Fiche de lecture. "Il faut dire que les temps ont changé..."  de Daniel Cohen

Ce livre attribue le bouleversement actuel des visions politiques et économistes au remplacement de la société industrielle par la société numérique.

 

Nous sommes bien placés ici pour mesurer l'importance des changements apportés par le passage au numérique, non pas dans toutes les activités sociales, mais dans la plupart de celles-ci. Mais nous pensons que l'auteur n'analyse pas suffisamment les raisons qui font de l'informatique et de l'Internet les facteurs du bouleversement qu'il constate.

Albin Michel 29 août 2018

Présentation par l'éditeur

Nous sommes en train de comprendre ce qui s'est passé depuis cinquante ans. 
L'hystérie du monde du travail, la grande protestation des peuples, l'enfermement des nouvelles générations dans une espèce de présent perpétuel, sont les conséquences de l'effondrement d'une civilisation: celle de la société industrielle. 
L'une après l'autre, les utopies de gauche et de droite se sont fracassées sur une réalité qu'il est désormais possible de désigner par son nom : la société digitale. Elle nous transforme en une série d'informations qu'un logiciel peut traiter à partir de n'importe quel point du globe. 
Une immense frayeur traverse la société. Le travail à la chaine d'hier a-t-il laissé la place à la dictature des algorithmes? Les réseaux sociaux sont-ils le moyen d'un nouveau formatage des esprits? Par un formidable retour en arrière, les questions de l'ancien monde sont en train de resurgir au coeur du nouveau. Les temps changent, mais vont-ils dans la bonne direction? 
Ce livre iconoclaste permet de comprendre le désarroi dont le populisme est l'expression. Il décrypte d'une façon lumineuse des événements dont le sens nous échappe parfois, tout en ayant l'ambition de veiller à la défense des valeurs humanistes au nom desquelles le nouveau monde a, aussi, été créé.

Notre commentaire

Le livre de Daniel Cohen attribue le bouleversement actuel des visions politiques et économistes au remplacement de la société industrielle par la société numérique. Nous sommes bien placés ici pour mesurer l'importance des changements apportés par le passage au numérique, non pas dans toutes les activités sociales, mais dans la plupart de celles-ci.

Mais nous pensons que l'auteur n'analyse pas suffisamment les raisons qui font de l'informatique et de l'Internet les facteurs du bouleversement qu'il constate.

Les différentes solutions par lesquelles des esprits dominants des siècles précédents tentaient de comprendre leur société et de prévoir son avenir ont toujours dépendu des technologies dominantes à leur époque. Ceci depuis le moment où l'écriture n'avait pas encore été inventée jusqu'au moment ou la société dite industrielle a répandu l'usage de l'imprimerie et des documents sur papier, avant d'inventer les possibilités de l'enregistrement de la voix et de la communication par radio-télévision.

Ce mouvement se poursuit aujourd'hui avec les technologies de l'information et de la communication. Elles ont permis simultanément l'apparition de grands médias, tels notamment les GAFAS, reproduisant quasi fidèlement le langage des pouvoirs dominants, et d'une foule d'intervenants utilisant l'internet pour faire connaître des contestations ou des contre-propositions éventuelles.

Ces diverses technologies et les langages correspondants ne sont pas apparus spontanément, du fait d'une évolution inévitable comme l'est l'évolution biologie. Elles ont toujours résulté de l'existence d'ultra-minorités ayant à chaque époque réussi à dominer la société du moment et les ayant sinon inventé, du moins utilisé massivement pour s'imposer à des contemporains moins avertis.

On ne peut donc dire qu'aujourd'hui que ce que Daniel Cohen nomme la société digitale a transformé les individus du fait de sa seule apparition technologique en des « série d'informations qu'un logiciel peut traiter à partir de n'importe quel point du globe ». Il existe partout des pouvoirs politiques et économiques qui ont développé ces technologies et leur usage afin de dominer le monde en train de se construire. Daniel Cohen semble les ignorer. En tous cas, il ne les nomme pas. Cela lui serait pourtant facile.

Ainsi, derrière la société digitale inventée en Amérique et les GAFAS évoqués ci-dessus, se trouve ce que l'on peut appeler le complexe militaire et industriel donnant sa puissance actuelle à l'Empire américain. Il les utilise pour soumettre à sa domination des milliards d'individus de par le monde. D'autres empires semblent d'ailleurs se mettre en place pour contrer le premier. Ce sera notamment l'Empire chinois, dit encore du Milieu. Il mettra en place sa propre société digitale et ses propres GAFAS.

Dans toutes les sociétés numériques apparaîtront ce que Daniel Cohen, comme des milliers d'autres, nomme des mouvements populistes, sans chercher à définir ce mot. Ceux-ci correspondront à un effort de la foule d'intervenants sur Internet que nous avons évoqués précédemment, qui chercheraient dans une forme d'auto-organisation à élaborer des formes d'opposition politique collective qui aujourd'hui sont loin d'avoir fait émerger des contre-propositions leur permettant de se regrouper en tant que de besoin et d'élaborer des perspectives politiques capables d'offrir des alternatives crédibles au « monde numérique de demain » que sont en train d'imposer à tous les pouvoirs dominants.

Plutôt que discourir sur les faits et méfaits de l'actuelle société digitale, Daniel Cohen ferait mieux de proposer des solutions permettant aux forces politiques dans lesquelles, on le suppose, il se reconnaît d'émerger en tant que contre-pouvoirs numériques capables de se faire entendre des individus qu'il qualifie de  « séries d'informations qu'un logiciel peut traiter à partir de n'importe quel point du globe »

Post Scriptum.

On notera que Pierre Rosanvallon , dans son dernier livre, « Notre histoire intellectuelle et politique. 1968-2018 », propose lui aussi une vue critique de la société politique en train d'émerger.

Voir Le Monde https://abonnes.lemonde.fr/livres/article/2018/08/30/pierre-rosanvallon-une-societe-d-egalite-est-celle-dans-laquelle-on-a-la-possibilite-de-vivre-des-libertes-ensemble_5347832_3260.html?

L'éditeur résume le livre par ce propos « Comment les enthousiasmes de Mai 68 ont-ils cédé le pas au désarroi des années 1980 et 1990 puis au fatalisme qui, depuis les années 2000, barre notre horizon politique et intellectuel ? Pourquoi la gauche s'est-elle enlisée dans un réalisme d'impuissance ou dans des radicalités de posture, au point de laisser le souverainisme républicain et le national-populisme conquérir les esprits ? Pierre Rosanvallon se confronte ici à ces questions d'une double manière. En tant qu'historien des idées et philosophe »

Nous ferons à Pierre Rosanvallon la même critique que ci-dessus à Daniel Cohen. On ne comprendra pas le « désarroi » et le « fatalisme » qu'il dénonce sans analyser les pouvoirs des extrême-minorités dominantes qui monopolisent aujourd'hui à leur profit la société numérique. De même les propositions optimistes qu'il présente resteront hors-sol si elles ne cherchent pas à mobiliser de nouvelles formes d'opposition adaptés à la société numérique.


 

 

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