de ce référendum pour les rallier à la vision qui a souvent cours, à gauche et dans l'extrême gauche françaises, d'une vague de fond en train de se lever contre « l'Europe néo libérale » dont l'Union européenne, telle qu'elle fonctionne, serait le fourrier.
On remarquera enfin que l'opposition tchèque à la poursuite des ratifications du Traité de Lisbonne, manifestée lors du sommet européen, émane d'un président, Vaclav Klaus, qui est un populiste anti-européen de longue date, réputé pour ses diatribes anti-Roms, et de son premier ministre, Jan Svejnar qui est un économiste libéral, ouvertement affidé à des intérêts américains.
Rien n'est simple en général, mais en Europe, singulièrement, rien ne l'a jamais été. Raison de plus pour avancer au pas de l'optimisme lucide, plutôt que du volontarisme aveugle.

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