à propos des rythmes, de la réforme en cours dialogue avec Claire leconte

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Madame, je m'étais engagé en réponse à un commentaire que vous aviez laissé au bas de mon billet « A côté de quoi Vincent Peillon risque-t-il de passer? » à lire votre contribution lors de la consultation pour la refondation de l'école, c'est (enfin) chose faite.

J'ai lu également votre article dans le « Café pédagogique » où vous citez une de mes phrases que je rappelle en préambule :

 « L'école créatrice d'espoir doit se fixer la diminution de la reproduction des inégalités sociales comme un objectif »

Je reprends aujourd'hui la discussion sur la réforme des rythmes que vous/ nous abordions.

Sans doute pas aussi tôt qu'il aurait fallu, et sans doute trop brièvement. Il y a eu depuis la grève de Paris qui a interloqué, d'autre(s?) se prépare(nt). On le voit sur ce site, on s' interroge plus qu'à l'habitude à propos des enseignants. Ont-ils la vocation? Sont-ils encore dignes de confiance? certains ne les aiment plus et les enseignants eux mêmes s'interrogent sur eux même... le débat évolue sans forcément gagner en clarté ni à se préciser sur les véritables enjeux.

Pour ma part je me suis volontairement risqué à écrire à intervalles assez réguliers sur la refondation , je me suis obligé ainsi à laisser des jalons à ma propre réflexion, histoire de ne pas me défiler, vis à vis de mes incertitudes, de mes contradictions, et pour mesurer au bout du compte qu'elle cohérence il en resterait.

Je termine ma carrière en étant depuis douze ans directeur d'une école en quartier populaire (ex ZEP), je reste jusqu'à début juillet passionné par ce que je fais et y compris par ce qu'il adviendra l'an prochain.

Pour me présenter plus complétement je dirai que j'ai longtemps milité au plan syndical et politique de l'école émancipée au sein du conseil syndical du SNI, au Snudi Force Ouvrière (dont vous relevez à juste titre que la contribution ne parle pas des rythmes) et j'ai depuis longtemps maintenant refermé ou claqué doucement ces portes. Je m'en suis trouvé à la fois libre et « orphelin » j'emprunte à Edgard Morin qui dans une situation analogue dit « Jamais...pour la même cause, je n'avais été aussi malheureux et aussi heureux ».

Je continue à penser à voix haute en écrivant.

Cette déclaration liminaire m'a semblé nécessaire pour que vous sachiez qui vous parle et pour entrer dans le sujet, j'ose, «  à mon rythme » en ayant situé les choses. Je ne suis donc pas spécialiste.

Mais peut-être, je ne dis pas ça pour vous, serai-ce justement un des défauts de la méthode Peillon d'avoir conçu la discussion sur la refondation comme une discussion de spécialistes.

S'il avait raison comme il l'a déclaré de ne pas engager une pseudo consultation avec réunions décentralisées sans contenu comme ont pu souvent faire ses prédécesseurs pour accompagner des décisions déjà prises, il n'a pas évité le travers d'aborder le débat par le biais de ce qui  « savent ».

C'est le sens de ce que j'ai pu écrire dans quelques billets ou commentaires laissés ici où là sur le manque la dimension politique, celle qui globalise le projet, donne le cadre des contributions « savantes » mais aussi permet d'atteindre un large public. Je m'excuse de me citer à nouveau (commentaire au bas d'un billet de C Lelièvre:

« Il me semble qu'au plan politique cela renvoie à ce que le réformisme ne consiste pas seulement à réformer mais à utiliser la réforme comme moyen d'aller vers un autre modèle social, autrement dit ne pas se contenter d'agir sur les symptômes. Et il me semble aussi que la loi d'orientation de Vincent Peillon à rapport avec cette question. Les réformes sans réformisme n'ont pas (totalement) jusqu'ici empêché la démocratisation de l'enseignement mais lui laissent un fort goût d'inachevé. »

Il faut pour réformer désigner clairement la question majeure qui est de s'attaquer à la reproduction par le système scolaire des inégalités sociales et j'ai pu constater que cette préoccupation ordonne vos propositions et vos réflexions.

Sur les rythmes, j'apprends des choses en vous lisant, notamment cette citation de que vous rapportez de Testu:

les « déficits autour de 9h et au début de l'après midi, dans la vigilance, l’attention et les phénomènes associés ou dépendants, peuvent être faibles, voire non observés ou non lisibles, chez les enfants ».

Nous avons commencé à nous réunir dans ma commune et à être réunis par l'IEN et de façon plus que subliminale on nous suggére, vérité scientifique de source non citée à l'appui, qu'une bonne formule consisterait à allonger le temps de pause méridienne. Peut être que cette proposition (2h45 de pause) qui figure comme l'option numéro deux ayant la préférence de l'adjointe au maire de Paris a un rapport avec la grève qui y a eu lieu? Je ne sais pas.

Par contre je sais que sur ce temps le taux d'encadrement est de 1 pour quarante alors que même revu à la baisse comme s'apprête à la faire le gouvernement il reste de 1 pour pour 14 enfants de moins de six ans et 1 pour 18 enfants, (pendant une durée de 5 ans, dans le cadre d’un projet éducatif territorial). Je sais aussi comment se passe ce temps actuellement, si l'installation récente d'un self service à considérablement amélioré le temps du repas, il n'en reste pas moins qu'il tarde, à tout le monde, que les deux heures finissent pour reprendre la classe. Je suis donc très circonspect quant-à cet allongement, suggéré par le Directeur académique, après semble-t-il discussion avec les maires.

J'ai bien noté vos propositions pour le samedi à la place du mercredi, en théorie vous avez indéniablement raison, après il y a aussi une réalité sociale. Vous l'abordez en disant que l'on travaille le samedi dans beaucoup de métiers qu'il n'y a pas un problème particulier à faire classe ce matin là. Deux réflexions très partielles et sans doute pas à la hauteur du débat: j'ai très clairement le souvenir de mes matinées de « décharge » (celles où j'étais au bureau un samedi sur deux) où je passais je ne sais combien de coups de fil aux familles pour absences non excusées. Ça n'était pas forcément ni des skieurs comme vous en évoquez dans la région Lyonnaise (nous sommes loin de la neige) ni des départs en week-end mais bien ceux qui ont la fréquentation scolaire fragile qui « lâchaient » le plus souvent et qu'il fallait rappeler à l'obligation .

Dans un registre plus individuel et prosaïque je reconnais honnêtement avoir gagné en confort avec les week-end à deux jours, est-ce ici qu'il faut faire intervenir votre remarque:

« Même si c’est l’intérêt de l’enfant qui doit primer, on ne peut ignorer qu’un enseignant heureux d’enseigner et éprouvant un bien-être quotidien est plus à même de motiver ses élèves et de leur faire acquérir le plaisir d’apprendre. »?

J'y reviendrai en conclusion sur la place des enseignants.

Je vous suis quand vous invoquez le besoin de l'enfant à se construire et à construire ces apprentissages dans une globalité cohérente et je me retrouve quand vous dites des enfants:

«  l'élève est avant tout un enfant, avide d'apprendre contrairement à ce que l'on voudrait souvent faire croire, mais à condition qu'il comprenne "à quoi ça sert" ».

Cette question me paraît au cœur de la reproduction (ou pas) par l'école des inégalités sociales et de la façon dont elles s'importent dans les apprentissages. Elle partage même si c'est jamais totalement de façon exclusive, les élèves qui savent d'emblée ce que c'est que « savoir » qui sont capables non seulement de réussir (ou d'échouer) ponctuellement mais d'être sûrs qu'au bout du compte cela débouchera sur un apprentissage unifié global et réussi et ceux qui avancent en tâtonnant essaie de mettre bout à bout leurs avancées et ne construisent une cohérence que de leurs échecs, arrivant à la conclusion globale de ne pas être faits pour ça. Le temps à ce sujet n'est pas que celui de l'année scolaire, c'est un temps long, celui de la scolarité obligatoire, sur lequel s'engage timidement la réforme Peillon avec les questions de liaison école collège et, espérons, la sortie de l'évaluationisme précoce.

Mais c'est aussi le temps plus court de l'année scolaire, celui de la classe, et l'effet « maître ». Celui auquel les enseignants les mieux sortis du schéma traditionaliste de « ils n'ont pas le niveau », engagés sur ces questions de réussite de tous, apportent beaucoup.

Ce que je connais et compris des travaux de J Y Rocheix à ce sujet va dans le sens d'expliciter, de donner le sens du travail effectué de sortir de ce langage qui n'a de sens qu'en situation et qui n'en donne qu'à quelques uns.

En même temps cette question qui consisterait finalement à ce que l'effet produit par des « maîtres » se généralise est un changement qui touche au cœur pendant le temps d'école.

Sur ce point j'ai connu des CARVEJ dont la qualité ponctuelle de telle ou telle activité n'était pas en cause mais où la cohérence globale, en dehors de quelques généralités, n'était pas fondée en tout cas sur la base d'échange pédagogiques entre animateurs et enseignants.

Mais vous finissez de me convaincre, des discussions avec les collègues, le seul point commun encore vague qui ressorte est dans l'exigence de qualité des activités qui seront proposées, la notion de lien et de cohérence sur laquelle vous insistez en est un gage important.

Les enseignants dans tout ça? Il me semble, et on ne saurait le leur reprocher complètement, qu'ils cherchent à faire résonner ce qui arrive, du plus petit évènement comme ceux de plus d'ampleur dans une sphère de significations macro sociologiques et que cela conduit parfois à des amplifications, à des articulations bancales entre la théorie et la pratique qui en rendant les difficultés insaisissables les transforment en malaise. Ceci étant très vite dit.

Et on nous voit dans les moments difficiles politiquement comme celui que nous traversons vite avoir tendance à nous livrer à la déploration, confondre revendiquer et se plaindre et chercher dans toute réforme ou sont les économies de moyens (comme je le fais à un moment de ce texte sur la question de la pause méridienne). Dans tout cela il n'y a pas que du faux, les citations de Luc Ferry que vous rapportez sont édifiantes.

La meilleure façon serait d'annoncer des objectifs politiquement mobilisateurs et j'en reviens, faute de mieux, à ma question de départ.


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