La nouvelle guerre froide

L'on savait depuis longtemps qu'aujourd'hui les guerres entre grandes puissances, avant de devenir éventuellement des guerres réelles, étaient des guerres, non plus commerciales, mais technologiques. Et ceci plus particulièrement dans le domaine stratégique des industries et technologies de l'information.

 

L'Europe qui dès le début avait refusé d'investir en propre dans ces technologies et s'était bornée à acheter les produits et savoir-faire américains, avait de facto perdu toute chance de s'aligner en propre dans cette guerre. Elle s'était faite une alliée passive des Etats-Unis.

Les stratèges américains pour leur compte, trop confiants dans leur avance scientifique et industrielle, ne s'étaient rendus compte que la Russie avait massivement investi pour se donner, non pas en premier lieu dans le domaine civil mais dans le domaine militaire, une avance technologique difficile à rattraper. C'est notamment le cas avec les nouvelles armes dites hypersoniques annoncées par Vladimir Poutine en mars 2018. Le Pentagone avait vite conclu, avec de bonnes raisons, que la Chine était en train de se doter de telles armes, non seulement en important des technologies russes, mais en développant ses propres missiles et solutions industrielles.

Le réveil a été brutal. Plus récemment, les Américains ont découvert que la Chine était en train de mettre au point des technologies dépassant largement leurs propres acquis, non seulement dans le domaine militaire mais dans le domaine civil. Ceci fera de la Chine l'adversaire des Etats-Unis dans une nouvelle guerre froide, dite parfois de 4e ou 5e génération, qu'elle aura toutes chances de gagner sans un investissement américain massif dans les industries et applications correspondantes. Etre victorieux dans ce type de guerre équivaut presque à gagner une guerre réelle, sans avoir à en payer le prix par des millions de morts.

Les enjeux en sont le calcul quantique, les Big Data, l'Intelligence Artificielle, les véhicules électroniques et drones, la robotique et la cyber-sécurité, sans mentionner les engins hypersoniques déjà cités. La Chine aurait prévu pour ce faire, d'ici 2025, un budget public de 150 milliards de dollars. Il est évident que les dépenses chinoise dans ces domaines intéresseront autant le domaine militaire que celui de la défense. Le résultat en serait que le budget militaire de la Chine pourrait dépasser à l'échéance celui des Etats-Unis, aujourd'hui sévèrement contraint par les exigences en matière de réduction des dépenses publics.

Interdiction des exportations sensibles

Dans cette compétition, le gagnant sera celui qui disposera sur son propre sol de toute la filière des entreprises capables d'innover et produire dans le domaine. Les Etats-Unis devront faire revenir les entreprises qui s'étaient expatriées, y compris en Chine, depuis une dizaine d'années. De plus, ils devront s'interdire toutes les exportations, y compris en Europe, qui viseraient à améliorer leur balance commerciale extérieure.

Actuellement, la chance des Etats-Unis est que la Chine souffre d'une vulnérabilité importante en matière de semi-conducteurs. Ceux-ci sont conçus et fabriqués par seulement six entreprises dont 3 sont basées aux Etats-Unis et aucune encore en Chine. D'où la rigueur de la politique de contrôle, sinon d'arrêt des exportations qui vient d'être décidée par Washington. . La Chine en prévision a d'ailleurs annoncé qu'elle restreindra ou suspendra les exportations de Terres rares dont elle est actuellement le principal producteur. Ces Terres sont indispensables à la fabrication des composants électroniques, et plus particulièrement des composants les plus avancés (cutting edge chips).

Dans le domaine des réseaux, les Etats-Unis ont par ailleurs décidé d'interdire chaque fois que cela leur est possible, notamment chez les pays contrôlés par eux, l'importation des technologies dites 5 G dont l'opérateur chinois Huawei s'est donné à ce jour la maîtrise, faisant de lui notamment un géant dans le domaine des téléphones dits intelligents ». D'où la guerre qu'ils mènent contre Huawei, comme l'a montré il y a quelques jours l'arrestation de Meng Wanzhou, vice-présidente de Huawei , soupçonnée d'espionnage.

L'interdiction d'exporter faite aux entreprises américaines s'étendra nécessairement à toutes celles utilisant les technologies sensibles, par exemple dans le domaine de l'espace et de l'avionique. L'objectif américain est d'empêcher en pratique tout commerce avec la Chine en provenance des autres pays du monde. L'économie de celle-ci devrait s'en trouver asséchée.

Les premières victimes ne seront pas les Chinois, mais les Européens. Washington tient en réserve une panoplie de « sanctions » frappant les entreprises européennes se procurant malgré les risques, des technologies américaines frappées d'interdiction d'exporter, et a fortiori utilisant de telles technologies dans les produits européens exportés en Chine. Vue l'imbrication des technologies, il n'existe aucun produit, même dans le domaine militaire, qui n'utilise pas de composants américains. C'est le cas en particulier de l'avion français Rafale. Or les « sanctions » entraînant l'exclusion du marché américain, qui reste le plus important au monde, il est compréhensible que les entreprises européennes n'osent pas courir ce risque.

Guerre accrue au niveau des zones monétaires

On peut prévoir que cette guerre pour la conquête des nouvelles technologies numériques et leur exploitation en termes d'armements accélérera la guerre en cours au niveau des zones monétaires. Concrètement, les pays dits de la zone dollar, dominés par les Etats-Unis, s'affronteront de plus en plus à ceux regroupés au sein d'une zone en cours de construction, que l'on peut nommer la zone yuan (la monnaie chinoise)-rouble. Observons à cette occasion que les Européens utilisateurs de l'euro ont tenté de mettre en place une zone euro. Mais celle-ci n'est que de façade, l'euro restant dominé par le dollar du fait de la subordination de Bruxelles à Washington.

Cette guerre se traduit déjà par ce que l'on nomme la dédollarisation. Le poids croissant de la Chine et de la Russie dans les échanges internationaux incitent de plus en plus de pays appartenant encore en théorie à la zone dollar à demander le règlement de leurs échanges extérieurs en une autre monnaie que le dollar, en pratique actuellement le yuan ou un yuan adossé sur le cours de pétrole, dit pétro-yuan. C'est le cas semble-t-il de l'Arabie saoudite en ce qui concerne le règlement de certaines de ses ventes de pétrole. Mais c'est encore plus le cas des pays souffrant de « sanctions » américaines, tel l'Iran.

Dans la nouvelle guerre froide entre l'Ouest et l'Est, Washington accepte de courir le risque de ne plus pouvoir financer ses achats en faisant appel à l'épargne chinoise. C'est pourtant grâce à elle que l'Amérique a pu financer ses investissements récents, y compris dans le domaine militaire. Si la Chine vendait désormais des bons du trésor (treasuries) américains, elle assécherait cette source de financement.

Or, en avril et mars 2018, la Chine a été vendeuse d'emprunts d'Etat américains, d'après les statistiques du Trésor américain. Elle a vendu près de 5 milliards de dollars de titres en avril. Une situation préoccupante alors que les besoins de financement des Etats-Unis devraient approcher 1.000 milliards. Dans ces conditions, se lancer dans des hostilités, fussent elles seulement commerciales avec la Chine, le principal créancier étranger de Washington, semble un jeu dangereux. Rappelons que la Chine, y compris Hong-Kong, détiennent plus de 1.100 milliards de dollars d'emprunts américains, soit 37% de ses réserves de change.

Si l'Amérique perdait cette source de financement, elle devrait faire appel à ses propres ressources. Comme elle ne dispose pas d'épargne en propre, elle devrait taxer les entreprises et consommateurs américains. On imagine que se procurer de cette façon près de 1.000 milliards de dollars ne serait pas facile, sans consentir à d'importants sacrifices par ailleurs.

De plus, les Etats-Unis, s'ils paraissent susceptibles de gagner techniquement la future guerre des nouvelles technologies, partent cependant perdant à terme dans ce domaine. L'essentiel des composants de leurs produits est actuellement sous-traité à des entreprises chinoises ou asiatiques fabricant à bas coût. En cas de conflit avec la zone Yuan, ils seraient obligés de confier à des entreprises américaines la fabrication de ces produits. Les coûts augmenteraient considérablement, et le niveau de vie des Américains se rapprocherait de celui des populations du Tiers-Monde.

Dans ces conditions, si le Pentagone et la Maison-Blanche persistaient à vouloir mener des offensives économiques renforcées contre la Chine, le niveau de vie des Américains s'effondrerait. Ce ne serait pas alors de simples manifestations de Gilets Jaunes à l'américaine qu'ils devraient affronter, mais de véritables guerres civiles.

 

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