Google au premier rang de la « guerre algorithmique » menée par le Pentagone

Depuis des semaines, les gouvernements occidentaux et leurs médias appellent à se mobiliser contre de cyberinterférences russes et chinoises dans les processus politiques et électoraux des démocraties.

 

L'affaire dite du Russiagate avait inauguré le processus, selon lequel l'élection de Donald Trump aurait été due principalement à des « trolls » russes ayant contaminé l'internet pratiqué par les citoyens américains. Malgré de considérables efforts, les Agences de renseignement américaines n'avaient rien pu prouver de façon crédible. Ceci n'empêche pas la plupart des personnages influents, à Washington et même à la Maison Blanche, d'attaquer Trump sur ce point. Mais de nouveau cet argument de l'immixion russe est utilisé, y compris en Europe pour expliquer les résultats des consultations régionales en Catalogne et ceux de l'élection italienne ayant mis en échec les partis institutionnels. L'on parle désormais d'une cyberguerre de très grande ampleur menée avec des moyens prétendument considérables par la Russie et la Chine.

Aux Etats-Unis le pouvoir va désormais plus loin puisqu'il met aujourd'hui en garde contre des ingérences chinoises dans l'ensemble de l'Internet stratégique, notamment les sites scientifiques. Qu'il y ait des fuites au profit de la Chine émanant de chercheurs d'origine chinoise recrutés sans aucune prudence par les laboratoires et entreprises technologiques américaines, n'aurait rien d'étonnant. Nous avions été les premiers ici à souligner le risque résultant du fait que la recherche scientifique américaine préférait embaucher des ingénieurs chinois à bas coût, plutôt qu'offrir des salaires convenables aux chercheurs américains. Mais de là à suspecter tous les chercheurs chinois, et en premier lieu les plus compétents, d'être des espions, il y a un grand pas. La meilleur façon de les pousser à reprendre contact avec la Chine consisterait à voir partout en eux des informateurs-désinformateurs au profit de leur pays d'origine.

Coopération entre le Pentagone et Google

En fait, là encore, l'opinion occidentale ne se rend pas compte de ce que les moyens de formater les esprits dont disposent l'internet russe et chinois sont sans commune mesure avec ceux utilisés par le complexe militaire et industriel américain. Celui-ci a favorisé le développement au plan mondial des Grands de l'Internet américains (GAFAS), Google en premier lieu, dont nul ne devrait ignorer aujourd'hui qu'ils travaillent la main dans la main avec le Pentagone. Nous le dénonçons en permanence, comme quelques autres sites alternatifs, mais sans aucune écoute.

Le site (partiellement) non-aligné américain Gizmodo révèle aujourd'hui que Google produit de l'Intelligence Artificielle avancée en grande quantité destinée à permettre aux drones américains utilisés par le Pentagone d'identifier les visages de ceux dont il veut se débarrasser. https://gizmodo.com/google-is-helping-the-pentagon-build-ai-for-drones-1823464533. Il s'agit de l'application au domaine militaire du projet civil Maven https://maven.apache.org/guides/getting-started/maven-in-five-minutes.html

Cette application doit doter les drones de capacités évoluées de « computer vision » . Celle-ci fait appel au machine learning et au deep learning pour extraire de façon autonome (sans contrôle humain) des objectifs à détruire à partir d'images fixes ou mobiles

Pour encourager Google dans cette démarche, contre laquelle certains de ses chercheurs commencent à s'insurger, le Pentagone a mis en place un «  Algorithmic Warfare Cross-Function Team in Intelligence, Surveillance and Reconnaissance Operations Directorate-Warfare Support » dont le nom compliqué exprime bien l'objectif: généraliser à tout l'Internet des campagnes avancées de guerre algorithmique ou algorithmic warfare. Une filiale de Google, nommée Alphabet, est particulièrement en charge de ce travail https://fr.wikipedia.org/wiki/Alphabet_(entreprise)

L'espionnage humain des échanges entre internautes utilisant les grands réseaux sociaux fournis par GAFAS complète le travail des algorithmes espions. Les GAFAS reconnaissent eux-mêmes, notamment devant des commissions sénatoriales américaines, qu'ils emploient des dizaines de milliers de censeurs humains analysant les données fournies par les algorithmes-espions afin de compléter leur travail en matière d' intelligence et law-enforcement, ceci évidemment sans aucun contrôle judiciaire. Ils éliminent dorénavant de l'internet des milliers de sites considérés comme insuffisamment alignés.

De son côté, le Pentagone investit désormais en priorité dans l'IA évoluée à partir des échanges sur Internet. Une Defense innovation Unit vient d'être mise en place, très ouvertement d'ailleurs, dans le but d'identifier ceux qui représenteraient une menace pour la sécurité. http://www.defenseinnovationmarketplace.mil/DII_Defense_Innovation_Initiative.html

En ce qui nous concerne, en tant qu'utilisateurs du Web, nous devrons nous efforcer de détecter et combattre toute forme de censure politique sur Internet, d'où qu'elle vienne. Mais il s'agit d'une tâche pratiquement impossible.

 

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