Génocides et Shoah : 170 millions de personnes assassinées de 1900 à 1994.

Le massacre des Hereros, dit Avraham Burg, fut une sorte de Shoah lointaine, un entrainement avant l’épreuve fatidique. « Le cycle entamé au début du XXè siècle dans la lointaine Afrique s’acheva au cœur de l’Europe et dans ses camps d’extermination.

Cent soixante-dix millions de personnes assassinées, un chiffre effrayant avancé par le politologue américain R.J. Rimmel, dit Avraham Burg, ancien membre et président de la Knesset dans son livre « Vaincre Hitler ».
Tout en reconnaissant la spécificité du génocide juif, eu égard à sa dimension, et au fait qu’il visait à l’origine tous les juifs, où qu’ils soient, Avraham Burg qualifie le judéocide, (la Shoah) d’israélianisée, un terme qu’emploie aussi Georges Benssoussan dans « Un nom impérissable, signifiant qu’elle est devenue un isolat qui n’appartiendrait pas à l’histoire universelle. Ainsi dit-il, page 229 :
« J’ai appris, que, dans les librairies allemandes, le nazisme et la Shoah étaient considérés comme deux domaines distincts. L’historienne Rifat Weiss, de l’université d’Haïfa, explique les conséquences de cette division artificielle, voire politique, qui s’est gravée dans les consciences :
Cette perception différente des persécutions selon que l’on se place du côté des persécutés ou du côté de la politique nazie rend plus difficile la compréhension des liens de cause à effet entre évènements historiques. Outre les dégâts directs causés par une telle division, d’autres problèmes se posent : en classant le nazisme dans le domaine de l’histoire allemande et la Shoah dans celui de l’histoire juive, on opère une séparation arbitraire entre les divers aspects d’un même évènement historique et on les attribue à des histoires distinctes […], des traditions historiographiques, dissociées l’une de l’autre : l’histoire allemande et l’histoire juive. »

Et de poursuivre en jetant un pont entre nazisme et colonialisme, citant la journaliste d’Haaretz, Aviva Aviram :
L’historien allemand Jürgen Zimmermann a raison de voir dans l’extermination des Hereros un acte annonciateur et une « préhistoire du nazisme ». Il existe bien évidemment des différences entre l’Allemagne wilhelmienne et l’Allemagne nazie. Cependant le nazisme s’est lui aussi nourri du colonialisme. Même comparée aux autres phénomènes coloniaux, l’extermination des Hereros dépassa toutes les limites. En Europe et en Amérique du Nord, le darwinisme social et l’idée que « les races inférieures » étaient condamnées à disparaître étaient largement répandus. Même ceux qui pensaient autrement croyaient que les Noirs n’étaient pas vraiment des hommes, et que les crimes qu’ils subissaient n’étaient pas comparables à ceux perpétrés contre des êtres humains à part entière. »
Le massacre des Hereros, poursuit Avraham Burg, fut une sorte de Shoah lointaine, un entrainement avant l’épreuve fatidique.
« Le cycle entamé au début du XXè siècle dans la lointaine Afrique s’acheva au cœur de l’Europe et dans ses camps d’extermination. On ignore souvent que le père du tristement célèbre Hermann Göring, le Dr Heinrich Göring, fut le premier gouverneur du Sud-Ouest africain. Comme lui, beaucoup d’anciens fonctionnaires coloniaux occupèrent des postes importants dans l’appareil nazi. Ce fut le cas du Dr Eugen Fischer, directeur de l’Institut d’Anthropologie, d’hérédité humaine et d’eugénisme, nommé en 1933 recteur de l’université de Berlin. C’est lui qui forma une génération entière de généticiens, de médecins et d’anthropologues nazis. Son collègue Théodor Mollison, lui aussi ancien de Namibie, fut le maître du Dr Mengele. »
Et de dénoncer le silence de la sphère politique :
« Personne dans la sphère politique de l’époque n’ouvrit la bouche pour dénoncer le massacre des Indiens d’Amérique ; personne ne connaissait la tragédie des Hereros, et personne ne s’intéressa à Franz Werfel et à ses « Arméniens ». Tous les holocaustes du passé furent niés. Et la somme de toutes ces négations servit de base psychologique et de terreau à la plus grande de ces exterminations, la nôtre.
[…] Tout cela nous apprend que la destruction des Juifs d’Europe, notre Shoah, n’a pas été seulement un événement juif et l’apogée d’une haine antijuive ancestrale, mais aussi, une tragédie universelle et mondiale inscrite dans d’autres processus historiques. »

Georges Benssoussan ne dit pas autre chose (Un nom impérissable, page 257) : « La Shoah fait l’objet d’une hypermnésie. Tout se passe comme si la Shoah, israélianisée, n’était plus qu’un isolat sans rapport avec la longue durée de l’histoire juive. Si la Shoah est, en Israël, longuement enseignée, elle est aussi fréquemment détachée de tout contexte historique. » Mais semble-t-il, le contexte historique dont il parle ne permet pas d’assimiler la Shoah aux autres génocides. Ainsi reproche-t-il aux post-sionistes, comme Avraham Burg, « de faire de la destruction des juifs d’Europe une persécution de plus dans un continuum de violences, et de demeurer, ce faisant, aveugles à la dimension anthropologique de l’événement, césure dans la tradition humaine, et, en particulier, à la notion centrale entre toutes de crime contre l’humanité, de négliger le fait que l’intention homicide constitue l’une des caractéristiques du judéocide. » »

En déphasage avec ce positionnement, Gideon Levy, écrivant dans Haaretz le 23 janvier 2020, à propos de la commémoration de l’holocauste :
« Commémorer l’Holocauste tout en ignorant les leçons à en tirer, visiter Jérusalem sans aller dans le ghetto qu’est Gaza lors de la Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l’Holocauste, il est difficile de trouver plus grande hypocrisie. La ville de Yerevan ne sera jamais témoin d’un tel rassemblement pour commémorer l’holocauste arménien. Les dirigeants du monde n’iront jamais à Kigali pour commémorer le génocide qui s’est produit au Rwanda. L’Holocauste est en effet le plus grand crime jamais perpétré contre l’humanité, mais ce n’est pas le seul.
Ne pas s’identifier aux deux millions d’êtres humains qui sont enfermés dans un camp de concentration depuis 14 ans, à une heure de Jérusalem ? Comment est-ce possible ? Ne pas crier « plus jamais ça » à Gaza ? Comment osent-ils ?

Commémorer tout en Ignorant les leçons à tirer du génocide. Telle est bien la question, à l’heure où renaissent ici et là les positionnements des années 30, pour ne citer que l’alliance de la CDU et de l’AFD au coeur de cette même Allemagne, un jour hitlérienne…

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