Femmes phalliques, littérature et anti-PMA

Pour Hélène Cixous, Simone de Beauvoir aurait, en quelque sorte fait une OPA sur le mouvement des femmes, avec toutes les limites que constitue l’absence de psychanalyse, de rapport à l’inconscient…

Femmes phalliques, littérature et anti-PMA.

Invitée par Adèle Van Reeth dans « Les chemins de la philosophie, Hélène Cixous commente le positionnement de Simone de Beauvoir eu égard à la question du féminisme.
Simone de Beauvoir critique sévèrement Nathalie Sarraute, par exemple, dont le dernier livre, « Entre la vie et la mort », est, selon elle, illisible. « C’est, dit-elle, toujours le problème de l’écrivain qui se demande si ce qu’il écrit est bon. Une question absolument stérile. Parce que, poursuit-elle, ce n’est pas une raison parce qu’on veut parler de la réalité qu’il ne faut pas chercher la meilleure façon d’en rendre compte, parce que la réalité ne se décalque pas comme ça, d’une manière toute naturelle, sur le papier, un roman n’étant pas un miroir qu’on promène au-dessus des choses ». Et de citer John Dos Passos avec son Manhattan Transfer, où il y aurait une véritable recherche, « avec une invention qui soit orientée vers quelque chose que l’on veut dire », et donc engagée, ce sans quoi on planerait, comme le font les auteurs du nouveau roman, dans le vide.
Pour Hélène Cixous, de rapport à la recherche, chez Simone de Beauvoir, il n’y en a pas. Et l’argument du vide ne tient pas, parce que, dit-elle : « la recherche est toujours dans le vide. Que font les astrophysiciens, et les poètes ? Ils se lancent dans l’aventure. Ce ne sont pas des gens qui sont là en se disant qu’ils sont des historiens ou des archéologues de quelque chose de passé. Je ne connais pas de poète ou de grand écrivain, qui n’ait pas la même expérience d’être, non pas de parler et de maîtriser la parole, mais surtout d’être parlé, de recevoir, d’être le récepteur, le médiateur, le prophète de message, qui les dépasse largement. »
En cause dans le discours de Simone de Beauvoir, justement, l’autorité, jamais « dépassée », que conférerait la maîtrise souveraine de la parole, telle qu’elle est pratiquée par le couple Sartre Beauvoir.
Si Hélène Cixous reconnaît la légitimité des positions de Simone de Beauvoir à une certaine époque, elle les juge, pour l’heure, dépassées, datées. Pour elle, Simone de Beauvoir « parle encore, a parlé jusqu’à la fin, n’a pas lâché le pouvoir, était quelqu’un qui n’avait pas beaucoup de solidarité avec ceux qui lui ont succédé, c’est-à-dire, toutes les générations qui ont suivi, des femmes plus jeunes qui avaient d’autres expériences, qui avançaient, et qu’elle n’a pas particulièrement aimées. » C’était, poursuit-elle, « sa personne qui exerçait ça, qui était dans un rapport d’identification avec le phallus Sartre ». Elle se souvient de jeunes écrivains, par exemple Annie Leclerc, qui était dans une grande proximité avec Simone de Beauvoir, et a été jetée quand elle a écrit  « Paroles de femme ». Parce que, dit-elle, l’on y parle de choses féminines, de règles par exemple… Pour elle, Simone de Beauvoir a « fait obstacle, pas volontairement, mais par cette position dominante que le couple avait dans la vie intellectuelle française, à ce moment-là ». Simone de Beauvoir aurait, en quelque sorte fait une OPA, bon gré mal gré, sur le mouvement des femmes, avec toutes les limites que constitue l’absence de psychanalyse, de rapport à l’inconscient…
Hélène Cixous reconnaît, certes, la légitimité d’un féminisme élémentaire nécessaire à un premier niveau de prise de conscience de ce qui ne va pas dans la vie des femmes, mais elle regrette que ce féminisme se soit arrêté là, et n’ait pas questionné, par exemple, la misogynie. Il y a, en fait beaucoup de personnes de bonne volonté, ajoute-t-elle, "qui en même temps ne décrochaient absolument pas d’une identification au phallus, (phallus, un terme pratique représentant la pulsion de pouvoir, un phallocentrisme qui ne concerne pas que les hommes)". Pour Hélène Cixous, la plupart des femmes dénient complètement l’idée qu’elles peuvent être, elles-mêmes phalliques. À l’appui de cette affirmation, elle fait référence aux films projetés aux USA ayant à voir avec la sexualité et dont on penserait à tort qu’il ne s’agirait que d’histoires entre hommes et femmes, alors que, selon elle, ce sont les femmes qui y sont phalliques.
L’opposition homme/femme, poursuit Hélène Cixous, « est totalement binaire, et même l’histoire de la PMA et de l’opposition à la PMA aujourd’hui, ce sont des histoires de binarité, à savoir qu’il faudrait qu’il y ait un homme et une femme pour faire un enfant, ou un mari et une épouse, toutes espèces de choses qui sont démenties totalement, tout simplement par les expériences psychiques et biologiques humaines".
Tout est déjà dans Ovide ou Shakespeare, ajoute-t-elle. Et de rappeler le personnage Rosalinde, et « son travestissement qui touche à la moelle, à la sexualité, tout… Une chose que saurait toute personne qui a travaillé dans l’univers des passages, des bordures, du débordement des frontières, et qui opère en littérature, le sait. »
Passage, bordure, dérobement des frontières, telle est bien la question soulevée ici.
Soucieuse de donner un exemple concret de son propre débordement de la binarité, Hélène Cixous raconte comment en Inde, il lui arrive de se présenter comme « femme avec un chat », un identifiant reçu sans questionnement par une population qui vit « mélangée d’animaux »…
Ce n’est pas un hasard que Simone de Beauvoir choisisse Dos Passos pour défendre sa thèse d’une recherche qui serait « invention orientée vers quelque chose que l’on veut dire. » Le roman social offre en effet un donné, un déjà-là objectal, que n’a plus qu’à traiter un sujet, en ce qui concerne Simone de Beauvoir, toujours déjà constitué, et par conséquent maître absolu de sa parole.
La possibilité d’une parole proférée dans une présence à soi, que réfute Jacques Derrida dans « La pharmacie de Platon » (Revue Tel Quel. 1968. pages 55 à 57) : « Ce qu’établit le parricide du Sophiste, c’est non seulement l’impossibilité d’une présence pleine et absolue de l’étant (le bien ou soleil qu’on ne peut regarder en face), l’impossibilité d’une intuition pleine de (la) vérité, mais que la condition d’un discours, qu’il soit vrai ou faux, c’est le principe diacritique. Si la vérité est la présence de l’eidos, elle doit toujours composer, sauf aveuglement mortel par le feu du soleil, avec la relation, la non-présence et donc avec la non-vérité.
[…]t La disparition du bien-père-capital-soleil est donc la condition du discours. La disparition de la vérité comme présence, le dérobement de l’origine présente de la présence est la condition de toute (manifestation) de vérité. La non-vérité est la vérité. La non-présence est la présence. La différance, disparition de la présence originaire, est à la fois la condition de possibilité et la condition d’impossibilité de la vérité. » […] À la fois, veut dire que l’étant présent dans sa vérité, dans la présence de son identité et l’identité de sa présence se double dès qu’il apparaît. Il apparaît, dans son essence, comme la possibilité de sa propre duplication, c’est-à-dire, en termes platoniciens, de sa pseudo-vérité réfléchie dans l’icône, le fantasme ou le simulacre. Il n’est-ce qu’il est, identique et identique à soi, unique, qu’en s’ajoutant la possibilité d’être répété comme tel. »
Une absence de présence que ne pouvait supporter Simone de Beauvoir chez Nathalie Sarraute, et à laquelle elle reproche de « planer dans le vide ». Et pour cause. Nathalie Sarraute disait en effet écrire pour quelque chose qui lui échappe, quelque chose qui suppose une aventure et avec elle, une prise de risque. Comme le rapporte Ann Jefferson, auteur d’une biographie sur l’auteure : « ce qui la séparait de Simone de Beauvoir, c’était que cette dernière s’occupait de l’extériorité des choses, les questions sociales ou politiques, et que pour cette raison, ses romans étaient trop réalistes, restaient traditionnels, alors qu’elle-même avait l’impression d’oser des choses qui n’avaient pas été faites. » Une différence qui, de plus, frise l’aversion, en raison du sentiment de hiérarchie qu’elle éprouvait au contact de Simone de Beauvoir. Un propos en phase, donc, avec celui d’Hélène Cixous parlant de phallocentrisme chez la compagne de Sartre.

Un phallocentrisme revisité aussi par Sylviane Agacinski le 11 octobre de Chemins de la philosophie, le 11 octobre, disant que Simone de Beauvoir avait énormément compté pour elle en classe Terminale, au point qu’elle avait dans son portefeuille une photo de Sartre et Beauvoir, mais
avait assez rapidement compris que « malgré son rôle crucial pour comprendre la place du féminin dans la cité, la société et dans la philosophie aussi, Simone de Beauvoir restait pour une large part prisonnière du modèle masculin de libération, c’est-à-dire la conception sartrienne du sujet. Et que, finalement, pour Simone de Beauvoir, la seule façon pour une femme de se libérer était quand même de devoir être une sorte d’homme comme les autres, un sujet, et un sujet qui était pensé, à son sens, de manière encore très androcentrique.» Pour Sylviane Agacinski, pour toutes les formes d’anthropologie philosophiques, le masculin est premier, n’y a pas masculin et féminin à côté, il y a une primarité, quelque chose de fondamental, qui est que le genre humain est masculin par excellence. Et le féminin par rapport à ce masculin, ce n’est pas l’autre. C’est le moins. Et d’établir une équation entre esprit/masculin et chair/féminin. Comme elle de dit métaphoriquement, « les hommes accouchent d’idées, les femmes accouchent de bébés ». Nulle surprise dès lors que le couple Beauvoir/Sartre, revendiquant tout ce qui s’apparente à de la transcendance, révoque l’immanence, en l’occurrence la chair : « Simone de Beauvoir, par exemple, elle avait un dégoût de la chair, qui ressemblait étrangement à celui de Sartre. Lorsqu’on relit l’Être et le Néant, par exemple, il y a un dégoût de la chair, c’est l’immanence, le visqueux, visqueux qui est de nature féminine, donc ce qui est féminisé, c’est l’immanence, et ce qui est masculin, c’est la transcendance, et le sujet masculin est dans une angoisse folle à l’idée de la possibilité de se laisser empêtrer dans la viscosité, donc féminine, un peu comme dans un pot de miel… J’ai été frappée, dit Nathalie Sarraute, je retrouvais dans Sartre ce que j’ai lu des Pères de l’Église, je me suis dit, mince, c’est la même chose ».
Le réalisme de Simone de Beauvoir semble donc être, d’après Hélène Cixous, ou Anne Agacinski, celui d’un sujet sartrien, maître absolu de sa parole, qui pense et se pense sans être lui-même pensé, aborde donc le réel comme un donné objectal toujours déjà constitué, et qui sacrifie quand on en vient à la question du genre, à la binarité homme/femme traditionnelle, celle revendiquée par les manifestants de la Manif pour tous, pour lesquels aucun substitut du géniteur ne saurait représenter la figure du Père. Des ennemis du passage, de la bordure, du débordement de la frontière, dont il est peu probable que les étagères des bibliothèques croulent sous le poids des ouvrages de Nahalie Sarraute et autres écrivains qui, à son image, écrivent « pour quelque chose qui leur échappe »…

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