Un article d’Angela SIRIGU dans le supplément « sciences & techno » du Monde de ce week-end, m’a conduit à imaginer ses propos relatifs à l’impôt, si on les appliquait aux gnous qui peuplent les grandes plaines de l’Afrique de l’Est et du Sud.
Elle constate d’une part que l’impôt est douloureux pour de nombreuses personnes, et que, d’autre part, le striatum ventral (Une zone du cerveau identifiée comme étant le « centre de la motivation ») a un degré d’activité d’autant plus important que le versement monétaire est opéré volontairement par l’individu. De syllogismes en syllogismes elle en arrive à suggérer que le financement des dépenses collectives serait peut-être mieux assuré si, à l’impôt auquel le contribuable ne peut échapper qu’en fraudant (Toute ressemblance avec un quelconque villeneuvois ne pourrait être que fortuite), on substituait le versement volontaire comme celui que l’on constate dans ces dons à diverses œuvres faits volontiers par nos concitoyens. Au passage, peut-être faudrait-il lui apprendre, pour modérer son enthousiasme neurologique, que ces dons sont, fréquemment accompagnés d’un significatif avantage fiscal … qui fausse peut-être légèrement l’analyse.
Mais j’en viens aux gnous. Ces animaux vivent en énormes troupeaux dans ces régions africaines qui sont proches du berceau de l’humanité … et donc de l’impôt (Chacun sait que l’Homme a le pot d’avoir inventé l’impôt). Ils se déplacent en groupes considérables (Comme nos « aoûtiens »), ils n’ont pas beaucoup d’autres systèmes de défense que la fuite tout en restant groupés. Lorsqu’au passage d’un cours d’eau les crocodiles happent certains d’entre eux, ils ne se soucient guère de ceux que le mauvais sort a désignés … et ils accélèrent le rythme pour atteindre la rive opposée et poursuivre leur course jusqu’aux pâturages verdoyants qui les attendent au loin (En décrivant ce comportement, j’ai eu, parfois, l’impression de faire de l’anthropomorphisme). Leur striatum ventral doit alors avoir un haut niveau d’activité, bien que soumis à une obligation.
Supposons donc maintenant les gnous sous-estimant la menace périphérique au troupeau que représentent les familles constituées de plusieurs lionnes ayant un besoin vital de nourriture pour elles et leurs lionceaux, ou le piège mortel que représentent les crocodiles déjà évoqués. Sans analyser finement le striatum ventral des gnous, imaginons qu’un comportement facultatif d’appartenance au groupe, contraire à ce qu’on nomme habituellement « instinct grégaire », puisse conduire certains gnous à ne pas participer à cette course folle collective. Certains gnous, un peu plus fantaisistes que d’autres, pourraient alors être tentés de profiter des dernières herbes vertes. Si l’on organisait un référendum parmi les lions ils voteraient d’ailleurs facilement l’abolition de la contrainte collective de la migration saisonnière qui s’impose aux gnous au son des « Libérez les gnous de toute oppression collective ! », puis ils se régaleraient de pauvres gnous, gras, isolés et faciles à chasser.
Ce qui sauve les gnous, c’est leur discipline collective, qui ne laisse pas de place au facultatif. A la manière du Docteur Diafoirus, je dirais volontiers : « Crocodilum et bulabum non homines. Taxa protegat » … soit, à peu près, que les impôts nous protègent et font la différence entre nous, les gnous et les crocodiles.
Scientifiquement honnête, Angela SIRIGU termine son article du Monde en disant prudemment à propos de son hypothèse visant à rendre l’impôt facultatif : « L’avantage est qu’il n’y aurait plus d’évasion fiscale, mais le risque est que plus personne ne paie son impôt ».
Un risque à cent pour cent s’appelle une certitude … mais, en terme scientifique, ça s’appelle toujours un risque … ou une chance selon le point de vue qu’on en a par rapport à l’idée qu’on s’en fait.
Pour l’instant, en tout cas, restons-en à l’impôt obligatoire et poursuivons les fraudeurs qui cherchent à y échapper … ce sont eux les crocodiles de notre société et leurs malheurs ne me tireront aucune larme.
Jean-Paul Bourgès 8 avril 2013