"Gilets jaunes" : taxons l'industrie polluante au lieu de surtaxer les ménages !

En 2019, la taxe carbone appliquée aux produits énergétiques des ménages va passer de 45 euros la tonne de CO2 à 55 euros. Dans le même temps, le prix indiqué par le marché européen des quotas de carbone qui encadre l’industrie lourde et polluante, l’exploitation des centrales à charbon, l’industrie chimique, sidérurgique, varie entre 15 et 20 euros ! Cette situation est profondément inéquitable.

Tribune publiée le 23 novembre (Le Monde).

Le Plan climat présenté en juillet 2017 faisait la part belle à la grande industrie et pénalisait déjà les ménages. Une augmentation spectaculaire de la taxation des produits énergétiques des ménages était en effet annoncée, mais rien n’était dit sur la pollution par les grands centres industriels, certes réglementée à Bruxelles mais dont l’enjeu écologique est autrement plus important que la pollution par les ménages. Les émissions de dioxyde de carbone des ménages (circulation automobile et chauffage domestique) représentent en effet le quart des émissions totales de dioxyde de carbone alors que les émissions de l’industrie représentent, elles, plus de la moitié des émissions.

Fin 2018, nous voici en face des premiers résultats de cette politique. La colère des ménages, les plus modestes, est grande. Qui aurait pu imaginer qu’ils descendent spontanément dans la rue en dehors de tout encadrement syndical et politique ? Depuis le premier janvier 2018, les taxes sur les produits énergétiques ont été calculées à partir d’un prix de la tonne de CO2 de 44,6 euros au lieu de 30,5 euros.
Et cette augmentation de 46% n’est qu’une étape puisque le prix de la tonne de carbone facturée aux ménages atteindra, selon la loi de finances 2018, 86,2 euros en 2022, soit un doublement dans un temps record.

L’impact de ces hausses sur les dépenses de gazole, d’essence, de fioul domestique et de gaz des ménages sera considérable. Le gouvernement, qui a fait fort peu d’efforts en matière de réduction des dépenses publiques en 2018, contrairement aux engagements pris pendant la campagne présidentielle, espère trouver là une manne financière pour rester en-dessous des 3% de déficit public (2,8% du PIB en 2019).

Dans le même temps, le prix de la tonne de CO2 facturée aux douze mille grands centres industriels européens dans le cadre du marché des quotas de carbone varie entre 15 et 20 euros. Ce prix a certes augmenté depuis quelques mois, alors qu’il se situait entre 4 et 8 euros depuis 6 ans, mais la réforme récente de ce marché reste très insuffisante. L’Allemagne utilise encore ses centrales à charbon pour produire 40% de son électricité ! Les experts estiment que pour être incitatrice le prix de la tonne de CO2 devrait au moins se situer à 35-40 euros.

Alors qu’il faudrait remplacer ce marché financier qui n’a jamais fonctionné correctement par une taxe carbone européenne ou bien le réformer beaucoup plus en profondeur, en supprimant par exemple la distribution massive de quotas gratuits, la France reste silencieuse de peur de contrarier son partenaire allemand. Elle n’ose pas élever la voix à Bruxelles en espérant probablement que la complexité du sujet permettra d’éviter un débat public. Mais, la taxation accélérée des ménages donne un coup de projecteur sur la contribution de l’industrie à la transition énergétique.

Face aux dysfonctionnements du marché, les Anglais se sont impatientés. Ils ont mis en place, dès 2013, une taxe carbone complémentaire dont le niveau se situe entre le prix du marché des quotas de carbone et le prix qu’ils estiment souhaitable pour accélérer la reconversion de leurs centrales à charbon. Ils viennent même d’annoncer qu’ils renonceraient au marché des quotas de carbone dès leur sortie de l’Union européenne.

La colère des gilets jaunes est logique. Elle ne s’arrêtera pas là, prendra éventuellement d’autres formes, si le gouvernement ne corrige pas sa politique. La taxation des produits énergétiques des ménages va en effet s’amplifier. Nous sommes en face d’une politique du deux poids deux mesures : les ménages polluent deux fois moins que les grands centres industriels et ils payent la tonne de carbone deux fois plus cher ! A persévérer dans cette voie, le Président de la République prend une nouvelle fois le risque d’être accusé de poursuivre une politique sociale, et européenne, qui va à contre-courant de ce que souhaitent les Français.

Vidéo du 29 novembre

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