Lettre ouverte à Franck Riester, ministre de la Culture

Le ministère de la Culture a 60 ans. Il est temps - il est nécessaire - de le réformer en profondeur !

Monsieur le Ministre,

Je vous prie de trouver ci-joint un petit ouvrage (Éloge de la Culture en temps de crise - Apogée) que je publie en cette année anniversaire de la création de votre ministère.

Commémorer cette création, à mes yeux, ce n'est pas seulement en rappeler la genèse, saluer la mémoire du Général de Gaulle ou d'André Malraux, les fondateurs, ou rappeler le travail de leurs successeurs et l'engagement de cette administration ministérielle. Cela doit être fait, bien sûr, c'est l'histoire !, mais cela ne suffit pas.

Il faut aller plus loin et plonger dans les racines de ce ministère, comprendre les raisons de cette singulière création, en analyser les forces, en mesurer les faiblesses.

Au départ, il y avait l'intuition de Jean Zay et de Léo Lagrange, l'ami de Malraux, lors d'un Front populaire écourté. Intuition que Malraux reprendra : oui, il faut créer une administration d’État au service de l'art et de la création.

Au départ, il y a les heures noires de l'Occupation. Reprenons les textes du Conseil national de la Résistance : face à la barbarie, éducation et culture seront les terreaux de la démocratie. De Gaulle, revenant au pouvoir, saura s'en souvenir...

Les bases, elles sont là, et il n'est pas anodin de les rappeler : votre ministère, Monsieur le Ministre, a été créé pour lutter contre les totalitarismes et contre le divertissement généralisé orchestré par les « machines à rêves » et leur implacable puissance. Les « usines de rêve... ne sont pas là pour grandir les hommes, (elles) sont là très simplement pour gagner de l'argent ». C'est André Malraux qui le disait...

60 ans après 1959, dans ce monde si troublé et si incertain, alors que brûle la terre et que l'humanité se noie en Méditerranée, alors que s'accroissent les inégalités, face aux nationalismes exacerbés et aux crispations de toutes sortes, il faut impérativement réinterroger les missions des politiques publiques de la culture. Car les totalitarismes et les "usines à rêves" d'un divertissement généralisé, mercantile et hypnotique, ils sont là, toujours là !

Nourri de mon expérience bretonne, je me permets, Monsieur le Ministre, de vous énoncer quatre évolutions, quatre impulsions, qu'il me semble aujourd'hui nécessaire de donner à votre "maison". 

La première vise à corriger ce qui me semble la faute originelle d'André Malraux : la césure entre le "culturel", qui dépendra de la rue de Valois, et le "socio-culturel", l'éducation populaire, qui dépendra du ministère de la Jeunesse et des sports. A l'heure des Droits culturels, j'y reviendrai, à l'heure des "gilets jaunes", à l'heure de cette hiérarchie entre les territoires vécue avec aigreur par tant et tant de nos contemporains, il est urgent de construire une dynamique collective qui intègre et redonne fierté. La Bretagne est un cas de figure très intéressant, en la matière. Les pratiques amateures, cercles celtiques et bagadoù, qui touchent des dizaines de milliers de pratiquants, peuvent aujourd'hui atteindre des niveaux d'excellence sans précédent. Ces cercles et bagadoù travaillent des projets artistiques avec d'éminents professionnels de la danse et de la musique. Au bénéfice des deux parties. Mais ces pratiques - amateures - ne sont pas reconnues par votre ministère et bien peu intégrées aux salles que vous conventionnez.

La césure originelle a construit des hiérarchies et la suffisance de certains a engendré le ressentiment des autres, ceux qui, non reconnus par votre ministère, dépendent essentiellement aujourd'hui des collectivités territoriales.

Abolir cette césure est nécessaire. Des scènes nationales aux foyers de l'éducation populaire, c'est une dynamique d'ensemble qu'il faut construire, territoire par territoire. Les politiques culturelles ne peuvent être "saucissonnées". Il nous faut - il vous faut !- rebâtir la grande maison et réorganiser les politiques culturelles de l’État ! Intégrer et non séparer.

La deuxième concerne plus directement ce que l'on appelle les Droits culturels. Le temps est venu de passer de l'axiome de la démocratisation culturelle - faire pour des publics - à l'axiome de la démocratie culturelle - faire avec des personnes - . L'extraordinaire essor des salles et des compagnies depuis 60 ans est une exceptionnelle réussite. Une vitalité. Une présence. Mais il y a un mais. L'entre-soi a aussi accompagné ces développements. Et nous entendons, plus que jamais peut-être, le "c'est pas pour moi" de ceux qui pensent que le geste artistique ou que le projet culturel est réservé à des élites. Il faut entendre ces cris. Et engager résolument les politiques publiques à accoler l'exigence démocratique à l'exigence artistique et culturelle. Vaste programme aurait dit un grand homme ! Oui, vaste programme. Mais absolue nécessité.

Les Droits culturels intègrent l’Éducation artistique et culturelle. Vous savez, Monsieur le Ministre, ce fut même l'objet de notre première rencontre à Rennes, qu'en Région Bretagne, toute les collectivités territoriales sont prêtes à s'engager résolument vers le 100% EAC. Pour que tous les enfants, tous les jeunes de Bretagne puissent participer concrètement à un projet d'émancipation artistique et culturelle. Nous y sommes prêts ! Aidez-nous et nous défricherons ensemble ces chemins si prometteurs, si émancipateurs. Et osez engager résolument votre ministère dans la direction de ces Droits culturels qui respectent chaque personne pour ce qu'elle peut apporter à l'édifice commun. C'est une réorientation majeure de votre ministère que j'évoque là. Qui remet en cause nombre de ses fonctionnements, de ses expertises et de ses financements. Je le sais. Je le demande cependant instamment, car l'état de notre société l'exige. Les populismes se repaissent des "ce n'est pas pour moi"...

La troisième concerne la diversité culturelle. Nous sommes de Bretagne et du monde. Pour nous, l'Autre est une richesse potentielle avant d'être une menace, et nous savons que l'interculturel est toujours au cœur du culturel. Le ministère doit évoluer et reconnaître enfin pleinement les singularités des territoires qui construisent la République, les Patrimoines culturels immatériels, la transmission des savoirs et des pratiques... La Bretagne est enracinée et ouverte, aux autres comme au contemporain. Ces deux éléments ne sont pas contradictoires. Ils s'enrichissent mutuellement.

Le ministère doit s'engager aujourd'hui dans cette reconnaissance de la diversité. L'heure est à la différenciation. Portez ce combat, Monsieur le Ministre, et inventons ensemble les politiques publiques de demain...

La quatrième évolution est d'un autre ordre. Les études de votre administration le montrent clairement : la Région Bretagne est budgétairement sous-dotée par votre ministère. Vos crédits déconcentrés (par habitant) sont très inférieurs aux moyennes nationales et ne correspondent en rien au dynamisme des acteurs partout salué. Cela s'explique, historiquement. Mais les explications ne peuvent durablement suffire. Le moment est venu d'apporter des corrections à ces inégalités si criantes. C'est aujourd'hui, Monsieur le Ministre, votre responsabilité.

Je ne cesse de la dire en Bretagne : avant d'être une question de méthode, d'organisation ou de "mécano", la politique est une question de sens, de valeurs.

De Gaulle et Malraux, jadis, au sortir de la nuit, étaient porteurs de ces valeurs de liberté qui les ont amené à créer le Ministère des affaires culturelles.

Aujourd'hui, en ces temps de grand trouble et face à tant de menaces, il nous faut sans faille mettre en avant nos utopies fondatrices : liberté, égalité, fraternité.

Liberté de la création, face à toutes les censures.

Égalité de chaque personne qui doit être reconnue en ses capacités, en ses rêves, en sa dignité.

Fraternité, tant nous savons combien les pratiques culturelles s'enrichissent mutuellement.

Ces utopies, qui sont aussi des combats, passent par les Droits culturels, par la reconnaissance de la diversité culturelle et par une pleine confiance - contractuelle - aux territoires.

Ces utopies passent aussi par des budgets renforcés ! C'est justement parce que les temps sont difficiles et que l'horizon s'obscurcit qu'il faut renforcer les budgets de l’Éducation et de la Culture ! Vos combats en ce sens seront les miens. 

Aujourd'hui, très souvent, et c'est heureux !, l'innovation, l'énergie et le dynamisme des politiques publiques sont portées par les collectivités territoriales. En matière culturelle, le Conseil régional de Bretagne entend pleinement jouer ce rôle. C'est à ce titre que l’État nous a délégué certaines de ses compétences, en matière de cinéma, de livre, de patrimoine culturel immatériel. Et ça fonctionne !Continuons ensemble à défricher en cette voie et à rechercher, avant toute chose, l'efficacité de l'action publique. Au service de causes qui sont plus grandes que nous ! Pour être digne de ceux qui nous ont précédés...

Sur ces différents points, Monsieur le Ministre, et pour "commémorer" la création de votre ministère en adaptant les politiques publiques aux exigences nouvelles, je suis à votre totale disposition, toujours heureux de vous accueillir en Bretagne pour renforcer ensemble les soutiens apportés aux forces de la création.

Jean-Michel Le Boulanger

1er vice-président du Conseil régional de Bretagne

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