1967: Mur des Lamentations, d’après Shlomo Sand et Patrick Boucheron.

Face à ce qui s'apparente à un roman national, il reste à s'appuyer sur les historiens pour tenter de déconstruire ce qui, en fait, n'est qu'un récit, soit, une fiction. En l'occurrence, à propos de l'arrivée des soldats israéliens au mur des Lamentations en 67. Convoqués ici, le parfois controversé Shlomo Sand, Patrick Boucheron et Vincent Lemire.

A l’heure où on remet en cause le statu quo selon lequel les juifs israéliens prient seulement au Mur des Lamentations et les musulmans sur l’Esplanade des Mosquées El Aqsa, (prononcé El aqua par Donald Trump), comme toujours, il est bon de s’appuyer sur les historiens pour revisiter sinon déconstruire, ici encore, un « roman national ».
Selon le récit communément admis, les soldats israéliens auraient été émus aux larmes en arrivant au Mur des lamentations. Celui à qui est destiné ce récit, idéologique, est invité à inférer que les soldats en question sont les descendants des tribus de Moïse, qui depuis la destruction du temple en 70 de notre ère, devenus diaspora, n’auraient en tête que l’idée de retourner s’installer en Palestine, au motif qu’il y aurait un continuum ethnique qui se serait maintenu depuis deux mille ans, comme le martèle le député Meyer Habib, auteur d’un « Des colons en Judée Samarie, vous plaisantez ? ». Court rappel, après les pogroms de Russie des années 1880, ce sont 2,5 millions de juifs qui émigrent vers l’Amérique et l’Europe occidentale. Seuls trois pour cent se rendent en Palestine, comme le rappelle Shlomo Sand dans son livre : « Comment le peuple juif fut inventé » qui a reçu le prix « Aujourd’hui », et a été best-seller en Israël durant quatre mois, et pourtant diversement apprécié par l’intelligentsia française, Jacques Juilliard et Luc Ferry lui réservant un bon accueil le trouvant « ardu mais passionnant »
(U Tube : Luc Ferry Sionisme, Khazars et invention du peuple juif). Brice Couturier le qualifiant, lui, de « dément ».
Shlomo Sand, « dément » ou pas, est aussi l’auteur de « Comment la Terre d’Israël fut inventée ». Voici comment il décrit l’arrivée des soldats au mur des Lamentations, dans le Prologue :
« Le lendemain des combats à Abou-Tor, ceux d’entre nous qui n’étaient pas blessés furent conduits au mur des Lamentations : nous avancions prudemment dans les ruelles silencieuses, prêts à faire usage de notre arme. Nous apercevions, par instants, des regards épouvantés derrière une fenêtre. Au bout d’une petite heure, nous parvînmes dans une étroite ruelle, bordée sur un côté par une haute muraille en pierre de taille ; à l’époque, les habitations du lieu (le vieux quartier Mughrabi) n’avaient pas encore été démolies pour faire place au « disco-kotel » ou « discothèque de la présence divine », comme le professeur Yeshayahou Leibowitz se plaisait à l’appeler. Nous étions épuisés et à bout de nerfs ; le sang des morts et des blessés maculait encore nos tenues de combat puant la sueur et la saleté. Mais nous étions surtout obsédés par la recherche d’un endroit où soulager nos besoins naturels : il était impossible d’effectuer une halte dans les quelques cafés restés ouverts ou de pénétrer chez les habitants stupéfaits. Par respect pour ceux d’entre nous qui étaient religieux, nous finîmes par uriner sur les maisons, sur le côté opposé au « Mur », et c’est ainsi que ne fut pas « profanée » la muraille extérieure de soutainement de l’esplanade du temple que le « cruel » Hérode et ses descendants avaient édifié, avec d’énormes pierres de taille, pour conforter leur pouvoir tyrannique.
J’étais impressionné par les dimensions imposantes de ces pierres taillées en regard desquelles je me sentais frêle et tout petit ; cet effet était encore amplifié par l’étroitesse de la ruelle et par ma peur des résidents du voisinage qui ne s’attendaient certainement pas à être rapidement expulsés du quartier. Je savais peu de choses, à l’époque, sur le roi Hérode et sur le mur des Lamentations que j’avais vu sur des gravures anciennes dans nos manuels scolaires, et je ne connaissais personne qui ait désiré s’y rendre […] Les mêmes agents laïcs, pourvoyeurs de la culture, qui s’étaient investis dans la recréation et l’exaltation massive de la tradition sous la forme d’albums de la victoire, se ruèrent, sans hésitation à l’assaut national de l’histoire. Leur coup de maître fut de trouver une photo mettant en scène trois combattants : au centre, l’ "ashkénaze » a ôté son casque et se tient tête nue comme à l’église, et tous trois portent vers le mur leur regard empreint d’une attente de deux mille ans, tandis que leur cœur déborde d’émotion devant la « libération » de la terre des ancêtres. »
Une version qui, par son réalisme, ne laisse pas d’interroger celle, construite par les fans du fougueux Moshe Dayan, lequel prétendait, avec la conquête de 67, « construire le troisième temple ».
Dominique Vidal répond, quant à lui, au Président de la République dans son livre « Antisionisme/antisémitisme. Il répond, ce faisant, aussi  à Meyer Habib:
« Il faut se rappeler que le sionisme naît de l’antisémitisme. À la fin du XIX, la démarche de Théodore Herzl, juif hongrois installé en Autriche, correspondant à Paris, réagit à deux chocs : les premiers pogroms importants de 1 881 et de 1 882 en Russie et l’affaire Dreyfus. L’affaire Dreyfus et son cortège de haine et de violences antisémites qui se déroulent en France, pays de l’émancipation des Juifs avec la Révolution française, qui donnait des droits égaux, lui apparaissent comme la preuve que la solution ne peut être l’assimilation, maison Etat pour les Juifs. Ce qui est frappant, c’est que l’immense majorité des Juifs ne veut pas entendre parler de ce projet jusqu’en 1939. Les communistes juifs, extrêmement nombreux, pensent que la solution passe par la révolution socialiste. Le Bund (union générale des travailleurs juifs de Lithanie, de Pologne et de Russie), réclame, lui, une autonomie culturelle dans les pays où ils vivent, Russie et Pologne en majorité. La plupart des Juifs libéraux refusent aussi cette idée et entendent rester là où ils vivent. L’ensemble des partis religieux de l’époque s’opposent très clairement au projet sioniste pour des questions théologiques : on ne peut pas imaginer un Etat juif tant que le Messie n’est pas venu.

A propos du quartier Mughrabi, détruit dans les jours qui ont suivi l’arrivée des soldats israéliens, voici un extrait de « Histoire mondiale de la France » de Patrick Boucheron, aux pages 683 à 687,.Un rappel de Vincent Lemire à l’historicité, et à la complexité des phénomènes humains et politiques, loin de l’univocité réductrice du « continuum ethnique « .
(…) Si la France s’est effectivement retrouvée en position de gérer ce quartier stratégique de la Ville sainte, c’est bien en raison de la souveraineté qu’elle exerce alors sur l’Algérie, puisque la fondation pieuse musulmane propriétaire du quartier a été créée à la fin du XIIè siècle par un descendant d’un mystique soufi algérien, Abû Madyan ou Sidi Boumédienne, compagnon d’armes de Saladin lors de la reprise de la ville aux croisés en 1187
(…) La fin des mandats français en Syrie et au Liban ne marque pas pour autant la fin de la politique de protection « impériale » des Lieux saints, chrétiens mais aussi musulmans, au proche-Orient. Au nom de la souveraineté qu’elle exerce sur l’Algérie, la France revendique ainsi jusqu’en 1962, au pied du mur des Lamentations, l’administration du Quartier maghrébin à Jérusalem. Lundi 12 février 1962 au soir, au Quai d’Orsay, dans le bureau du directeur de cabinet du ministre des Affaires étrangères Maurice Couve de Murville, se tient un étrange et bref conclave consacré au sort d’une « fondation musulmane algérienne à Jérusalem », le « waqf Abû Madyan », propriétaire d’un quartier d’habitation situé dans la Ville sainte le long du mur des Lamentations. Quatre jours après le massacre de Charonne, à la veille de la manifestation qui réunira 500 000 personnes pour accompagner le cortège funéraire jusqu’au cimetière du Père-Lachaise, un mois avant la signature des accords d’Evian qui scelleront le sort de l’Algérie française, les plus hautes autorités diplomatiques françaises prennent le temps de se pencher sur ce qu’on appelle le « Quartier maghrébin » de Jérusalem, qui est pour quelques semaines encore un petit « morceau de France » au Proche-Orient, un étrange confetti neocolonial isolé au beau milieu de la Ville sainte, une sorte de « mandat » français »- ou plus exactement franco-algérien - en Palestine, dont l’histoire est aujourd’hui largement oubliée.
Ce soir-là, au cœur de la tour de contrôle du système diplomatique français, dans une ambiance qu’on devine lugubre, la France décide d’abandonner le Quartier maghrébin à son triste sort, en se retirant des procédures judiciaires en cours en Israël à propos de la contestation foncière de cet ensemble immobilier. Depuis des mois déjà, des notes exaspérées en provenance du gouvernement général d’Alger se plaignaient que la France continue de soutenir à bout de bras « une communauté qui parle de rompre tout lien avec la France et même de nous faire la guerre. » Les Algériens de Jérusalem, un temps instrumentalisés au service de la politique française « protectrice des Lieux saints » au proche-Orient lorsqu’ils étaient encore des FMA (Français musulmans d’Algérie), ont brutalement - et logiquement - perdu de leur utilité en 1962, au crépuscule de l’Algérie française.
Où l’on voit que les bulldozers israéliens avaient avaient comme un blanc seing pour détruire le quartier maghrébin, et ce, dès le lendemain de l’arrivée des soldats au Mur des lamentations.

 

 

 

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