Plus dur que le Pilier central du Freney ?

Au début du mois de juillet 1961, je venais de passer mon bac, et j'étais, comme d’habitude, pour l'été à Morgex qui est situé en Vallée d’Aoste à dix kilomètres à vol d’oiseau du Mont-Blanc, du côté italien du massif.

Le temps était épouvantable, la vallée était obstruée de nuages jusqu’au sol, la température, en plein jour, ne dépassait pas les 5°C à 1000 m, ce qui signifiait qu’à partir de 2000 m la neige tombait drue.

Deux cordées, dont une cordée française, étaient en perdition sur le Pilier central du Freney qui est une sorte de mur vertical de la face sud, en haut duquel se trouve le sommet du Mont-Blanc.

La haute vallée (Morgex, Pré Saint Didier, Courmayeur) vécut plusieurs jours au rythme étrangement ralenti et silencieux de ceux qui veillent un mourant, en cherchant quelque signe d’un espoir possible, sans trop y croire. Revêtus d’un anorak et à l’abri sous ces vastes parapluies qu’utilisent les gardiens de troupeaux pour rester des heures durant sur un alpage par mauvais temps pendant que les vaches paissent, indifférentes à la pluie, nous allions chercher le pain, ou toute autre chose au village … pour avoir les dernières nouvelles, en espérant malgré tout une issue favorable.

Puis le glas se fit entendre, répété d’heure en heure, marquant de sa sinistre et lancinante résonnance contre les flancs de la montagne que, si tous n’étaient peut-être pas morts, certains n’étaient plus en vie.

Dans la cordée française, sauvée partiellement par la collaboration de la cordée italienne de Walter BONATTI, il y avait un brillant juriste de trente deux ans, Pierre MAZEAUD, mais deux de ses compagnons étaient morts de froid et dans les coups de foudre … que nous avions entendus en tremblant pour ceux qui étaient au centre de cet enfer. La cordée de Walter BONATTI avait, elle aussi, perdu deux de ses membres.

Le jeune juriste, aux belles qualités intellectuelles et à la forte personnalité, continua à faire de l’alpinisme et poursuivit une carrière qui le mena ensuite dans les domaines du droit et dans celui de la politique, au sein du gaullisme, jusqu'au sommet dans sa discipline avec une ascension impressionnante qui fit de lui un député, un ministre, puis un Président du Conseil Constitutionnel.

C’est à soixante dix huit ans et peu de temps après qu’il eut quitté cette éminente fonction, qu’il fut choisi par Nicolas SARKOZY et Christine LAGARDE pour participer au tribunal arbitral de trois membres chargé par la future responsable du FMI de trouver un arrangement entre l’Etat, au titre du CDR (Consortium de Réalisation : l’organisme chargé de régler le passif du Crédit Lyonnais), et Bernard TAPIE qui s’estimait lésé et pensait avoir subi des dommages pour son image de grand honnête homme. Cette mission, certes délicate, mais n’ayant pas duré fort longtemps, n’était rémunérée par l’Etat que plus de trois cent mille euros. Il y a des sommes qui rendent héroïques des refus mais tout esprit « normal » devrait se demander pourquoi on va rétribuer si lourdement un arbitrage ne soulevant aucun problème de morale publique. Et, pourtant, Pierre MAZEAUD se laissa embarquer dans cette pitoyable aventure qui occupe désormais la Cour de Justice de la République, et toute une escouade de juges.

De même qu’en 1961, Pierre MAZEAUD s’aventura dans cette ascension sans s’imaginer, sûrement, que le temps pouvait tourner et que ceux qui avaient eu la bonne idée de faire appel à lui, le faisaient probablement surtout pour bénéficier d’une caution morale à un sordide arrangement entre amis sur le dos de ce misérable contribuable français qui n’a droit, habituellement, qu’à leur tendre sollicitude par devant et à leur matraquage par derrière. L’un des trois membres du tribunal arbitral vient de passer deux jours en garde à vue pour avoir caché ses relations avec Bernard TAPIE. L’honneur de Pierre MAZEAUD échappera-t-il à la débâcle qui est en train de s'annoncer ?

Je le souhaite car, depuis juillet 1961, il m’est cher comme ceux pour lesquels on a tremblé.

Mais ne s’est-il pas laissé entraîner dans une voie pire que le Pilier du Freney ? J’espère qu’il n’a été qu'un aveugle naïf et que j’ai tort de craindre pour lui.

Jean-Paul Bourgès 29 mai 2013

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